résurrection

Elisabeth Charier

Résurrection

Où suis-je ? Que se passe-t-il ?

Le regard fixé sur le disque entier qui illumine la voute céleste, je reste en béatitude. Pleine lune, milliard d’étoiles. La Voie lactée dans toute sa splendeur. Magnifique, envoutante, magique. Tout simplement.

Allongé sur l’herbe tendre, mon corps ressent la tiédeur de cette Terre. Ma terre, ma planète. En cette nuit dominée par la lune, j’en prends pleinement conscience. Les bras en croix, l’esprit ouvert, elle m’enseigne la descente du sel dans les profondeurs glacées de la mer, les cristaux formant peu à peu la banquise. Elle me dit la souffrance des manchots, la formation du plancton, l’appel des poissons et mammifères marins. La vie sous-marine.

La lune m’instruit à ma terre et la soif de savoir grandit en moi.

Apprends-moi encore.

Le bienfait de la mousson et la joie des enfants qui plongent enfin dans le lac jadis desséché, la chaleur du Sahara et ses Touareg en transhumance, le Gange et ses ordures. Tout, je vois tout.

Mais pourquoi ?

Pourquoi ces visions, cette clairvoyance ?

Pourquoi l’orage m’emmène-t-il en forêt amazonienne ? Pourquoi je tombe avec cette goutte de pluie sur cette large feuille ?

Ce lémurien m’absorbe et je retourne dans mon corps. Brutalement. Au-dessus de moi, l’ombre de la lune dessine des croix sinistres qui font réagir mon esprit. Comment suis-je arrivé ici ?

Réfléchi, réfléchi…

Hier, le repas avec mes parents silencieux, comme toujours, et puis je monte dans ma chambre. Jusque-là, rien d’anormal. Le quotidien. Je n’ai pas bu, pas fumé. Je suis un garçon presque sage. Dix-huit ans et pas une vie dissolue comme mon pote Axel, non.

À part mes voyages avec lui et Lucie, je vis dans mon monde sans trop chercher à comprendre.

Alors pourquoi me suis-je transformé en grain de sel ? Pourquoi ma conscience se retrouve dans une goutte d’eau ou dans le plancton avalé par un poisson anonyme ?

Quelqu’un me mène par le bout de l’esprit.

Lucie ?

Cette fille…

Elle est arrivée dans mon quartier un jour et a bouleversé notre vie à Axel et moi. Notre BAC en poche, nous ne pensions qu’à fêter cette victoire entre copains. Draguer et danser tout l’été... Souffler, enfin.

Est-elle à l’origine de mon apparition mystérieuse entre ces tombes ?

Mes mains caressent les herbes hautes, je fais crisser des cailloux sous mon crâne… Tiens, je suis à moitié étendu sur l’allée. Et ces croix minuscules… Étranges petits monuments serrés. Cimetière d’enfants ? Ça existe les cimetières dédiés uniquement aux enfants ?

Mon corps refuse de m’obéir, pourtant je voudrais me redresser.

Lucie… je lâche du lest, je décide de réfléchir, la lune m’y oblige, elle m’invite à cette rétrospective.

Lucie.

J’ai dix-huit ans, je vis trop vite. Je crois que je n’observe pas assez. Une leçon ? Possible. Je m’y soumets. Et je vois… je vois les particules solaires, j’assiste à la fin de mon monde. Je frémis. Est-ce cela qui me paralyse ? Et les autres ? Mais non, je suis seul allongé là, immobilisé par je ne sais quel sortilège.

Lucie. Concentre-toi sur elle, crénom !

Pâle, longue aux cheveux blancs comme neige, elle s’est invitée discrètement à nos fêtes. Son regard rouge en a repoussé plus d’un.

Sauf Axel et moi.

Axel est mort la semaine dernière. Axel… mon meilleur ami, mon frère.

La police a dit à sa mère qu’il avait été mortellement mordu. Carotide arrachée. Une nuit de pleine lune. Comme celle-ci.

Ce souvenir remonte en moi en une vague de terreur. Suis-je mort ?

Mes mains, mes pieds ne me répondent plus. Pourtant, je ressens des émotions bien terrestres. Ma peur se mêle à une sorte d’exaltation, elle emplit mon bas ventre, frémit dans mes entrailles. Quand on est mort, on ne ressent pas ça.

D’où me vient cette certitude ?

Lucie… Axel et moi sommes entrés pour la première fois en concurrence. Pour la première fois. Jusqu’alors, jusqu’à elle, l’un s’effaçait pour l’autre et vice versa. J’avoue que pour Marie, j’ai eu du mal. Lui, m’a laissé Angèle à contrecœur. Belle Angèle à crinière rousse. Mes pieds, mes mains ne me répondent plus, mais ma verge me semble animée d’une vie propre. Je ne suis pas mort, donc.

Angèle, Marie, Lucie nos flirts de jeunesse.

Soudain je me sens vieux. Depuis Lucie, l’impression que cent ans se sont ajoutés à mes dix-huit physiologiques pèse sur mon âme.

Elle nous en a fait voir, cette fille.

Je me souviens, je me rappelle ce regard albinos, étrange et pénétrant. Dès le premier jour, elle a dominé la partie. Les défis se sont multipliés. Course sur les toits de tôle dans toute la vieille ville, voyages en Algérie, dans la chaleur des souks, les étendues désertiques.

Les Autochtones en avaient peur.

Les Canadiens aussi, d’ailleurs.

Dix jours par ci, dix autres par là, chaud, froid… elle ne craignait rien ni personne, Lucie. Et elle possédait beaucoup d’argent, sinon, nous n’aurions pu nous payer ces voyages. Elle cachait bien son jeu. À part nous, personne ne savait.

Inde, Bangladesh, Allemagne… on a voyagé partout, mais son domaine de prédilection, son domaine tout court, c’était les terres de Dracula.

Pourquoi ? Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que là-bas, elle nous laissait tout le temps entre nous. Durant l’époque de la Transylvanie, on ne l’a pas vue souvent.

Allongé sur le dos, incapable du moindre mouvement, je me souviens. Je sens la fraicheur des herbes sous mon corps. Immobilisé par je ne sais quelle magie, je transcende. Je vois l’orque entraîner le phoque si loin dans les profondeurs de l’océan, le noyer comme le crocodile avec la gazelle.

En trois mois, j’ai voyagé dans le monde entier avec Axel et Lucie. Pourtant, je n’ai jamais assisté à ces scènes terribles.

D’où me viennent ces visions ? Ce monde est horrible ! J’ai peur, mon ventre se rétracte en une vague de terreur, je me sens victime, perdu. Je suis perdu !

Reprends-toi, reprends-toi ! Remue les doigts, agis, bon sang ! Qui volera à mon secours ? Qui ?

Personne.

Cette boule dans ma gorge me vient de loin, de mon enfance.

Elle m’avait dit, Lucie, que j’étais différent. Elle ne m’apprenait rien. Rien sur moi-même. Ce qui m’a surpris à l’époque, c’est que personne ne savait. Avait-elle deviné ? Lit-elle les pensées ? Même Axel ignorait la partie sombre de ma vie et mon père n’aurait rien lâché, ce fumier.

Je fulmine, comme toujours, en songeant à ce que j’ai subi.

J’ai la haine et en même temps, la honte enflamme mes joues puis mon corps tout entier. Oh, j’ai si honte !

Je l’ai tué et la voix dans ma tête n’existait pas. Elle n’était qu’un nuage, une brume qui reflétait mon désir alors qu’il m’obligeait… toujours au même endroit, toujours lorsque je me lavais les dents… Toujours à la même heure, ma mère m’envoyait à la salle de bain.

Elle le savait.

Tout mon être se gonfle de haine, voilà pourquoi je sais que je vis encore.

Mon corps inerte sous la lune souriante, mon cœur qui saigne sous la lune grimaçante. Je me raccroche à Lucie, cette fille bizarre, cet étrange amour.

Je l’aime, mais pourquoi ? Je devrais détester tout homme, toute femme foulant cette terre de ses pieds hypocrites. Je haïssais tout avant elle.

On me trouve plutôt beau garçon, et j’en jouais. Avant. Les autres payaient les crimes de mes parents.

À présent, je comprends. Est-ce parce que quelqu’un (ou quelque chose) m’interdit de bouger ? Cette nuit, les entraves m’ouvrent les yeux, je le sais, je le sens. Et j’enrage.

Alors, je hurle, je vomis ma haine, mon dégoût.

Un animal atterrit lourdement au-dessus de moi. Le pelage blanc, les yeux rouges empreints de mystère… Oh, Lucie ! Je vais mourir, sauve-moi !

Il hurle à mon visage et je vois tous ses crocs. Acérés, prêts à me déchiqueter la face. La terreur me saisit, mais pas longtemps, car je suis empli de haine.

À ce cri bestial, je réponds de même.

Hurlement contre hurlement, le cri s’éternise, m’emmène au bout de mon souffle.

Puis la bête disparaît, j’étouffe.

Apparition soudaine, disparition inouïe, ma raison reprend ses droits, ramène la peur qui serre ma poitrine, si fort… Elle se fout de moi. Comme pour Axel ?

Axel… je ne sais pas grand-chose sur les circonstances de sa mort et je suis resté aveugle jusqu’à ce jour. Jusqu’à ce soir, je crois.

Sa sœur a retrouvé le corps dans ce même cimetière, là où je gis en cette nuit lumineuse. Et si je me souviens bien, la pleine lune éclairait les lieux à l’identique.

Un long frisson d’horreur parcourt ma colonne vertébrale et me rappelle que je vis encore. Comment vais-je me sortir de ce piège ? Qui est cette créature ? Est-elle là pour me juger ? Déjà l’heure de passer à la caisse ?

Mon père, cet homme courtisé par tous, trompait superbement son monde. Face à ce géant, je ne pesais rien.

S’ils savaient, mon Dieu, s’ils avaient vécu le tiers de… je crois que beaucoup se seraient donné la mort.

Moi, j’ai tenu.

J’ai tenu. Malgré les irruptions du monstre dans ma chambre, la violence des coups, malgré ce sexe au-dessus de mes rêves d’enfant, malgré la menace, la peur, l’horreur… la cave et mes douleurs.

Malgré mes appels à ma mère restés sans réponse.

Et parce que depuis mes sept ans je m’étais promis à la vengeance.

Elle m’a portée durant dix ans, cette promesse.

Je tiens toujours mes promesses.

Les bras en croix, les pieds pareils, je me souviens de la date.

Le 11 octobre 2018.

Malgré moi, les larmes coulent sur mes joues, mais pas de culpabilité, non. Je ne regrette rien.

Je n’ai pas à payer pour ce crime.

La bête… qu’elle punisse quelqu’un d’autre, et d’ailleurs, il a fait quoi de mal, Axel ? Hein ? C’était un type bien… Avant Marie, je n’avais jamais rien eu à lui reprocher et même… une fille de perdue, dix de retrouvées, ce n’est pas ce qu’on dit ? Ma mère ne se gênait pas pour remplacer mon père. Je crois que c’est pour ça qu’elle a fermé les yeux.

Elle a fermé sa trappe de mère !

Je pense ça au moment où l’ombre me chevauche. Ça va très vite, comme un rapace qui survole sa proie.

Finirai-je dévoré par un carnassier à silhouette indéfinie ? Peu m’importe finalement, j’ai assouvi ma vengeance. Le feu a pris à la maison. Sauf que… j’ai tout juste dix-huit ans et j’aurais voulu vivre un peu, profiter de ma jeunesse, de l’amour de Lucie.

J’ai réussi mon incendie. J’ai réveillé ma sœur tandis que mon petit frère appelait les pompiers. Paul a assuré, je suis fier de lui. Il a pris le portable de maman et attendu que le feu pousse sa rage au maximum avant d’appuyer sur la touche « pompiers », c’est toujours dans les premiers numéros sur un mobile.

Moi, je lui ai confié Sandy et je me suis enfui. Enfin, je crois parce qu’il me semble que je dormais avant de me retrouver ici, au milieu des morts.

Je perds la tête ?

Mon lit, mon refuge… Muché sous la couette, je refaisais le monde. Enfin… je construisais mon monde et ce n’était pas celui des bisounours, non. J’y créais des guerres, des conflits mêlés de magie. Un truc à moi, quoi !

Jusqu’au jour où j’ai rencontré Lucie.

Oh, Lucie ! Mon cœur s’effondre en songeant à l’homme que j’aurai pu devenir. Si seulement j’avais grandi dans une famille normale.

Belle nuit. Mille étoiles piquent le ciel, j’y reconnais la Grande Ourse, la petite qui forme ce trapèze si caractéristique. Et la pleine lune… à présent rouge, étrange. Il me semble qu’elle se moque de moi. Elle sait que j’ai aspergé la maison d’essence, le briquet chauffe encore ma poche. Paul n’a rien dit quand j’ai parcouru les pièces avec cette puanteur. Il m’a même apporté mon feu. Paul, mon frère, neuf ans et déjà presque adulte. Parce que depuis deux ans il me remplaçait dans la salle de bain. Sandy ne m’a jamais inquiété, mon père préfère les garçons, mais elle aussi a entendu les cris délirants. Elle a vu les plaies de Paul.

Paul, Sandy et moi formons une vraie famille. Soudée dans l’adversité. Pour toujours, envers et contre tous.

Surtout les adultes.

Où se trouvent-ils en cette belle nuit ? Répondent-ils aux questions des pompiers ? Quelle version leur servent-ils ? Celle qu’on s’est inventée ? La vérité ?

Peu importe finalement, je vais mourir.

Par trois fois l’ombre m’a effleuré. Par trois fois. « Quand le coq chantera pour la troisième fois, alors tu me trahiras, Pierre », a dit Jésus.

Mais il n’a pas tué, lui. Je mérite donc mon sort, j’admets, mais en même temps, je me rebiffe. C’est quoi ces parents de merde ? Pourquoi m’ont-ils mis au monde ? Pour mieux me violer tous les soirs ?

– Tuez-moi !

Je hurle à la lune, j’implore la bête. Axel est mort pour rien, alors pourquoi pas moi ?

Je hurle sur la terre entière, la douleur de tout enfant bafoué, violé, trahi.

Je hurle à m’en brûler les poumons et l’animal l’entend. De nouveau le voilà qui me chevauche.

Mon souffle se perd comme mon regard dans le sien. Quelle beauté ! Ce poil d’albâtre ondule sous la brise comme une fourrure d’angora. Léger, aérien… j’ai envie de le caresser, de l’aimer. Ces yeux rouges plantés dans les miens, si pénétrants, me rappellent… ?

– Lucie ? C’est toi ?

Le museau frôle mon nez, renifle mes oreilles. Je ne sais pas ce qu’il cherche, mais c’est vrai que je dois puer l’essence.

– C’est moi, Fred, tu te souviens ?

J’espère que c’est elle au-delà du pelage, du regard bestial mêlé d’une étrange intelligence. J’y crois. Quelque chose me dit que j’ai bon et… un soupçon d’instant plus tard j’assiste, médusé, à sa métamorphose.

Sous mon regard avide, le poil se rétracte lentement, les griffes rétrécissent, le museau fond vers les yeux, il redevient ce nez aquilin que j’aime tant.

Épuisée, Lucie s’effondre sur mon corps paralysé. Je ne peux même pas l’enlacer, quelle frustration !

– Délivre-moi, s’il te plait.

Mais personne n’entend ma plainte, je reste là, immobile sous la lune.

Soudain, un long hurlement déchire la nuit, arrache mon cœur d’effroi. Et un autre monstre au pelage roux se dresse au-dessus de mon visage. Si j’avais pu, je me serais raidi de terreur.

L’œil cruel me scrute, puis le museau renifle le corps inerte posé sur moi.

– Ne la touche pas !

Ma colère fait reculer le loup. Juste un instant. Et celui d’après, en un éclair, il me déchire le bras.

Le cerveau est bien pensé. En cas de trop forte douleur, il se ferme.

Je sombre.

Lorsque j’ouvre les yeux, le doux visage de Lucie m’apparaît. Ses yeux rouges me contemplent avec tendresse.

– Tu fais partie du clan, à présent, dit-elle. Redresse-toi.

Mon bras ! Je ne ressens aucune douleur. Je le lève au-dessus de ma tête… Libre et guéri, génial ! Je peux me relever, enfin.

La lune est descendue, le ciel s’éclaircit lentement. Bientôt l’aube.

– Qui…

Lucie pose un doigt sur ma bouche.

– Tu es à moi, maintenant.

Mon cœur s’emballe. D’amour, de crainte, d’excitation et je lui souris. J’ai bénéficié de toute une nuit pour comprendre que je l’aimai plus que tout au monde.

– Ça tombe bien, je comptais te demander ta main. Je sais qu’on est peut-être trop jeunes pour se marier, mais…

Une nouvelle fois, son index m’intime au silence.

– La cérémonie se déroulera après ta première transformation, au prochain cycle lunaire, donc. Rentre chez toi, je te retrouve demain au lycée.

– Je n’ai plus de…

– Tout s’est arrangé cette nuit, je t’expliquerai, sourit-elle en se levant.

Je suis des yeux la silhouette nue et blanche, un corps parfait qui disparaît derrière un caveau.

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