Questionnements

Dominique Capo

Septième partie : une nuit en enfer...

Plus j'en écris, plus je me rends compte que j'en ai à dévoiler. C'est pour cette raison qu'une fois encore, je vais revenir un peu en arrière. Et je vais relater les événements qui ont déchiré ma famille entre 1987 et 1989. Car ils font écho à d'autres faits qui se dérouleront en 2004 et qui, si je ne les explique pas, ne permettent pas de décrypter ces derniers.

Mais pour cela, il faut remonter aux premières années de mariage de mon père et de ma mère.

De ma naissance en 1975, mes parents ont habité Marseille. C'est dans cette ville que moi, puis ma sœur, sommes nés. La faculté d'Aix en Provence, où mon père et ma mère se sont rencontrés et aimés, était assez proche de Marseille. Or, comme mes grands-parents paternels vivaient à Marseille depuis leur rapatriement d'Algérie avec mon père en 1962, et que mes grands-parents maternels logeaient sur Paris, je suppose qu'ils ont trouvé que cette solution était la plus simple. Mes grands-parents maternels voyageaient encore beaucoup pour leur société à ce moment-là. Ils étaient rentrés de Dakar depuis 1970 environ. Mais on demandait souvent à mon grand-père maternel d'aller sur les sites de forages. Donc, il allait régulièrement au Niger, Au Sénégal, au Congo, en Guinée, etc. Ma grand-mère, elle, travaillait au siège de la multinationale spécialisée dans le forage. Ma mère avait pris son indépendance. Et du fait qu'elle était en couple avec mon père, et que ma sœur et moi étions venus au monde, qui de mieux pouvait chaperonner celui-ci, si n'est mes grands-parents paternels.

Surtout avec mon handicap qui était une charge, qui demandait b beaucoup d'attention, de séjours hospitaliers, de rendez-vous avec le médecin, etc.

Comme je l'ai déjà spécifié, mon père laissait ma mère s'occuper de cela, seule. Pour lui, c'était son rôle. Les premières années, mon père a effectué de nombreux petits boulots. A l'époque – fin des Trente Glorieuses -, il n'était pas difficile de trouver un emploi. Mes parents ont logé dans divers appartements de la ville ; une fois même, dans l'immeuble où vivaient mes grands-parents paternels. Une autre, dans un petit studio d'une rue chaude de Marseille. L'entente, hélas, entre ma mère et les parents de mon père, n'était pas bonne. En pieds noirs qu'ils étaient, et malgré les mœurs qui évoluaient, ils considéraient que ma mère n'avait pas son mot à dire concernant les affaires du couple. Comme je l'ai déjà spécifié, ils – mais surtout ma grand-mère paternelle – mettaient mon père sur un piédestal. C'était lui le chef de famille, qui savait tout, qui avait toujours raison, qui était le plus intelligent, le plus beau, etc. D'après ce que ma mère m'a révélé bien des années plus tard, elle a bataillé dur afin de pouvoir avoir le droit d'affirmer ses opinions, ses pensées, ses choix, etc. Et il y a eu de nombreuses dissensions, frictions, mésententes, entre mes grands-parents et elle. Seule face au clan familial de mon père, elle n'avait pas droit au chapitre. Et mes premiers souvenirs, enfin, mes premières impressions de souvenirs les plus lointains, sont des cris, des récriminations, des échanges verbaux virulents, entre mon père et ma mère. Evidemment, l'ambiance n'était pas toujours celle-ci, et heureusement. Mais ces images se sont profondément ancrées dans ma mémoire, dans mon inconscient, dans mon imaginaire, dès mon plus jeune âge.

D'autant que mon père, à ce qu'il paraissait, se comportait toujours plus ou moins en célibataire. Fort du soutien indéfectible de ses parents, il prenait des initiatives qui ne correspondaient pas forcément aux choix d'une vie de couple. Mais nous en avons tous compris les raisons en 2004. En tout état de cause, il achetait certains objets, certains meubles, sans en référer à ma mère. Quitte à ce que ces dépenses grèvent le budget du ménage. Ainsi, c'est lui qui, à ce moment-là, et contre l'avis de ma mère a décidé d'acheter leur premier téléviseur. Cela lui faisait plaisir, c'était l'essentiel. Et comme, jusqu'alors, tant qu'il avait vécu chez ses parents, ceux-ci ne lui avaient jamais rien refusé, il estimait qu'il avait le droit de poursuivre dans cette voie. Au grand désespoir et mécontentement de ma mère qui, plus pragmatique, et ayant eu une éducation plus restrictive financièrement, souffrait de ce comportement.

Une autre chose, beaucoup plus grave, nous l'avons également découvert en 2004, était que, régulièrement, mon père s'éclipsait. Dès qu'il avait eu le permis de conduire – un peu avant de connaitre ma mère -, il avait pris l'habitude de sortir le soir. Il disait qu'il aimait rouler en voiture. Il vagabondait sur les routes marseillaises et au-delà une bonne partie de la nuit. Et il revenait au domicile très tard. Lorsqu'il s'est marié avec ma mère et qu'ils ont commencé à construire leur vie de couple, à vivre sous le même toit, il n'a pas stoppé cette habitude. Régulièrement, au moins une ou deux fois par semaine, il quittait l'appartement qu'ils louaient. Puis, expliquait-il, il roulait ainsi, au gré de ses envies, de ses excursions nocturnes, perdu dans ses pensées.

Ma mère a bien essayé de lui faire comprendre qu'elle aurait préféré qu'il reste avec elle. Que cette lubie n'était pas compatible avec une vie de famille. Qu'elle aurait préféré qu'ils sortent ensemble au cinéma, au restaurant, ou autre, juste pour le plaisir de partager des moments ensemble. Mais mon père, même au cours des années suivantes, a toujours refusé de lui accorder ce genre de faveur. Je me souviens, jusqu'aux dernières heures où j'ai fait partie de sa vie, mon père refusant d'aller se promener avec nous – sa famille – en ville. Il était rare qu'il nous accompagne lors de nos balades, lors de nos sorties, lors de nos rendez-vous au cinéma. Mon père expliquait qu'il ne pouvait pas fumer dans ce genre de lieu public. Qu'il n'y était pas détendu comme chez nous, pouvant s'allonger sur le canapé pour visionner un film, par exemple. Il était rare que nous le rejoignions sur son lieu de travail pour quelque excursion en ville. De fait, ma mère se promenait avec nous, et avec ses propres parents. Quand nous partions en vacances, c'était dans notre demeure familiale de mes grands-parents maternels. Et il était exceptionnel que mon père nous accompagne en ce lieu de villégiature rattaché aux parents de ma mère. Il y était soumis à des contraintes, à des horaires, à des habitudes, qui ne lui convenaient pas. Il ne s'y sentait pas à l'aise, détendu, pour ces raisons. Donc, si ce n'est pour de grandes occasions, il ne nous suivait jamais en vacances là-bas. A la grande tristesse de ma mère, et à la grande incompréhension de mes grands-parents maternels.

Une autre chose encore, qui allait avoir des conséquences fâcheuses au fil des années, c'est la manière de considérer son rapport avec l'argent de mon père. Comme je l'ai déjà brièvement révélé, dans l'esprit de celui-ci, c'était lui qui travaillait. C'était lui qui ramenait l'argent du couple au domicile. Ma mère, elle s'occupait des enfants, de l'appartement, du ménage, etc. Pour lui, en bon pied-noir qu'il était, chacun avait une place définie. Et il en était le maitre, celui qui exerçait sa domination et sa prééminence, sans qu'il soit tolérable que l'on conteste ses choix. Dans cette perspective, c'était lui qui était censé gérer les revenus du ménage. Ma mère n'avait pas à s'immiscer dans sa façon de répartir ces derniers. Très tôt, il avait attribué une certaine somme mensuelle à ma mère, afin qu'elle paie les courses, ainsi que toutes les autres charges du quotidien. Pour le reste, c'était lui qui s'occupait, à sa façon, de ces détails. Mais ma mère n'avait pas accès au compte en banque du ménage. D'ailleurs, il avait fait en sorte de recevoir ses relevés bancaires à l'adresse de son lieu de travail. Et ce n'est que très tard… trop tard, qu'il a consenti qu'elle puisse y mettre son grain de sel. Mais à cette époque – au milieu des années 1990 -, le mal était déjà accompli. J'y reviendrai plus tard.

De fait, dès le début du mariage de mes parents, mes grands-parents maternels – qui en avaient les moyens financiers – ont partiellement subvenu monétairement aux besoins de ma mère afin de l'épauler. Mon père voyait cette aide d'un mauvais œil. Il se sentait humilié par cette initiative de leur part, disait-il. Mais il ne la refusait pas. Le problème était, en fait, que l'argent qu'il octroyait chaque mois à ma mère, était à la limite de la suffisance. Et ma mère n'avait aucune connaissance de ce à quoi servait l'ensemble de ces ressources. En outre, lorsque ma mère expliquait à mon père qu'il lui en fallait davantage pour telle ou telle raison, mon père s'insurgeait. Et les éclats fusaient.

Ma mère s'est donc senti délaissée. D'autant que, sans aborder un thème éminemment intime, mon père n'était pas très porté sur les choses de l'amour, pour dire cela le plus chastement possible. Et c'est, une fois encore, en 2004, – et ma mère qui était la plus intéressée par cet aspect de leur relation – que nous avons compris pourquoi. Toutes ces révélations, au cours de cette année charnière, nous ont fait tomber de haut. Moi le premier. J'ai compris le « pourquoi » et le « comment » de certaines des attitudes de mon père envers moi. Et cela s'est avéré être un véritable coup de tonnerre, un cataclysme comme une famille n'en connait que peu dans son existence.    

Les années s'écoulant, mon père a passé le concours afin d'entrer dans la police nationale. Il l'a réussi haut la main. Il est devenu inspecteur de police au Ministère de l'Intérieur, et plus particulièrement, auprès des Renseignements Généraux. Et il a été muté à Paris, dans les bureaux consacrés à ce domaine. Il a eu pour charge d'enquêter sur les réseaux Islamistes naissants. Au milieu des années 1970, ceux-ci étaient embryonnaires. Les réseaux terroristes qui faisaient la une de l'actualité étaient plutôt « les Brigades Rouges » et consorts. Ce n'est qu'au début des années 1980, avec l'attentat de la rue des Rosiers, puis les attentats qui ont ensanglantés la France en 1986, que l'Islamisme a surgi sur le devant de la scène. La tache a alors été confiée à mon père d'organiser les premières sources de renseignements dans toute la France, sur le sujet. Ses notes étaient lues par les ministres en charge de ces dossiers. Et son travail a pris de plus en plus d'ampleur au fil du temps.

Or, comme à Marseille jadis, mon père ne sortait que rarement avec sa famille en ville. Certes, il appréciait la compagnie de ses collègues de travail. Mon père étant une personne au fort caractère et assez charismatique, il attirait toute l'attention sur lui ; quitte à écraser les autres par sa « présence ». De temps en temps, il invitait certains de ses collègues chez nous, pour des repas. Combien de fois se sont-ils réunis au cours de réunions de crise après certains attentats, afin d'y rédiger des notes et organiser ce qui devait être fait dans ce domaine. Ses supérieur(e)s ne tarissaient pas d'éloges à son égard. Mais, bien qu'elle appréciât les collègues hommes ou femmes que mon père invitait chez nous, intimement, ma mère souffrait énormément de cette situation.

Mon frère cadet est né en 1980, à une époque où le feu couvait sous la cendre, mais où l'explosion n'était pas imminente. Ce n'est qu'un ou deux plus tard que ce qui devait arriver est arrivé. Ma mère a fini par tromper mon père. Cette relation extraconjugale n'a duré que quelques mois, mais elle était malheureusement inévitable. L'amant de ma mère était, par ailleurs, le mari de l'un des couples que nous fréquentions assez souvent à ce moment-là. Il s'agissait du père de l'une de mes camarades de classe, avec lesquels ils avaient sympathisé. C'est à partir de cet événement que les faits se sont inéluctablement enchainés.

Mon père a été atteint dans son orgueil de mâle dominant. C'est déjà dur pour un homme normalement constitué, je le conçois. Mais, en tant que pied-noir, en tant qu'homme depuis toujours adulé, admiré, envié, montré comme le plus intelligent, le plus cultivé, etc., pour une fois, ce n'était plus lui qui dominait les autres – et en premier lieu ma mère. D'un autre côté, depuis que nous étions arrivés en région parisienne, ma mère s'était de nouveau passionnée pour l'équitation. D'une part, le fait que ma sœur prenne le même  chemin qu'elle adolescente l'a encouragé dans cette voie. D'autre part, elle pensait que ce sport ne pouvait que m'être salutaire par rapport à mon handicap. Sauf que, comme je l'ai déjà expliqué, je n'y ai pas adhéré. Enfin, et peut-être surtout, cette activité permettait à ma mère de sortir de l'isolement dans lequel mon père l'avait entrainé. Il lui donnait également de gagner un peu d'argent en tant que monitrice d'équitation ; ce qui énervait encore plus celui-ci.

Les reproches et les rancœurs ont commencé à se diffuser. Mon père reprochait à ma mère de l'avoir trompé, d'être toujours à l'extérieur à cause du club hippique. Qu'elle ne s'occupait ni de nous ni de son intérieur. Il lui reprochait qu'elle avait toujours besoin d'argent, et que ce qu'il lui donnait ne suffisait pas. Il lui reprochait l'intrusion de mes grands-parents maternels dans leur vie de couple. En effet, ils nous gâtaient, ma sœur, mon frère cadet, et moi, le plus souvent possible en nous offrant tous les jouets que nous désirions, tous les vêtements, etc. Il reprochait à ma mère qu'elle n'ose pas s'affirmer devant eux, qu'elle leur soit soumise parce qu'ils contribuaient à subvenir à ses besoins financiers. Parce que nous allions le plus souvent possible dans leur maison familiale de Franche-Comté pour y demeurer lors de nos vacances scolaires.

Ma mère, de son côté, reprochait à mon père son désintérêt familial. Elle lui reprochait de préférer la compagnie de ses collègues que la sienne ou celle de ses enfants. Elle lui reprochait qu'il ne lui donne pas assez d'argent pour subvenir aux besoins matériels de sa famille. Elle lui demandait d'ailleurs souvent où le reste de son salaire disparaissait. Et mon père lui répliquait vertement, dans ce cas-là, que ce n'était pas son problème. Que le plus important était que tout était payé en temps en heure. Justement, renchérissait-elle, ce n'était pas forcément  vrai, puisqu'en plusieurs occasions, on leur avait coupé le téléphone ou l'électricité, parce que mon père avait oublié d'envoyer les règlements par chèque, et par la poste. Oh, ce n'était pas parce que l'argent manquait. C'était uniquement parce que cela lui était momentanément sorti de la tête. C'était pourtant une omission qui hérissait ma mère au plus haut point. Dans sa famille en effet, on mettait un point d'honneur à ne pas avoir de dettes, à régler ses factures à la date échue, et même en avance. Ma mère avait été éduquée ainsi. Et je pense que si c'était aussi vital pour sa parenté – et notamment pour mon grand-père maternel -, c'est qu'enfant, il avait connu le manque, la misère presque. Cela l'avait profondément marqué. Et devenu adulte, chef de famille, il avait tenu à ce qu'il ne manque plus jamais de rien. Ma grand-mère maternelle, de son côté, était issue d'une parenté relativement aisée de la région lyonnaise ; ou, plus encore, de la région roannaise. Mais elle avait été éduquée avec l'esprit que l'argent pouvait tout arranger, tout acheter. Que, plus on en avait, plus on serait honoré, envié, apprécié, reconnu. Et ma mère avait une optique assez proche de celle de ses parents. Tandis que, pour mon père, le principal était de se faire plaisir, même au détriment des autres, même en profitant de sa famille ou de son entourage. En homme auquel on n'avait jamais rien refusé, à qui l'on avait toujours tout pardonné, et qui ne tolérait pas que l'on remette ses privilèges et sa suprématie en cause, que sa femme tente de le modérer le heurtait.

Ma mère lui reprochait encore qu'il n'accepte pas sa passion pour l'équitation, et qu'elle s'y adonne au club hippique le plus près de chez nous. Elle avait beau lui démontrer que leur maison était entretenue convenablement, que les repas étaient bons – ma mère a toujours été une excellente cuisinière -, que leurs enfants étaient bien éduqués, il ne supportait pas qu'elle ne soit pas en permanence cloitrée à leur domicile. Or, à ce propos, plus mon père tentait de la brider, plus ma mère essayait de s'échapper de  cet enfermement.

Durant plusieurs années, ces reproches ont fusé. Mais cette guerre à fleuret mouchetés n'a pas eu trop de conséquences sur la famille. Ce n'est qu'en 1987 que les événements ont dégénéré. Je ne me souviens plus exactement la cause de ce qui est advenu ensuite. Ce que je me souviens par contre, c'est que leurs crises ont été de plus en plus répétées et de plus en plus virulentes. Jusqu'au jour où mon père, excédé, a décidé de quitter le domicile conjugal. Il ne s'est pas éloigné de beaucoup, puisqu'il a emménagé dans le studio à l'origine destiné à ses propres parents. Celui où, quelques années plus tard, j'allais effectuer de nombreuses parties de jeux de rôles, et où j'allais accrocher l'immense carte d'un monde imaginaire que j'avais dessinée.

En fait, ce studio était attenant à notre pavillon. Sur le côté de celui-ci s'ouvrait une porte. Nous descendions un escalier de trois ou quatre marches. Nous pénétrions dans un couloir. En longeant ce couloir, nous atteignions le garage ou était rangée la voiture familiale. Mais, si, au bas de ces escaliers, nous ne bifurquions pas et que nous déverrouillions la porte juste en face, nous pénétrions à l'intérieur de ce petit studio.

Son séjour dans cet appartement a duré quelques mois. Pour ma part, à cette époque, j'étais amoureux de cette jeune lycéenne que j'ai évoquée plus haut. Ma scolarité était catastrophique du fait que l'on m'avait orienté en comptabilité. Se rajoutait cette atmosphère électrique lorsque je rentrais chez moi. J'avoue que j'étais perdu. J'étais aussi profondément meurtri du fait que mes parents se séparent. Ma sœur, elle, avait sa passion pour l'équitation qui lui servait de dérivatif. Mon frère cadet, lui, était trop petit, pour qu'il ait pleinement conscience de ce qui se déroulait entre son père et sa mère. Puis, il faut bien avouer que chacun d'entre nous essayions de le protéger au mieux de leur conflit.

Pour ma part, les événements m'affectaient à ce point que, dans un premier temps, j'ai essayé de raccommoder mon père et ma mère. J'ai servi d'intermédiaire entre l'un et l'autre. Ma mère me relatait ses souffrances, m'expliquait les reproches qu'elle portait à mon père. J'essayais  de l'épauler tant bien que mal, de la soulager de ses pleurs. D'autre part, j'en faisais de même avec mon père, qui me détaillait les raisons de ses tourments, à quel point il avait été affecté par la liaison de ma mère. Que, depuis, il la soupçonnait d'avoir d'autres aventures. Tout cela parce qu'elle ne revenait pas chez nous du club hippique à l'heure qu'il lui avait imposé. J'avais beau le rassurer, lui affirmer que ce n'était pas le cas, que c'était uniquement parce qu'elle s'y sentait bien, épanouie, entourée de personnes qui avaient la même passion qu'elle, qu'elle retardait son retour. Il n'en démordait pas. Je pense, de plus, qu'il se complaisait de cet état. Et que son orgueil mis à mal n'acceptait pas d'être à l'origine, dès les premières années de leur mariage, de cette déliquescence programmée.

Evidemment, il ne pouvait en être autrement, les deux familles s'en sont mêlées. Les parents de mon père ont reproché à celle de ma mère d'être trop envahissants, de brider l'autorité de mon père en intervenant sans cesse financièrement auprès de ma mère. Malgré les fautes de mon père, ils défendaient celui-ci bec et ongle.

Hélas, il faut savoir que mon père, comme je l'ai déjà spécifié, savait user de son charisme et du prestige indéfectible que lui portait sa mère. Qu'on ose tenter de le pousser au bas du piédestal au sommet duquel elle l'avait hissé depuis sa plus tendre enfance, était un crime de lèse-majesté. En outre, j'ai déjà brièvement abordé cet aspect de la personnalité de mon père, celui-ci était un expert dans l'art de la manipulation. Il savait influer sur les autres pour que ceux-ci se rangent à son opinion ; même lorsqu'il était en tort. En outre, comme il le faisait régulièrement, il dissimulait un certain nombre d'informations ; évidemment, celles qui ne lui permettaient pas de briller ou d'être à son avantage.

Ma mère, de son côté, ne refusait jamais rien à ses parents. Du fait qu'ils la subventionnaient régulièrement, elle se sentait redevable. Donc, lorsqu'ils exigeaient quelque chose de sa part, même si cela allait à l'encontre des intérêts de son couple, ou de la vision que mon père se faisait de ce dernier, elle ne s'opposait pas à eux. De toute ma vie, je n'ai jamais vu ma mère se démarquer de leur mode de pensée, de leur vision du monde, ou de leurs exigences nous concernant. Tout ce qu'ils disaient, pensaient, faisaient, elle ne le remettait jamais en cause. Pire encore, il fallait taire les opinions ou les points de vue qui n'allaient pas dans leur sens. Il fallait écouter leurs conversations, même lorsque celles-ci étaient assommantes pour l'enfant que j'étais. Combien de fois ai-je été obligé de rester à table parmi la vingtaine d'invités que mes grands-parents conviaient à leur table, sans que je ne puisse ni m'exprimer, ni sortir de table pour aller jouer. Alors que ce genre de repas durait de midi, jusqu'à dix-huit heures bien sonné parfois. Je crois que c'est à cette époque que j'ai commencé à détester ce style de réunion de famille. Et qu'aujourd'hui, j'y suis rétif au point de les fuir comme la peste.

Or, mon père, lorsque nous y participions tous ensemble, au milieu de la tablée, était considéré comme la pièce rapportée. Il n'avait pas droit au chapitre quand mes grands-parents nous offraient tel ou tel vêtement, tel ou tel jouet, tel ou tel cadeau. En fait, ils se faisaient davantage plaisir, à eux, qu'à nous. Ils choisissaient les vêtements qu'ils nous offraient, selon leurs gouts, sans nous demander notre avis, la plupart du temps. Et gare à nous – à moi – si nous osions avouer que celui-ci ne nous plaisait pas, que nous aurions préféré un autre habit ; ou pire, un autre objet. Mon père n'avait non plus pas droit au chapitre concernant nos vacances.

Il était établi que nous les passerions toutes, d'abord hiver et été, puis ensuite uniquement l'été, au sein de leur maison familiale de Franche-Comté. Non pas que nous n'aimions pas nous y rendre. Bien au contraire, c'est en ce lieu que se situent mes racines, celles auxquelles je suis le plus profondément et le plus viscéralement attaché. En ce qui me concerne, alors que nous sommes en 2015, je n'y suis pas retourné depuis 2007 et le décès de mon grand-père maternel. Je n'ai pas de voiture, et le train est vraiment un moyen de transport peu adapté pour que je puisse me rendre dans un petit village tel que celui où cette demeure se trouve. Mais c'est un endroit qui me manque. Car c'est certainement là où j'ai passé les heures les plus heureuses et les plus sereines de mon existence. J'aurai certainement l'occasion d'y revenir en de multiples occasions et sous divers aspects.   

Et puis, comme les horaires, la façon de vivre, les centres d'intérêts, etc., étaient éloignés des siens, mon père n'appréciait que peu ce lieu.

De fait, le ton est monté d'un cran lorsque mes grands-parents respectifs se sont mêlés des différends qui opposaient mon père et ma mère. Moi, j'essayais, du mieux que je le pouvais, et parfois maladroitement, d'apaiser leurs querelles. Je tentais de faire comprendre les points de vue de l'un et de l'autre. Mais les ressentiments étaient tellement forts, les sources de leurs véhémences si profondément ancrées dans leur vie de couple, qu'ils étaient sourds et aveugles à tout moyen de trouver une échappatoire à leur querelle.

Jusqu'au jour où les événements ont pris une tournure dramatique. Il y a des jours qui sont marqués au fer rouge dans la mémoire de chacun de nous. Des épisodes qui sont déterminants, dont on ne sort pas indemne. Pour ma part, celui-là appartient à cette catégorie. J'étais alors, personnellement, en plein milieu de ma propre crise à cause de cette jeune lycéenne dont j'étais tombé amoureux. Mes notes étaient au plus bas. J'étais perdu, anéanti, seul – si seul – face aux sentiments que j'éprouvais pour cette jeune femme. Malheureux, je l'étais lorsque j'allais au lycée, pour cette raison. Malheureux j'étais lorsque je revenais chez moi, à cause de l'atmosphère électrique qui s'y diffusait en permanence.

La porte donnant accès au studio dans lequel mon père avait émigré depuis quelques mois n'était pas condamnée. Ce qui donnait l'occasion à mon père et à ma mère de se retrouver parfois. Il y avait des périodes d'accalmie, ou un semblant de vie de couple renaissait. Il nous arrivait de déjeuner ou de diner ensemble. Il y a même eu un bref moment où mon père a de nouveau partagé le lit de ma mère. Puis, tout à coup, le moral de mon père replongeait. Ses démons concernant l'aventure sentimentale de celle-ci quelques années plus tôt, ressurgissaient. Il buvait alors plus que de raison. Jusqu'à une bouteille de whisky par jour. Qu'il accompagnait éventuellement d'autres alcools. Et dans ce cas, sa douleur était décuplée, son ressentiment, aussi.

Mon Dieu, quand je repense à cette soirée, j'en ai encore des sueurs froides parfois.

Ce soir-là, donc, au départ, rien ne laissait présager ce qui allait se dérouler. Mon père avait regagné son studio comme d'habitude. Ma mère avait regagné le pavillon. Chacun vaquait à ses occupations sans se préoccuper de l'autre. Ma sœur, mon petit frère, et moi, avions tout de même coutume d'aller dire bonsoir à notre père avant d'aller dans notre chambre. Je crois que c'est mon petit frère qui lui a rendu visite le dernier ce soir-là. Et c'est lui qui, du haut de ses huit ans, s'est aperçu que mon père n'était pas dans son état normal. Quand il est revenu, il l'a dit à ma mère. Aussitôt, cette dernière est allée frapper à la porte du studio. Pas de réponse. Elle a recogné plus vigoureusement à la porte. Toujours pas de réponse, juste un léger gémissement. La chance a heureusement voulu qu'elle soit en possession d'un double des clefs du studio. Elle est rapidement allée les chercher. Elle a déverrouillé la porte. Elle l'a ouvert et s'est engouffré à  l'intérieur de l'appartement. Tout y était sens dessus dessous. Et mon père était dans la kitchenette. La tête dans le four, il avait ouvert le gaz de la cuisinière.   

Evidemment, ma mère a immédiatement régi. Elle l'a repoussé en dehors de la cuisinière. Elle a téléphoné aux pompiers. Elle l'a couché sur son lit. Mon père était à-demi conscient. Lorsque les pompiers sont arrivés, ils lui ont fait des examens afin de déterminer dans quel état de santé il se trouvait. Apparemment, il n'y avait pas de séquelles. Ma mère était arrivé à peine une ou deux minutes après que mon père ait débuté sa tentative de suicide. Ils ont tout de même demandé à mon père s'il souhaitait être pris en charge médicalement. Celui-ci a refusé, expliquant que cela allait mieux désormais, qu'il avait repris ses esprits. Les pompiers ont quitté notre domicile. Et tous les quatre, ma mère, mon petit frère, ma sœur, et moi, sommes restés un moment avec mon père, afin de nous assurer qu'il était redevenu calme. Au final, comme il paraissait s'être endormi, nous avons quitté les lieux pour rejoindre nos pénates.

Je ne sais pas combien de temps après, mais, soudain, nous avons senti une odeur de fumée. Puis, dans la foulée, comme si on cognait à la porte de séparant le pavillon du studio. Inquiète, ma mère s'en est approchée, et a écouté de l'autre côté. L'odeur de fumée y était plus forte. J'étais avec ma mère, ma sœur nous a rejoints dans la foulée. Heureusement, mon petit frère était couché. Il n'a pas assisté à ces événements. Nous avons perçu une explosion provenant du petit appartement. Des cris, suivis de nouveaux fracas. Ma mère, ma sœur et moi, nous sommes regardés. Devions-nous ouvrir pour voir ce qui se déroulait derrière la porte ou pas ? Devions-nous plutôt rappeler les pompiers ?

Finalement, ma mère a opté pour ouvrir la porte. Aussitôt, l'odeur de feu est devenue plus intense. Des fumeroles sont apparues provenant de l'autre extrémité du couloir. C'est-à-dire, du garage où mes parents rangeaient habituellement leur voiture. A cette époque, mon père de ma mère s'occupait d'associations de parents d'élèves. Et il arrivait qu'ils entreposent des paquets de prospectus, d'enveloppes, etc., à l'intérieur de ce dernier. Ce jour-là, une livraison avait été effectuée, et tout le long d'un pan de mur du garage était dissimulé par des rangées et des rangées de paquetages. Et ceux-ci brulaient d'un feu d'enfer, lorsque ma mère s'est dirigée vers la source de la fumée.

Elle a immédiatement réagi. S'emparant d'un tuyau d'arrosage, elle a noyé le feu avant qu'il ne devienne trop important. De notre côté, ma sœur et moi avons constaté que la porte séparant le couloir du pavillon, avait été dégradé. Il semblât que mon père se soit acharné dessus à coups de hache. Nous avons de nouveau pénétré dans le studio. A l'intérieur, c'était comme si une tornade avait dévasté les lieux. Des objets disparates trainaient sur le sol. Des bouteilles vides de différents alcools gisaient sur le carrelage. Mais, surtout, je ne sais plus si c'était une chose ou un autre ustensile du quotidien, mais celui-ci avait fracassé le téléviseur trônant dans un angle de la pièce. Mon père, lui, était affalé sur son lit. Il pleurait et geignait comme un gamin.

J'ai rarement vu pleurer mon père. Trop fier, trop orgueilleux, pour se laisser aller à une telle faiblesse. Ma mère a souvent pleuré au cours de cette période, puis ensuite. Or, contrairement à mon père, malgré les pleurs, qui ne sont qu'une tristesse passagère chez elle, elle, reprend vite le dessus et s'organise pour affronter les épreuves auxquelles elle est soumise le plus efficacement possible. Il est vrai, qu'il est considéré comme infamant de laisser la peur, l'angoisse, le désespoir, prendre le dessus, dans sa famille.

La police a été appelée. Les ambulances aussi. Ni les uns ni les autres n'ont tardés. Quelques minutes sur place, ils se garaient devant chez nous et demandaient ce qui s'était déroulé.

C'est là où on peut s'apercevoir à quel point mon père était manipulateur. Car, bien qu'encore à demi-comateux à cause de l'alcool et des médicaments qu'il avait ingurgité – nous les avons découvert au pied de son lit moins d'une demi-heure plus tard -, il est momentanément sorti de son état de loque humaine. Il s'est présenté a peu près correctement aux gendarmes et aux infirmiers qui étaient là, et qui lui ont posé les questions d'usage. Certes, il puait l'alcool, et ses vêtements en étaient imbibés. Certes, sa voix était pâteuse, son esprit légèrement embrouillé. Mais, tout le long de l'entretien que mon père et ma mère ont eu avec les infirmiers et les forces de police, il a répondu assez correctement pour ne pas être inquiétés. Plus : il a fait en sorte qu'ils ne voient pas le départ de feu dont les débris jonchaient le parterre de notre garage.

Les policiers et les ambulanciers ont pourtant insisté. Ils ont demandé à ma mère si tout allait bien, si elle se sentait en sécurité, si elle ne souhaitait pas que mon père soit « interné » ; au moins pour quelques jours, le temps que celui-ci reprenne ses esprits. Elle a eu pitié de lui, il faut bien l'avouer. Et elle est allée dans son sens à chaque fois qu'il tentait de se présenter à eux sous un aspect le moins négatif possible. Mon père avait, en fait, peur d'une chose : c'est que cette « incartade » remonte la hiérarchie du Ministère de l'Intérieur, et qu'il y soit sanctionné d'une manière ou d'une autre. Lui qui brillait tellement auprès de ses collègues, qui était toujours le plus intelligent, le plus cultivé, le plus intéressant, etc., son image si lisse, si parfaite, aurait été détériorée pour longtemps. 

Une fois les autorités parties, ma mère a tant bien que mal reconduit mon père jusque dans le studio. Elle l'a installée sur son lit, tout en veillant d'écarter toutes les bouteilles d'alcool qui étaient à portée de main. Elle a enlevé les boites de somnifères et autres médicaments qui trainaient. Et elle l'a veillé jusqu'à ce qu'il s'endorme. Je dirai même davantage, ma mère, ma sœur, et moi l'avons veillé une bonne partie de la nuit.

 

Il était hors de question que mon père passe un jour de plus à proximité d'elle et de nous. Dès le lendemain, celui-ci a déménagé et s'est réfugié chez une des personnes qui appartenaient aux associations de parents d'élèves. Je ne sais pas où a logé mon père ensuite. Tout ce que je sais, c'est que je ne l'ai pas revu pendant quelques mois. Tout ce que je sais, c'est que, très vite, mon père s'est mis a appeler ma mère au téléphone régulièrement. Ils ont eu de longues discussions ensemble. Souvent, quand elle lui parlait, elle pleurait. D'après ce qu'elle m'en révélait ensuite, il semble que mon père pleurait aussi, à l'autre bout du fil. Il lui disait qu'il l'aimait malgré tout, qu'elle lui manquait, qu'il ne pouvait pas vivre sans elle. Il lui demandait de lui pardonner ce qui était arrivé, que cela ne se reproduirait plus, qu'il avait compris. Ma mère, elle aussi, lui disait qu'il lui manquait, qu'elle ne comprenait pas pourquoi il avait réagi de cette manière, qu'elle avait peur, et qu'elle songeait sérieusement au divorce. Mon père a usé de tous les mots, de tous les arguments, afin qu'elle n'entame aucune procédure de ce genre. Et pourtant, c'est ce que mes grands-parents maternels auraient souhaité. Je crois qu'après ces événements, ils ne lui ont jamais véritablement pardonné. Le fossé qui existait entre eux et mon père, qui était déjà abyssal, s'est définitivement creusé. Mes grands-parents maternels ont insisté auprès de ma mère pour qu'elle casse les liens qui l'unissaient à lui. C'est la première fois de ma vie que je l'ai vue leur désobéir. Car, finalement, au bout de quelques mois – un an peut-être -, et bien des promesses de réconciliation et d'un avenir meilleur à deux, ma mère a accepté qu'il revienne vivre avec nous.   

J'ai participé à cet élan d'ailleurs. Je souffrais de cette séparation et de la souffrance qu'elle entrainait chez ma mère. J'étais souvent à ses côtés, quand elle avait besoin de parler, d'exprimer ses ressentis. Je m'étais promis que, si je pouvais, grâce à mes maigres moyens, mes pauvres capacités, essayer d'apporter ma pierre afin de les ressouder, je le ferais. A ce propos, je me souviens notamment d'un soir où mon père nous avait rendu visite à la maison. Une dispute avait éclaté entre mon père et ma mère, sous mes yeux. Perdu, désemparé, fatigué de les voir dans cet état de nervosité incessant, je leur ai dit haut et fort que, quoiqu'il advienne, je les aimais tous les deux, qu'ils étaient mes parents, ce à quoi je te nais le plus au monde. Et que s'ils voulaient que je le leur prouve, je le leur prouverais. Aussitôt, j'ai agrippé à pleine main l'ampoule de la lampe trônant sur le bureau à côté duquel je me tenais. Evidemment, celle-ci était brulante, du fait qu'elle était allumée. Mais, malgré la douleur, j'ai serré les dents, et je l'ai gardé entre mes doigts durant quelques secondes.   

Ils n'ont pas tenu compte de ma réaction. Ils ont continué à débattre ensemble. Mais, en ce qui me concernait, ce n'était pas le plus important. Le plus important était que je leur avais montré combien je tenais à eux. 

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