Sans nom.

tlsd

Courte nouvelle que j'avais écrite pour un concours Harlequin.

Sans nom.

Quelques mots pour introduire ce qui suivra…

            Le manuscrit qui suit me vient de mon arrière-grand-père, personne qui, d’après les photographies encore archaïques à l’époque et les racontars qui me sont parvenus, était fort aimable, de physique comme d’esprit. Il était, dit-on, l’homme le moins enclin du monde à se laisser transporter par ses passions sans mûre réflexion et il ne cherchait ni à faire le mal, ni la gloire, ni à se dépasser. Il avait conscience de ses limites et ne promettait jamais rien qu’il n’eût pu offrir. Ni méchant ni trop gentil, il cherchait à mener une vie de bonheur tranquille. Aussi fussé-je pleine de surprise en observant ces quelques lignes qui racontent son unique et insaisissable amour qu’il ne put jamais consommer et auquel il fut le plus fidèle des amants solitaires.

            Son récit m’émut tant que je ne pus m’empêcher de le montrer à quelques amis de confiance qui me conseillèrent vivement, les larmes à la bouche et l’interrogation aux yeux, de soumettre cette histoire inachevée à un plus large public.

            C’est donc avec le sang de mon arrière-grand-père bouillant dans mes veines que je retranscris ici le récit de son amour impossible. Et par égard pour lui, qui m’est si cher, je ne me permets pas d’intituler ces pensées si intimes et, à mon sens, fort étranges, ni même de me nommer – car on pourrait remonter à lui –, et encore moins de délivrer son identité pour respecter son désir de secret et d’anonymat.

TL’SD.

*

            Nous n’aurions jamais dû nous rencontrer ; non pas que nous venions de classes sociales différentes – ce stéréotype si prisé des livres à l’eau de rose n’aurait pu me concerner : je ne visais jamais plus haut que mes moyens me le permettaient et ne me laissais jamais aller à la facilité au risque d’être moins considéré que je ne pouvais l’être réellement –, non pas que ce fût un hasard extraordinaire – tous les ans, je venais passer une semaine à cette période de l’année au même endroit et je n’avais pas dérogé à mes habitudes –, mais j’accueillis son entrée dans ma vie comme un obstacle à celle-ci, si ordonnée. Cette résistance demeura, fort heureusement, bien peu de temps quand je compris son effet sur moi : je l’aimais, d’un amour fou et pur – comme une âme sœur, pourrait-on dire – qui révélait en moi des capacités endormies depuis longtemps. Pourtant, de quelque manière passionnée que je l’aimasse, je ne pouvais m’aveugler : nous n’étions pas faits l’un pour l’autre. Ou, plutôt, si je restais persuadé d’être face à la femme qui me rendrait sans cesse heureux, il y avait une barrière palpable entre elle et moi, son serviteur – finalement, nos classes sociales nous séparaient en nous rapprochant bien que nous soyons de la même : mon amour m’abaissait à ses pieds – ; pour parler symboliquement, si elle était démone, j’étais ange ; juridiquement, si elle était l’accusée, j’étais le procureur ; nos auras ne pouvaient s’accorder aux balancements de mon cœur ; elle était d’une autre essence que moi mais nous étions sur un pied d’égalité ; mais nous nous opposions l’un à l’autre. Non pas qu’elle soit mauvaise, une criminelle avérée – son seul crime, tout à fait pardonnable, fut qu’elle me volât mon cœur –, et moi un pur innocent ; elle était aussi veuve noire que blonde, j’étais aussi agneau que châtain – nous avions tous quelque chose à nous reprocher un peu, après tout. Mais c’était ainsi ; nos aimants se repoussaient comme mon cœur désirait s’unir au sien. Aucun doute, la première fois que je la vis, passion et terreur déraisonnées et fort impolies s’agitèrent en moi ; son regard noir fit trembler le sol sous mes pieds et ses cheveux de corbeau fatal, dont le vent m’apportait un parfum qui me flagellait – furent les lianes qui encerclèrent mes membres pour que je reste immobile.

            Ô, sans souci, ma famille aurait accueilli avec joie ce fantasme et ce cauchemar et aurait admis mon amour insensé pour celle qui ne m’était pas destinée – ou, plutôt, elle me l’était pas je ne lui étais pas – avec la douceur que l’on réserve aux pauvres fous pour qui l’on entretient pitié et tendresse. Encore aurait-il fallu qu’elle soit au courant de ma dévotion envers elle ; mais cette inconnu – car oui, elle l’est restée ! – ne sut jamais qu’elle fut à l’origine de mon doux supplice, ou, alors, ce fut par une intime conviction que lui soufflèrent mes yeux quand elle croisa mon regard : non, jamais, jamais, je ne lui ai adressé la parole si ce n’est en silence et dans mes rêves !

            Oh, on ne me promettait rien qui aurait pu m’empêcher de m’approcher pour lui dire « un mot, s’il vous plaît. » ! Pas de promesses de fiançailles, pas d’interdits, rien, rien ! Et pourtant tout !… Ô, cruelle femme, elle avait tout d’honorable : sa tenue, la sagesse de ses yeux, la sainteté de sa bouche, la largesse de ses vertus… Ô, rien ne nous prédestinait à être séparés avant même le premier mot, avant même le premier regard ! Rien de tangible ; de physiquement visible, je veux dire ; l’instinct, ce maudit animal, hurla pourtant bien fort : nous n’étions pas du même monde, nous n’étions, chacun de nous, qu’en visite dans cet intermédiaire où je l’avais croisée et aimée. Tous s’accordaient à dire qu’elle avait quelque chose, mais quoi ? Rien de ce que j’avais, et, loin de me compléter, ce quelque chose l’attirait loin de moi ! Sa main, belle comme celle d’un ange – un ange de la Mort, ô cœur détruit ! – n’étais pas auréolée d’or ; pas un anneau n’osait y témoigner un engagement qui m’aurait tué. Elle se comportait d’ailleurs avec cette manière qu’ont ces étranges célibataires qui ne chercheront jamais l’amour ; loin de le poursuivre, loin de l’attendre, jamais elle ne se laisserait surprendre : ses yeux – sublimes miroirs maudits ! – étaient son horrible défense. Ce ne fut pourtant pas cela qui nous sépara, car, j’en resterai certain jusqu’à ce que mon âme parte en poussière, et que la poussière de mon âme s’émiette encore, toute l’éternité éternelle, que, lorsqu’elle croisa mon regard égaré dans mes sentiments naissants mais vigoureux déjà, elle m’aimât aussitôt et ressentit bientôt ce que je sus, c'est-à-dire notre incroyable incompatibilité d’auras – pas d’âmes car elles nous furent volées l’une par l’autre et il m’est impossible de ne pas voir la sienne qui flotte à mes côtés et couve mes gestes et mon amour irréalisable d’un regard d’ange cruel et de démon tendre.

            D’ailleurs, je sens sa main immatérielle se poser sur la mienne pour m’intimer un autre paragraphe, moins pessimiste mais non pas moins passionné : comment et où nous étions-nous rencontrés ? Comment était-elle ? Comment étais-je ? A ces questions, d’autres suivront : comment va-t-elle, où est-elle, comment était-elle aujourd’hui ? Par toutes ses réponses, je ferai le bilan de ma vie d’amant éconduit, non par sa belle, non par son père, ni par aucune autre obligation, mais par la réelle distance entre nos auras. Nous aurions pu être le yin et le yang – ô, quelle douce et plaisante idée ! – mais les cœurs de ces pauvres virgules de vies sont éloignés l’un de l’autre et ne sont pas à leur place – l’un dans le corps de l’autre, l’autre dans le corps de l’un – et ce n’était pas cette illusion que nous voulions ; nous aurions voulu être le gris et l’hermaphrodite, le reflet et le modèle en même temps ; pour dire simple, nous voulions être l’amante et l’amant ; le comte d’Athol et sa Véra, qui vivrait encore.

            Ma mémoire ne pourrait flancher quant à cette rencontre. Je suis certain de mes souvenirs comme je le suis de mon amour, du sien et de notre fatale et précoce séparation. C’était, à n’en jamais douter, au mois d’août, le quatorze, dernier soir de ma semaine en cet endroit. Je m’y avais trouvé quelques habitudes au fil des ans et étais devenu l’amical du patron d’une sorte de bar-restaurant aux accents exotiques qui bordait la plage. En conséquence, il m’offrait, et parce que ce jour lui était spécial – sa fille, beauté sublime disait-on, revenait de la région parisienne pour le reste de sa vie ; l’Atlantique, ce preux chevalier bleu, monture glorieuse de Neptune comme toutes les eaux, lui manquait trop – une petite fête qui devait durer jusqu’à la nuit tombée. On assisterait avec délectation au coucher du soleil et aux marées – magnifiques tous – si le temps s’y prêtait. Et il s’y prêta ; le patron en fut heureux car sinon, sa fille aurait dû retarder son retour et cela le chagrinait : il désirait ardemment que sa Vénus, comme il la surnommait orgueilleusement mais non pas moins tendrement – et véridiquement – et moi nous parlâmes un peu. Au vu de mon jeune âge d’alors, je ne lui voulus guère d’intriguer de la sorte, ma recherche placide de l’amour et ma curiosité excitées.

            J’arrête ici un instant mon récit pour faire quelques remarques ; j’ai écrit au début de ce qui n’aurait jamais dû être consigné ainsi, que ce n’était guère le hasard qui m’avait fait rencontrer la merveilleuse femme qui hante encore mon cœur, et cela reste vrai même à ce stade. En effet, cette « Vénus » revenait, de toute façon, tous les ans à cette époque aussi. Nous nous étions quelques fois croisés sans y prêter guère d’attention, emportés par nos vies respectives. Ce soir-là, nos âges demandaient à ce que nous nous rencontrions plus longuement pour, peut-être, commencer une nouvelle vie, à deux. Quant au temps, bien qu’il ait pu être mauvais, cette fille adorée aurait pu arriver par d’autres chemins un peu plus tard ; quoi qu’il en soit, sa venue ne pouvait être annulée. Le hasard, donc, n’a rien à faire ici ; c’est le cours naturel des choses qui s’est déroulé.

            Je reprends.

            Lorsqu’arriva le soir et l’heure de cette rencontre arrangée, je me parais d’atours décontractés mais assez soignés pour faire bonne impression sans craindre le ridicule d’avoir trop chaud dedans. Me rendant de mon hôtel à celle que j’espérais déjà être ma dulcinée, je fus rejoins par quelques locaux qui, mis au courant de l’intrigue, louèrent fort bien cette jolie demoiselle qui devint pour mon imagination une Vénus tendre et joueuse, qui aimait l’amour et qui serait bien encline à me livrer sa main après que nos cœurs se soient répondus dans un regard. Elle avait, m’affirmait-on, le meilleur caractère du monde bien qu’elle aimât trop les diamants – cependant, elle pouvait se contenter d’un seul, s’il était quand même conséquent, à son doigt. Ce point, il est vrai, me déplut un peu mais faisait étinceler une auréole sur ses cheveux clairs. Je n’avais guère de préférences physiques et ses coquettes taches de rousseur me séduisirent gentiment.

            Nous arrivâmes sur la plage au meilleur des moments : le coucher de soleil enflamma les mèches blondes et ce fut un ange qui m’accueillit avec des armes dans ses yeux charmants ; elle était prête à me mettre à genoux d’amour devant elle et alors, un unique diamant m’aurait semblé un outrage à sa peau blanche de citadine.

            Nous passâmes, je l’avoue sans honte, un agréable moment à échanger quelques mots mais lorsque son brave père vint à nous et me demanda si je n’étais pas un peu désireux d’enjôler sa divine fillette, je déclinais poliment son offre en lui faisant comprendre qu’elle m’indifférait étrangement en matière d’intime mais qu’elle me restait fort agréable comme amie. Le fait qu’il ne m’en tienne pas rigueur et ne me chasse pas aussitôt et continue à m’autoriser à le visiter précipita mon bonheur et mon désespoir.

            Quelque peu boudeuse, cette douce amie me laissa sur-le-champ et entra dans le bar-restaurant, où je l’y suivis distraitement, y ayant aperçu des personnes de ma connaissance dont la politesse m’obligeait à prendre les nouvelles.

            La soirée était très avancée quand quelqu'un poussa un cri de plaisir : la lune était étrangement magnifique, et les hôtes l’observèrent dehors pour la commenter, osant lui trouver des défauts. Quelques uns restèrent à l’intérieur, plus intéressés par d’autres choses, et je ne bougeais moi-même, voulant finir mon verre avant d’assister à pareil tableau, que je ne vis jamais : un autre chef-d’œuvre m’en enleva toute envie. C’était elle, une amie de la Vénus, qui admirait silencieusement et dévotement l’astre argenté depuis une fenêtre, se délectant d’être la seule à la voir d’ici et à partager ses pensées silencieuses, et sûrement était-elle la seule et l’unique personne du monde qui ne voyait jamais d’imperfections dans les différentes et les inlassables apparitions de la Lune les nuits.

            Encore une fois, je coupe un peu mon récit pour rappeler que le hasard n’eût jamais sa place dans cette période de ma vie. En effet, j’appris plus tard que toujours la « Vénus » revenait avec cette amie, qui, très sérieuse, passait son temps cachée dans les livres, ce qui expliquait pourquoi jamais je ne l’avais jamais vue jusqu’alors. Au sujet de la lune, si extraordinaire ce soir-ci, c’est que ce spectacle était prévu depuis longtemps déjà et qu’il avait animé une grande partie des discussions. Enfin, que je restasse au bar au lieu de partir avec la foule n’est pas plus surprenant : je n’ai jamais aimé partir sans finir quoi que ce soit.

            Je continue.

            Ses cheveux et ses yeux, comme je l’ai dit, étaient noirs, d’un noir onctueux mais féroce comme le bout de charbon qui s’embrase. Les diamants que recherchait son odieuse amie se cachaient dans les ondulations soignées de cette rivière profonde. Ses cheveux étaient un chef-d’œuvre rarissime, ce noir et cette texture ne semblaient pas réels et ne pouvaient l’être que sur elle. Les pierreries sublimes qui fixaient le soleil de la nuit luisaient d’un éclat que le bel onyx n’égale pas. Ses yeux légèrement en amande s’arquaient sous la courbe de ses sourcils en arc-en-ciel et s’allongeaient, languissants, sur le trait d’un crayon noir. Son nez droit et fier, grec, partait harmonieusement d’un front dégagé pour traverser des pommettes un peu saillantes et s’arrêter au-dessus d’une bouche aux lèvres roses, minces et tirées vers le bas dans un pli naturel qui donnait à son charme une moue jolie. Son menton s’affirmait sans complexe à l’angle de sa mâchoire, mais avec douceur pour ne pas gâcher son mignon visage. Son cou de cygne se lovait entre deux épaules bien faites et plongeait sur un buste dont la gorge gracieuse montrait une grande et belle promptitude à l’éloquence de magnifiques arguments. Elle avait fait, tout comme moi, un effort sur sa tenue mais guère dans le but de plaire : elle ne voulait simplement pas faire honte à sa ridicule amie qui m’avait vanté le charme des parisiennes. Je n’étais, en ce moment, guère disposé à la croire : cette inconnue, certes y étudiait, mais n’en venait sûrement pas ; moi-même vivant à Paris, je savais que les femmes y étaient là-haut comme partout. Cette statue, œuvre de Pygmalion, ne pouvait donc en venir. Sa peau s’apparentait à la douceur du marbre et je craignais presqu’en caressant le bois, une écharde ne vienne la rayer.

            On donna fin à mon examen contre mon gré quand le froid du vent côtier refoula tout le monde à l’intérieur ; l’hideuse fille du propriétaire commit l’outrage de porter sa main au bras de ma dulcinée – bras que j’aurais tant voulu tenir pour un grand jour qui, mon cœur refusait de l’admettre mais je le saurais bien très vite, ne viendrait jamais ! – pour attirer son attention. En tournant la tête vers celle qui la souillait, la délicieuse créature m’embrassa du regard – ce fut à cet instant que je sus que mon amour était partagé, et que notre amour ne se concrétiserait jamais – et prolongea un moment ce baiser à distance – à défaut d’une vraie union devant un bel autel – avant de me quitter à regret pour revenir à son insupportable amie. Je la fixais encore, comme un amant tendrait toujours ses lèvres pour sentir une nouvelle fois les baisers de sa belle.

            De nouveau, j’interromps ici mon récit. On pourrait croire sans difficulté, et je pardonne humblement ceux qui sont sensibles à cette idée, que le hasard eût pu avoir son rôle à jouer, ne serait-ce qu’à ce moment-là. Encore une fois, c’est impossible ; la nuit apporte toujours le froid, surtout près des côtes de l’Atlantique, et il était évident que la « Vénus » revienne à un moment où à un autre s’enquérir de sa délicieuse amie. Nos regards n’auraient pu alors que se croiser, car il est de coutume que l’on se tourne instinctivement vers la personne qui nous fixe avec les yeux avec lesquels je la fixais ; c’est l’instinct, une sorte de fatalité protectrice et curieuse. Tout s’explique donc très logiquement, on le voit, sans que le hasard ne vienne déranger le fil droit du destin.

            Je recommence.

            Sûrement me vit-on abattu après que j’aie compris notre incroyable incompatibilité, car l’on vint pour parler de ma santé qui, outre mon humeur désespérée, allait fort bien. Quelque puissants sont les flairs des amis quand l’un des leurs est désappointé, ils n’arrivèrent pas à me décrocher un mot sur le trouble qui me tourmentait mais il ne leur fallut guère de temps pour remarquer mes regards enamourés jetés vers ma précieuse inconnue. Ils hochèrent alors la tête dans un geste entendu, comme s’ils comprenaient, ce qui était, grand Dieu, impossible ou sinon, cela aurait voulu dire qu’ils ressentaient ce que leur pauvre ami éprouvait pour cette douce personne, qu’eux aussi la désiraient pour femme et amante, mais qu’eux non plus ne pouvaient être près d’elle. C’était impossible, impossible ! Ce que cette démoniaque Galatée et moi vivions était unique ! Oh, je ne me prétendais pas être le talentueux sculpteur Pygmalion, loin de là – cela aurait été comme si j’affirmais être son père et donc que notre amour était doublement impossible – mais je le savais, cette statue de marbre avait été réveillée par mes regards d’amour, comme la femme à chevelure blonde – seul vestige d’elle – fut réveillée par les baisers passionnés de son amant dans une nouvelle si vraie de Maupassant – si belle expression d’une passion inébranlable ! Son regard qui scintillait maintenant me le prouvait, j’étais, moi, moi, j’étais celui qu’elle avait attendu pour s’éveiller, j’étais, moi, le prince charmant et elle, elle, elle était une princesse ancestrale à la beauté immaculée ! Ô Blanche-neige ! ô Cendrillon et toutes ces Belle ! Excusez un homme amoureux, mais vous n’arrivez pas à la cheville de cet être réel aux racines divines ! Ô Esméralda, ô Ophélie, ô Véra… beautés fatales des romans et des théâtres, des contes et des nouvelles, excusez, excusez, l’homme qui se tient ici, et qui aime, qui aime plus que l’on ne vous a aimées ! Mon cœur vous abandonne, vous que je vénérais, vous qui étiez la douceur des mots et l’expression de la passion ! J’en aime une autre, une autre bien réelle ! Ô, et elle m’aime ! Ne soyez pas jalouses : la beauté d’un véritable amour irréalisable mais réel surpasse celle d’une passion de fiction.

            Mes amis, voyant dans quel état de fièvre amoureuse je me trouvais, finirent par m’empresser de bien vouloir aller faire la connaissance de ma divine amante, mais je fus bien incapable d’oser une parole sur elle, ou même un pas vers cette somptueuse femme. Je vis sans pouvoir réagir un de mes amis se diriger vers elle et tenter une approche – je fus si amèrement jaloux de son outrageux courage ! –, mais la fille de notre hôte s’empara de lui pour lui faire si bien tourner la tête qu’il en oublia sa mission. L’apparition de ce nouveau-venu donna l’occasion à ma dulcinée de reporter ses yeux dans les miens, mais cela ne dura guère de temps car, effarouchée par la présence immorale d’un homme qu’elle ne connaissait pas près d’elle, elle décréta qu’il était temps pour elle d’aller se coucher. Cela fit réagir son horrible amie qui voulut la retenir ; cet ange démonisé me permit alors de voir qu’il savait être autoritaire et qu’il n’en perdait pourtant pas sa beauté. Sa sotte amie émit des cris suraigus en osant la menacer de ses griffes sales de Harpie. Pendant un instant, je ne pus voir ce qu’il se advenait car un groupe de personnes passa entre nous mais lorsque ma vision de la scène me fut rendue, ma chère, ma tendre, ma rare et exquise amante avait disparu et la Harpie paraissait diablement fâchée et se frottait les mains comme si elles avaient été cisaillées par une corde en la tirant.

            On peut aisément imaginer à quel point je fus désappointé que l’objet de toutes mes attentions s’enfuit de cette manière mais il fallait bien avouer que la fête s’éternisait et que son amour pour la révision devait l’appeler à grands cris. Ne trouvant plus d’attrais à cette soirée, je saluais et remerciais hôtes et invités, puis je repartis à mon hôtel où – appris-je plus tard – mon incroyable rencontre logeait aussi par manque de place chez son épouvantable amie.

            Je stoppe encore ma main. Cette fois-ci, pensez-vous, cela me sera difficile de nier l’implication du hasard ? Pas le moins du monde ! La « Vénus » était d’un fort caractère et n’admettait pas que l’on ne réponde pas à ses caprices : à un moment où à un autre, elle se serait emportée contre ma dulcinée, car l’une aimait veiller tard dans les fêtes, l’autre dans ses cahiers et ces goûts différents auraient obligatoirement donnés lieu à une dispute durant cette soirée. Pour son logement, au vu du nombre d’invités, il n’était guère étonnant que certains d’entre eux dussent dormir autre part que chez notre hôte, et puisque mon amante insaisissable s’était querellée avec la fille du propriétaire, il était préférable qu’elles ne se recroisent pas jusqu’au lendemain tout au moins. Oh, elle aurait pu choisir un autre hôtel, sûrement, croyez-vous ? Non ; celui où je m’installais tous les ans était bien confortable et peu cher, exactement ce qui correspondait aux désirs d’une étudiante. De plus, il s’agissait de l’hôtel le plus près du bar-restaurant et puisqu’il était tard, il valait mieux qu’une belle femme comme elle ne trainasse pas trop dans les rues.

            Je redémarre.

            Tout dans l’ignorance de notre proximité et ayant perdu l’espoir de la revoir un jour car je devais partir très tôt le matin pour être à l’heure dans mon appartement parisien pour reprendre mes révisions de dernière minute avant une rentrée qui allait être très mouvementée à cause de ma vie privée, je hantais les couloirs jusqu’à ma chambre où je pénétrais et m’affalais sur mon lit. Je revoyais avec une clarté effrayante mais délicieuse la femme que j’aimais et que jamais je ne connaîtrais. Mon désespoir et ma peine si immenses plaquèrent sur mon esprit un sommeil sans rêve, aussi noir que ma mélancolie, où j’étais seul, seul sans ma merveilleuse amante !

            Cependant, je fus bientôt réveillé par un bruit étrange à ma porte. Je me levais et observais le battant de bois avec étonnement, avant de me servir un peu d’eau, de vider mon verre puis de me recoucher sans ouvrir à mon visiteur nocturne qui n’était rien d’autre qu’un chat au pelage blanc rayé de gris qui, toutes les nuits à cette heure, venait saluer les clients de ses maîtres – je ne me souviens aujourd’hui plus de son prénom mais c’était une bonne bête fidèle qui m’avait valu plusieurs fois des réveils en sursaut les premières années de mes séjours. Aussi me rendormis-je paisiblement, bien que j’aie caressé, pendant un court instant, l’espoir qu’il s’agisse de ma dulcinée. Je m’étais cependant vite repris – à ce moment, je ne savais pas encore qu’elle dormait dans le même hôtel que moi. Ma nuit fut alors bien plus douce – ce qui entrainerait un réveil très douloureux – car les yeux de mon âme s’ouvrirent et je rêvais, et je rêvais d’elle.

            Dans ce fantasme hélas irréel, c’était elle qui grattait à ma porte et qui entrait sans ma permission – ô, je ne lui en voulus pas du tout, bien au contraire ! Elle s’appuya contre le mur à côté de mon lit et me regarda, les mains dans le dos, sans un mot. Nous restâmes silencieux pendant un long moment puis elle me toucha délicatement le front du bout des doigts. Je m’assis et l’observais, n’osant formuler une parole et sa paume se promena sur mon visage. Elle était froide mais douce. Je fermais les yeux de délice et osait l’embrasser. Elle se laissa aller dans mon étreinte et baisa mes lèvres. Je savourais ce rêve car je savais que c’en était un et que lorsque je me réveillerai le lendemain matin, je serai seul sans avoir jamais revu ma dulcinée. Cette nuit d’illusoires caresses, de fantasmagoriques baisers, d’étreintes chimériques et d’utopique amour fut si merveilleuse, si délicieuse, si sublime et si somptueuse que je n’en gardais que de flous souvenirs. Tout ce que je peux aujourd’hui dire, c’est que la sensation de sa peau contre la mienne me paraissait extrêmement réelle. Mais le lendemain matin, lorsque je me réveillais une nouvelle fois, il n’y avait sur ma peau et dans ma tenue aucun indice d’une visite nocturne et passionnée. De toute façon, cela ne m’étonnait guère : je le savais ; durant toute cette nuit, je l’avais toujours su. Mon réveil fut donc mon épouvantable cauchemar, car j’eus une preuve indiscutable de la réalité de mon rêve.

            Sa présence dans mes fantasmes fut persistante pendant des années, et l’est encore aujourd’hui. Oh oui, je l’aime toujours ! Ne l’avoir vue qu’une fois ne me permit pas de l’oublier aussitôt, comme l’on pourrait croire, bien au contraire ! Quelle frustration, durant ces heures si longues de vie sans elle ! J’espère encore, à ce jour, la revoir une dernière fois, lui demander son doux nom. J’ai tant tenté de le trouver seul mais à chaque fois que je pensais l’avoir deviné, je savais que je me trompais. Combien de larmes ai-je versées pour elle ? Combien de fois mon cœur s’est-il percé d’une flèche à sa pensée ? Je suis amoureux. Je serai toujours amoureux d’elle. Pour l’éternité.

            Oh, je vois gentiment sourire les quelques êtres épargnés par l’amour qui oseront le sacrilège de tenir en leurs mains la livraison de mon cœur ! Je vous vois d’ici – sûrement de mon tombeau car, moi vivant, personne ne possédera jamais ces doux souvenirs – moquer ce que vous croyez être les divagations d’un jeune – puis d’un vieil – homme toujours amoureux fou d’une inconnue à laquelle il ne put demander ni nom, ni main, ni un mot ! Vous vous dîtes, je le vois, que j’ai rêvé son amour pour moi. Et bien, et bien, corneilles moqueuses, corbeaux désenchantés, vous, êtres impolis qui ne croyez pas en la parole d’un homme, qui oubliez les rêves et les passions comme vous oubliez les mots et le son des pas ; et bien, jugez, jugez de cette preuve d’amour interdit !

            Car oui, j’ai eu une preuve, une preuve, maudits soyez-vous ! Oser pénétrer l’intimité profonde d’un homme et le dénigrer ensuite !… ô, je ne peux vous en vouloir car c’est ainsi que vous êtes maintenant, mais je vous en veux tant ! Ce sont mes rêves que vous voulez briser, mais vous ne m’aurez pas ! Jamais, jamais !

            Et oui, le lendemain, le lendemain de cette nuit de fantasme, j’ai eu ma preuve, ma tendre preuve de cet amour !

            Le lendemain de notre séparable rencontre, je suis allé me recueillir religieusement – passionnément, plein de foi sincère ! – près de la fenêtre où elle s’était tenue une grande partie de cette merveilleuse mais déchirante soirée ; les murs dégageaient encore son parfum et la vitre m’offrait son reflet, si extraordinaire qu’il durait encore. Je restais et caressais distraitement, en pleine transe, le bois qu’elle avait touché la veille jusqu’à ce que mes doigts se referment instinctivement sur une source de chaleur, une chaleur humaine comme une main ; mais non, c’était la chaleur du creux d’une gorge, que le froid du métal mordait peu à peu mais que, intervenu à temps – grâce aux dieux ! –, je sauvais ! Il s’agissait – et voilà ma preuve, ma délicieuse preuve, mon incontestable preuve – d’un petit médaillon ; près de lui gisait un chaîne d’or rompue comme si on l’avait arrachée du tendre et blanc et doux cou qui s’en était paré. C’était une petite pierre d’onyx retenue par un cœur de fer blanc, polie par les caresses incessantes et les baisers. Un bond de mon cœur fit palpiter celui que l’on m’offrait.

            Car, jugez, misérables ! Ce cœur d’onyx, ce médaillon précieux et aimé, c’était celui qu’abordait ma bien-aimée ! Elle me l’avait laissé comme gage de son amour, le cœur noir de notre mélancolie !

*

Quelques mots pour conclure ce qui précède…

            Comme on l’a vu, jamais cette femme si aimée ne fut nommée, et jamais personne ne sut qui cela aurait pu être ; aussi violent fut l’amour de mon arrière-grand-père, il réussit de la même manière que s’il eût été petit, à le dissimuler jalousement. Il n’a vraisemblablement pas réussi à revoir deux fois cette amante inavouée et il l’a encore moins abordée : nous avons pu juger de son incapacité à remuer ne serait-ce que la paupière en sa présence et de son désespoir à la fin de ses mémoires et s’il l’avait revue, il n’aurait pu que finir ses jours avec elle, et mourir en même temps qu’elle, l’amour lui donnant alors le courage de la suivre en abandonnant n’importe quoi, n’importe qui, même un enfant. De toute façon, jamais il ne la toucha : son bonheur aurait été tel qu’il aurait consigné cette folle aventure pour toujours en garder trace et toujours la revivre.

            Enfin, qu’importe, sûrement se sont-ils retrouvés dans la mort, ces amants fidèles, jeunes comme lorsqu’ils se sont rencontrés, et purs, et livres comme ils le furent à l’époque.

            Une question, cependant, demeure aux lèvres de mes amis : s’ils ne se sont jamais revus, s’ils n’ont jamais parlé, s’ils ne se sont jamais touchés, comment diable naquit mon père, dont le père était indéniablement fidèle à son amante inaccessible ? Je réponds toujours qu’il fût adopté.

            En vérité, je vous le confie, je cherche encore, succédant à mon père et à ma mère et à de nombreux d’autre, je cherche encore désespérément et dans la plus grande confusion, dans la plus grande perplexité, le contrat d’adoption.

            Aujourd’hui, alors que je consigne ce récit, que je le relis une énième fois et me plonge en son sein chaleureux, j’estime bien qu’il faut croire à des choses comme les rêves car ils peuvent parfois bien être les seules explications aux mystères de la vie.

TL’SD.

Report this text