Rendez-vous

Marion Ploix

Son manteau léger s’ouvrit sous l’effet du vent. Il avançait d’une démarche bien à lui, se penchant un peu en avant, à petits pas trébuchants, les mains derrière le dos, les yeux toujours un peu comme ceux d’un faucon. Il dépassa la vitrine de la boucherie et tourna à l’angle de la rue Emile Landrin. A la tombée du jour, les rues se vidaient des bruits d’enfants qui courent et tourneboulent autour de leurs mères fatiguées. Il croisa un jeune couple enlacé qui poussa la porte du café Marnier, puis ce fut le début de l’avenue des rondeaux. Plus la moindre curiosité où poser le regard. Une avenue vide, droite et propre, grise. Il resserra les pans de son manteau et passa sous la lumière pâle du réverbère.

Son rire tinta dans ses oreilles et son pas se fit moins assuré. Il se souvint de l’éclat de ses dents, si blanches quand elle souriait. Clarisse avait toujours eu un si joli sourire; cela faisait comme une étincelle d’espièglerie dans un visage qui conservait encore les rondeurs de l’enfance. Elle avait accepté de courir avec lui le long du ruisseau jusqu’à la crique. On distinguait le barrage sur les hauteurs.

Une voiture qui roulait un peu vite fit crisser ses pneus. Il força son pas, l’entrée n’était plus bien loin. Il lui fallait à présent traverser et longer le mur jusqu’à cette petite rue pavée. La porte était au bout.

Ses souvenirs le ramenèrent à la dureté impeccable et nette de la longue table de chêne et au tintement des couverts sur les assiettes. Père et mère tout en silence, la danse subtile et discrète de la bonne qui apportait les plats. Et sa robe blanche toute en dentelles, ses cheveux bouclés qui glissaient le long de sa poitrine si tendre et douce quand il la caressait. Ses yeux vifs et malicieux qui le regardaient et l’incitaient à la patience : " notre tour viendra " disaient-ils.

La porte était ouverte pour une heure encore. Il s’avança dans l’allée, tourna sur sa droite et laissa ses pas le mener. Ils connaissaient si bien les derniers mètres à parcourir. Il aurait presque pu fermer les yeux et se laisser guider jusqu’à se retrouver devant elle. Il manqua trébucher, sa démarche se fit plus incertaine. C’était toujours là qu’il devenait difficile d’avancer.

Il revit la course effrénée du cheval baie, la sueur, les yeux fous, la clôture, si haute, si blanche, la chute. Le désespoir dans le regard de mère.

Il s’était arrêté. La pierre tombale était toujours là, fidèle au rendez-vous. Il sortit de la poche de son manteau un bouton de rose qu’il déposa à ses pieds, aux pieds de sa belle et tendre Clarisse, morte le 12 novembre 1920, à la fleur de l’âge.

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