Robert, 55 ans

georges

Ca débute toujours par un bourdonnement.  Comme une avalanche que l’on entend avant de discerner.  Cela dure quelques secondes, juste un bruit de fond au bout du tunnel.  Evidemment, ça sent l’urine.  Et l’atmosphère est frigorifique.  Robert s’amuse même à souffler de la buée glacée.

Soudain, le visuel reprend le dessus.  Comme un diable qui jaillit hors de sa boîte, la vague humaine envahit le goulet.  Le bourdonnement est remplacé par le martèlement des semelles sur le sol.  Instinctivement, Robert s’écarte et se protège dans une encoignure, près du point presse.  Son refuge habituel.  A chaque fois, le mouvement le surprend par sa densité, son volume.  L’ensemble de la marée est plus important que les éléments humains qui la composent.  Puis, il observe.  Il détaille.  Tous ces hommes et toutes ces femmes.  Il remarque que celui-ci a déjà le visage fermé, probablement irrité par le retard de la SNCB.  Celle-là constate qu’elle vient de filer ses bas.  Un clochard tend la main.  Un joueur de xylophone massacre Volare en frappant les touches en bois de son instrument.  Les journaux quotidiens parcourus dans le train rejoignent les attachés case.  Les gobelets de café sont jetés dans les poubelles. Cela dure une grosse minute mais cela semble une éternité.  Puis ça se calme.  Un gamin court encore vers son bus et manque s’étaler dans une flaque suspecte.  La Gare Centrale vient de déverser ses premiers navetteurs.  Il est sept heures du matin.

Robert observera encore trois ou quatre vagues successives, le temps de s’imprégner de cette ambiance matinale, quand les yeux sont déjà plissés par les contrariétés de la journée.  Ensuite, il remontera le tunnel à  contre-courant.  Il se glissera dans le premier train vers Zaventem.  Dans son wagon de première classe, il se dira que le pèlerinage d’hiver est terminé.  Que son prochain rendez-vous avec la Gare Centrale aura lieu au printemps.  Que lui aussi faisait partie de cette masse humaine.  Il y a quelques années déjà.  Son truc à lui c’était d’oublier de la mousse à raser derrière ses oreilles.  Il s’en rendait compte dans l’ascenseur du Ministère et pestait intérieurement.

Depuis cette époque grise, il retourne à Bruxelles quatre fois par an.  Pour ne pas oublier d’où il vient.  Pour se persuader qu’il est resté le même, malgré les gains gagnés au Lotto.  Une fois à Zaventem, il prendra son jet privé.  Direction l’océan.  Son coin de paradis.  Son île.

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