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Myc Martin

“L'homme ne disparaîtra pas, tant qu'il saura rêver.”

1946 - film "La Belle et la Bête"

Réalisateur, Jean Cocteau


D'après le conte original de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, publié en 1757

Dès 1899, Charles et Émile Pathé produisent une première version de "La Belle et la Bête".

1908. La société Pathé Frères soutient le réalisateur Albert Capellani 1874-1931  pour un film de onze minutes -demeurent à ce jour quatre minutes, mal conservées. Court métrage muet. Albert Capellani est un réalisateur, scénariste et producteur de cinéma français. Longtemps tombé dans l'oubli, l'un des pionniers du cinéma mondial, il réalise les premières adaptations cinématographiques des classiques de la littérature française en long métrage.


Le film de Cocteau. Rôles principaux, Josette Day et Jean Marais

Musique, Georges Auric

Directeur de la photographie, Henri Alekan

Décors, Christian Bérard, Lucien Carré et René Moulaert

"Réalisateur technique", René Clément

Tournage dans les studios de Saint-Maurice Val-de-Marne), près de Senlis (château de Raray - Oise) et en Touraine (Rochecorbon, Indre-et-Loire, près de Tours - le moulin de Touvois, la maison de la Belle)


Après la Deuxième Guerre mondiale, Jean Marais 1913-1998 propose à Jean Cocteau 1889-1963 -son amant. Ils se sont rencontrés en 1937- de réaliser un film, fondé sur deux œuvres des XVII et XVIIIe siècle

L'une -le titre et la majeure partie du contenu narratif du film- est le conte de fées de Mme de Beaumont. Avant-guerre, Cocteau a déjà pensé adapter ce texte pour le théâtre ou une pantomime

La seconde source narrative du film est un autre conte de fées : "La Chatte blanche" de Mme d'Aulnoy, publié à Paris en 1697-1698, dans l'une des premières anthologies des Kunstmärchen -contes de fées. Un seul motif évocateur est repris dans le film : les domestiques, transformés par magie, réduits à leurs seuls bras et mains, prêts à servir

Jean Marais -"le plus bel homme du monde"- désire un rôle, où "il ne serait pas beau". Cocteau ne songe qu'à lui donner des preuves d'amour : il lui offre le personnage du monstre fauve à mission d'immortalité.


"L'Éternel retour" de Jean Delannoy

octobre 1943. Le couple mythique Madeleine Sologne / Jean Marais - Jean, son pull jacquard, son chien Moulouk, trouvé attaché dans la forêt de Compiègne en 1940 et recueilli

Jean Cocteau façonne l'acteur Jean Marais. Il transpose et adapte la légende amoureuse de Tristan et Iseult

Tristan -Patrice- et Yseult -Nathalie- vivent leur histoire d'amour, mais le roi Marc'h -l'oncle Marc-, une seconde Nathalie aussi brune que la première est blonde, le nain Achille, les redoutables parents, s'opposent à cette union. Le philtre et la mort. Haine et jalousie.

Ce film confirme le statut de vedette de Jean Marais qui tient dans "La Belle et la Bête" un triple rôle, l'être aimé Ludovic et le prince charmant, complètent le personnage de la Bête.


La rose éternelle : une sorcière demande l'hospitalité à un prince qui vit dans l'opulence. Il refuse, alors la sorcière le transforme en un horrible animal. Pour conjurer le sort, la Bête doit éprouver un amour réciproque, avant que le dernier pétale de la rose ne tombe.

La Bête met la rose sous cloche, afin qu'elle ne se fane pas trop vite. Elle ne sera figée dans sa beauté éternelle, qu'en cas de véritable amour...


Fille cadette d'un riche marchand, Belle, une jeune fille harcelée par ses sœurs, demande à son père de lui rapporter une rose. Sur le chemin du retour, le père s'égare dans la forêt. Il cueille une rose et provoque la fureur de la Bête, monstre à corps d'homme et tête de lion, qui vit reclus dans son château.

En compensation de la rose cueillie, la Bête réclame le sacrifice du marchand ou de l'une de ses filles.


L'homme est double -mi prince charmant, mi effrayant prédateur.

Les désirs de la femme sont ambigus -réflexe de compassion, plaisir d'avoir peur.

"Mais vous êtes un animal, la Bête", réplique la Belle à la demande en mariage de la Bête. Effrayée et subjuguée par la créature hors norme, le sentiment de compassion l'emporte sur celui de répulsion.


« L'amour peut faire qu'un homme devienne bête, mais l'amour peut faire aussi qu'un homme laid devienne beau. »


Jean Cocteau adapte le conte -pas de fée à la fin, ...


"Le cinéma est synonyme du royaume des morts"


1932. Jean Cocteau réalise au cinéma, un essai prodigieux er fulgurant de 55 minutes, "Le Sang d'un poète". Expérimental, noir et blanc

Sur l'injonction d'une statue douée de vie, un poète plonge dans un miroir et découvre, de l'autre côté, un monde fascinant. Grâce au mécénat du vicomte de Noailles, Cocteau réalise cette œuvre onirique, la première d'une trilogie consacrée à Orphée. Les thèmes du regard, du passage et de l'initiation parcourent le cycle orphique, jusqu'au "Testament d'Orphée", en 1959.


Pour son premier long métrage, Jean Cocteau développe les thématiques du double et des faux-semblants. Maître du réalisme magique, dans la lignée de Méliès. Les trucages sont artisanaux mais techniquement supérieurs pour l'époque, d'une force poétique majeure

l'héroïne pleure des larmes de diamant. Un prêt du joaillier Cartier, maison proche de l'appartement de Cocteau

le gant permet de traverser le mur

longs couloirs. Les mains magiques, au bout de bras sans corps, tiennent des candélabres.

les statues tournent la tête, les cariatides suivent des yeux. "N'est-il pas fou de réveiller les statues en sursaut ?"

le pelage de la Bête fume

les fleurs s'épanouissent, les portes s'ouvrent seules

unis, les amants s'envolent


Cocteau est l'artisan d'un cinéma, afin que le public soit "hypnotisé par les forces d'outre-tombe"


Le château de Raray -"ensemble de sillons"-, avec ces murs couronnés de chiens, de cerfs et de bustes baroques, est un décor habité d'une "douleur étincelante". Cocteau recrée une atmosphère XIIe siècle, Louis XIII -roi de 1610 à 1643.

Christian Bérard crée une atmosphère hantée par "un sens somnambulique de l'équilibre". Les acteurs "se meuvent dans l'insolite, comme s'il ne l'était pas".


Le château de Raray, sa galerie à arcades, surmontée par une chasse à courre en pierre de chiens et de cerfs. Balustrades des XVI et XVIIe siècles.

Le château est élevé au XIIIe siècle.

Vers 1600, Nicolas de Lancy, conseiller d'Henri IV fait bâtir le château actuel, avec la construction des haies cynégétiques -images dans le film-, uniques en France. Leur style indique la fin de la Renaissance.

Nicolas de Lancy se passionne pour l'Antiquité, l'Italie, les haies s'inspirent de réalisations italiennes du XVIe siècle. De Lancy a épousé en 1594 la fille d'un gentilhomme florentin. Elle garde d'étroites relations avec son pays, le couple effectue plusieurs voyages en Italie. Des artistes italiens ont probablement été engagés par de Lancy, les sculptures ont peut-être été importées d'Italie.

Les haies sont articulées autour d'un portail surmonté d'un animal couché au milieu. Dix chiens sur la corniche de chaque côté. Dix niches abritent des bustes de divinités grecques, d'impératrices et d'empereurs romains. Deux bustes représentent le seigneur de Raray et son épouse.

La porte du parc est surmontée d'une statue de Diane -images dans le film. La cour du château est encadrée par deux portiques, trente-huit chiens de chasse forcent le cerf et le sanglier.

En 1760, le marquis de Barres décide de moderniser le château. Les haies cynégétiques -placées en diagonale- relient le château actuel au vieux château, démoli en 1766. Henry de Barres fait terrasser et niveler la cour, l'avant-cour et déplacer les balustrades pour les rendre parallèles.


Chronologiquement, l'endroit n'est pas adapté car construit au début du XVIIe siècle pour Nicolas de Lancy, alors que "La Belle et la Bête" est un récit paru en 1757.

Deux mois de tournage en septembre 1945 ; les extérieurs, après une première semaine difficile, perturbée par des pluies incessantes.  


Christian Bérard, 1902-1949. Extraordinaire talent d'illustrateur et de décorateur, personnalité hors du commun, fantasque et nostalgique.

Avec la complicité du décorateur Christian Bérard,

du directeur de la photographie Henri Alekan

et du "réalisateur technique" René Clément 1913-1996 -assistant de Cocteau, il n'a alors réalisé que des documentaires et des courts métrages,

Jean Cocteau tourne "La Belle et la Bête".


Le tournage débute le 27 août 1945. La pellicule nitrate est utilisée, abandonnée dans les années 1950 car inflammable. Elle fait admirablement ressortir les détails des décors, des robes, des bijoux


Le tournage est interrompu car Cocteau est malade. Il souffre entre autres maux, de maladies d'origine allergique -impétigo, eczéma, ... Affaibli et défiguré par la maladie, Cocteau projette dans son film une part de ses souffrances. Il dirige le film, le visage camouflé derrière une feuille de carton noir, percée de trous pour les yeux.


Jean Marais est malade : furoncle à l'intérieur de la cuisse, eczéma au visage provoqué par le masque de la Bête.

Mila Parély est blessée, un cheval l'a sévèrement contusionnée.


Film sur l'amour, l'amour courtois, l'amour enflammé, le sacrifice, "La Belle et la Bête" se forge dans la lutte. Contre les pénuries de l'après-guerre. Contre la maladie et les blessures qui accablent Cocteau, Jean Marais, Mila Parély, contre les caprices du ciel de Touraine, contre le néo-réalisme qui fait florès -Rossellini, Vittorio de Sica-, contre les pannes d'électricité


Christian Bérard transforme l'acteur en félin majestueux, à partir des gravures de Gustave Doré

Moulouk, l'Alaskan Husky de Jean Marais, sert de modèle pour le visage de la Bête.

Trois heures sont nécessaires pour fixer le masque de la Bête, poil par poil, et une heure pour chaque griffe. Les dents du monstre sont fixées à celles de l'acteur par des crochets. Jean Marais "la Bête carnivore" se nourrit de bouillies


Le film est novateur

la musique de Georges Auric rompt les effets visuels, plutôt qu'elle ne les souligne. Auric 1899-1983, ami intime de Cocteau, il fit partie du Groupe des Six

Le Groupe des Six, aussi nommé Les Six, est un groupe de compositeurs autour de Jean Cocteau. Entre 1916 et 1923, Georges Auric, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc et Germaine Tailleferre. Leur musique réagissait essentiellement contre l'impressionnisme et le wagnérisme.


Alekan, 1909-2001, directeur de la photographie, enfant des lumières, talentueux chef opérateur. La cinématographie d'Henri Alekan est précise et claire. Le film est tourné dans la campagne française, environnement réaliste pour la ferme de la Belle. Univers onirique, décors éblouissants pour le château de la Bête

"Fuir le poétique, le fantastique spectaculaire et truqué, les brumes et les flous de l'irréalisme de convention"

Cocteau oblige Alekan "à supprimer les trames, les gazes, les voiles, le flou que les naïfs s'imaginent être le signe distinctif de la féerie. Je le pousse vers l'inverse de ce qui semble poétique aux imbéciles. Je cherche à communiquer un climat qui correspond davantage aux sentiments qu'aux faits."

Alekan "entre en contradiction avec ce qui se fait à l'époque en matière de noir et blanc." Il troque les flous et les faibles contrastes en vogue contre une photo nette, ciselée, dure.


«Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur.»


Les références picturales vont à l'encontre des recherches cinématographiques du moment : les lumières et les ombres de Gustave Doré, le contraste entre une lumière douce et des images brutales, qui font la richesse des peintures hollandaises du XVIIe siècle signées Pieter de Hooch et Vermeer. Alekan s'inspire des toiles de Georges de La Tour, éclaire Josette Day à la façon dont Vélasquez idéalise l'infante Marie-Thérèse.

Dans ce film où les miroirs sont encouragés à réfléchir avant de renvoyer les images, l'idée jaillit d'un incident : en 1945, les électriciens travaillent avec des lampes à arc. Les violents projecteurs risquent d'éblouir les comédiens pendant que leurs charbons "se chauffent". En pivotant l'un de ces arcs, les techniciens éclairent le visage de Mila Parély avec une brutalité. Cocteau s'exclame : "c'est si beau, il faut frapper les acteurs avec les arcs." Le procédé est dangereux, provoque des brûlures.


"La Belle et la Bête" est au carrefour du film d'auteur -bien avant la Nouvelle Vague fin années 1950-fin années 1960- et d'une mythologie populaire, avec les meilleurs artisans du cinéma de l'époque :

la photo d'Henri Alekan,

les costumes de Marcel Escoffier 1910-2001 et Christian Bérard - réalisation par la maison Paquin et Pierre Cardin,

le maquillage de Hagop Arakelian 1894-1977. René Pontet, posticheur,

la musique de Georges Auric,

sont des apports majeurs à l'œuvre de Cocteau, enrichie par le travail collectif. Les seconds rôles sont réussis, Marcel André -père aimant, Mila Parély -peste divine, Michel Auclair -jeune premier ténébreux.


Le redoutable critique du journal "Le Figaro", Jean-Jacques Gautier, est circonspect : certes le film est splendide mais lent. Long. Diction articulée -la règle alors-, vocabulaire précieux. Les belles images, les dialogues, reviennent, lassent. Gautier s'est ennuyé, le public va s'ennuyer.

Or le succès populaire n'est pas immédiat mais se développe, jusqu'au triomphe : qualité de la lumière, des décors, des costumes, des maquillages. Un conte, intemporel dédié à la rêverie et à l'amour. Classique du 7ème Art. Film récemment restauré, images manquantes retrouvées, ...


Le film console le public, en fin de conte : "faites semblant de pleurer, mes amis, car les poètes ne font que semblant de mourir".


Jean Cocteau ouvre la voie qu'emprunteront après lui des metteurs en scène, tels Ingmar Bergman, François Truffaut et Vincente Minelli


“L'homme ne disparaîtra pas, tant qu'il saura rêver.”


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Le genre du conte merveilleux -le conte de fées- apparaît réellement au XVIIe siècle. Le désir d'introduire du merveilleux, de l'irrationnel dans la société, émerge alors que commence à apparaître la pensée philosophique rationnelle des Lumières.

Les contes empruntent à la tradition orale, aux mythes, aux histoires d'amour et aux textes classiques de l'Antiquité. La plupart des contes de fées -parfois subversifs- sont écrits par des femmes qui fréquentent les salons littéraires.

Marie-Jeanne L'Héritier de Villandon, Mme d'Aulnoy, Henriette-Julie de Castelnau de Murat.

Dans une société dominée par les hommes, leurs noms sont oubliés ; seuls ont traversé le temps Charles Perrault, les frères Grimm, Hans Christian Andersen.

Au milieu du XVIIIe siècle, les salons mondains disparaissent. Le conte de fées connaît une nouvelle vague de popularité avec "La Belle et la Bête" (1740), tandis que l'idée d'écrire des histoires spécialement pour les enfants fait son chemin.

À partir de 1785, alors que la vogue pour le conte diminue à nouveau, "Le Cabinet des fées " réédite une centaine de contes, dont une majorité ont été écrits par des femmes.

Le Cabinet des fées est un recueil de contes compilé par le chevalier Charles-Joseph Mayer et l'éditeur parisien Charles Georges Thomas Garnier, qui paraît à Amsterdam entre 1785 et 1789.


Conte et opéra, deux manifestations d'un même attrait pour le merveilleux

De nombreuses relations existent entre les histoires inventées dans les cabinets et les pièces produites pour l'opéra ; certaines histoires, à l'exemple de "Serpentin Vert" de Madame d'Aulnoy, sont adaptées pour la scène.

"Serpentin Vert" est un conte publié en 1698 par Marie-Catherine d'Aulnoy 1651-1705, dans le recueil Les Contes des fées.


"La Belle et la Bête" - 1740

par Jeanne-Marie Leprince de Beaumont   1711-1776


Normande née à Rouen en 1711, Mme de Beaumont séjourne à la Cour de Lorraine et en Angleterre.

Elle est connue pour le conte qu'elle adapte à partir du texte de Mme de Villeneuve, "La Belle et la Bête".

L'adaptation voisine dans "Le Magasin des enfants" avec celles de douze autres contes de fées et soixante-et-onze histoires tirées des Écritures. Elle vise à donner un sens moral clair à une histoire adaptée à l'âge et au goût de ses destinataires -souvent des jeunes filles.

Mme de Beaumont est l'autrice de soixante-dix volumes de contes pour enfants, des classiques de la littérature d'enfance et de jeunesse. Femme de lettres célèbre, l'une des premières autrices de ce genre.


1756, la naissance de Mozart, Louis XV déclare la guerre de Sept Ans à l'Angleterre.

Mme de Beaumont est préceptrice dans une famille aristocratique londonienne. Immigrée deux fois divorcée, venue à Londres pour gagner sa vie. Une fille, Élisabeth. Cultivée, spirituelle, adorée des trois jeunes filles qu'elle éduque.

Elle leur raconte l'histoire de "La Belle et la Bête", pour leur apprendre à vivre.


Les premières traces de ce conte figurent dans un texte d'Apulée, poète-philosophe romain du IIe siècle -Amour et Psyché, extrait de l'Âne d'or ou les Métamorphoses.

Repris dans un recueil de nouvelles précieuses publié plus tôt. Passé inaperçu, écrit par une Française, Gabrielle Suzanne de Villeneuve -La Rochelle,1685 - Paris, 1755  tient ce conte de l'une de ses femmes de chambre.

Parfait pour mettre en garde les jeunes filles anglaises contre les apparences trompeuses de l'existence, le faussement beau, les falsifications du sentiment. Les éveiller aux élans sincères, à la poésie du cœur, l'Amour véritable.

Mme de Beaumont remanie le texte, le simplifie, le publie avec d'autres courtes histoires, dans "Le Magasin des enfants".

Succès immédiat dans l'Europe des Lumières. Traduit en douze langues, plus tard centre-trente éditions en français. Manuel d'éducation, novateur au XVIIIe siècle, longtemps plébiscité par les gouvernantes en Europe.

Mme de Beaumont écrit avertissement de son livre : "le dégoût d'un grand nombre d'enfants pour la lecture, vient de la nature des livres qu'on leur met entre les mains ; ils ne comprennent pas, et de là naît inévitablement l'ennui."

Mme de Beaumont publie d'autres "Magasins"... des adolescentes, des dévotes, des pauvres, des artisans, des domestiques, des gens de la campagne. Ces opuscules pédagogiques ne font pas sa fortune mais la rendent presque aussi célèbre, que Voltaire ou Diderot.

Mme de Beaumont est adepte du courant philosophique des Lumières religieuses -religion et raison sont compatibles. Par ses contes moraux, elle transmet un enseignement fondé sur les valeurs chrétiennes et s'inscrit dans le réalisme et le rationalisme de son époque.

Elle décède à Avallon (Yonne) en 1776, âgée de 65 ans.

"La Dame Française", son surnom à Londres. Sa sépulture n'est pas localisée.


"La Belle et la Bête" est un conte-type, identifiable dans le monde entier avec des variantes locales. Ses thèmes ont trait à l'amour et à la rédemption.


Le conte de "La Belle et la Bête" a peut-être été influencé par une histoire vraie : Pedro Gonzales  1537-1618, né au XVIe siècle sur l'île de Tenerife (îles Canaries, Espagne) souffre d'hypertrichose -croissance anormale des cheveux sur le corps et le visage. Il est envoyé à la cour du roi de France Henri II -roi de 1547 à 1559. Il épouse Catherine, une belle Parisienne.


En 1550, Francesco Straparola en donne une version tirée du folklore italien, publiée dans ses Nuits facétieuses -Le Roi Porc, deuxième Nuit, premier conte.


Il apparaît pour la première fois en France sous la plume de Gabrielle-Suzanne de Villeneuve en 1740 dans un recueil de contes, La Jeune Américaine et les contes marins, publié anonymement : les passagers d'une traversée maritime se racontent des histoires, pour passer le temps. "La Belle et la Bête", conté par la femme de chambre de l'héroïne.

Le conte connaît la célébrité, repris et abrégé par Mme de Beaumont dans son manuel d'éducation "Le Magasin des enfants", en 1756. Elle supprime la seconde partie -la querelle des fées, l'origine royale de la Belle. Elle ajoute un dialogue dans lequel la gouvernante Mlle Bonne débat avec ses élèves. Les versions ultérieures sont fondées sur cette adaptation.

Publication à Londres et deux ans plus tard en France, chez Reguilliat à Lyon. Ces ouvrages, qui rassemblent de brèves histoires, sont à la mode au XVIIIe siècle.

Le but de "La Belle et la Bête" est d'aider les enfants à faire la part entre laideur physique et laideur morale : sous l'apparence monstrueuse, se dissimulent une âme et un cœur. Couverte d'attentions par la Bête, la Belle va l'aimer. Face aux bons sentiments du monstre, elle exprime la compassion ; qui évolue vers l'estime puis l'amour.

La morale de l'histoire : au XVIIIe siècle, nombre de jeunes femmes sont promises en mariage, épousent des hommes parfois âgés, voire veufs. Leur seule chance d'être aimés, couvrir leurs épouses d'égards.


Une cape rouge, un masque de poils, une créature hideuse, rugissante : la Bête. Prince ensorcelé, victime d'une fée et d'un dérèglement hormonal : l'hypertrichose, le syndrome du loup-garou, la maladie des femmes à barbe. Monstre enfermé dans son anormalité, dans son château noir.

Une robe d'or, un doux visage, un cœur pur. Jeune femme brune ou blonde selon les versions, pleine de grâce et de vertus : la Belle. Captive volontaire, le sacrifice de la fille pour sauver son père. Le syndrome de Stockholm -la victime sympathise avec son geôlier et adopte son point de vue.

La Belle tremblante au début, sauve la Bête à la fin.


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