Sous les pavés, presque la plage.

lolo-patchouli

"Deep sea baby, I follow you..."


« Cinq heures du mat' j'ai des frissons

Je claque des dents et je monte le son
Seul sur le lit dans mes draps bleus froissés

C'est l'insomnie, sommeil cassé… ». Extrait de Chacun fait (c'qui lui plaît), Chagrin d'amour.


J'ouvre un œil et je coupe le son… de mon radio réveil.


Défaite, j'me colle la tronche sous l'oreiller, j'en ressors aussi vite, j'ai failli étouffer. Quand mon regard délavé a la mauvaise idée de croiser l'heure et de réaliser que le temps a fait un sprint inattendu, je fais un bond et me redresse. Putain, le réveil... c'est lui qui sonnait. Et les heures... elles ont dépassé toutes les minutes supplémentaires que je m'étais octroyée. Je fais un terrible constat, cet enfoiré de temps passe trop vite !

Bon, je dois déguerpir du plumard. Je pose un pied sur ma peau de mouton retournée - qui a beau me caresser affectueusement la voûte plantaire - j'éprouve la désagréable sensation de me trouver sur un pneumatique en pleine mer, je tangue. Je vais tomber ou finir par gerber.

Je soulève le rideau juste pour regarder le ciel qu'il fait dehors : gris, pas mal morose. Ça donne pas envie. Puis, mes yeux encore plissés par la fée sommeil se promènent un peu, font le tour du pâté d'immeubles, et se posent sur le vieux bougon qui râle encore en transportant des seaux de sable et des pavés. « Tapé l'vieux bouc », voilà la réflexion que je me fais chaque matin.

Bref, passons... Que s'est-il passé hier soir ?

Un épais brouillard obstrue l'horizon de mes pensées et j'ai du mal à y voir clair. Je gamberge. Peu à peu, les nuages se dissipent et laissent place à des flashs. Des gens se tortillent comme des psychopathes, des corps effrénés entraînés par le démon de la danse, transcendés. Flashs. Des cigarettes jetées à l'aveuglette, consumées à l'arrachée. Flashs. Des cocktails à gogo. Flashs. La raison à rattraper. Flash.

Atteints, mes organes, mes sens, mes capacités intellectuelles et physiques se contorsionnent et tentent de retrouver leurs fonctions initiales. Tout se remet en place, lentement.

D'abord, je balaie mon salon du regard et me mets à avancer. Je tombe sur des bouteilles vides, des épluchures de fruits et des parapluies - spécial cocktails - en papier. Un bar géant a été improvisé en plein milieu du salon. Je relis des notes griffonnées sur des post-it éparpillés, voilà un indice. Les feuillets photocopiés d'une pièce de théâtre sont jetés épars sur le sol en jonc de mer. Je me souviens... Mes amis du lundi - ceux avec lesquels je m'adonne au théâtre - sont venus, et on a répété. Puis, ils sont partis. Tôt. Ils sont raisonnables. Eux.

J'avance encore un peu et me dirige vers la salle de bains en titubant. Quand j'aperçois les cernes que j'ai sous les yeux, j'me dis que ce s'rait pas du luxe de les estomper un peu. Quant à la casquette de plomb qui a décidé d'épouser l'intérieur de mon crâne et qui sert de auvent à mon front, j'aimerais bien qu'elle dégage. Tryo débarque avec son impitoyable refrain, il envahit mes neurones et ne me quittera plus toute la journée durant. « Désolé pour hier soir, d'avoir fini à l'envers ! La tête dans l'cul, l'cul dans l'brouillard... ».

La douche n'a pas eu l'effet escompté, mais me voilà prête à affronter une folle journée de lendemain de cuite. Je prends un dernier bol d'air à la fenêtre, et je tombe nez à nez sur le vieux bougon et son pardessus râpé. Il me fixe mais continue son labeur, il trimballe des seaux, des cailloux, du sable... Avant de reposer les pavés, il les embrasse. J'ai l'impression d'être dans un rêve, mais non, c'est bien vrai.


Le vieux m'intrigue. Je scotche un peu, comme chaque matin.


A cause de la grande taille dont il est affublé depuis toujours, il penche un peu en avant. Ses traits sont particulièrement fins et proportionnels à son grand corps sec. Ses jambes ressemblent à des échasses, longues, très longues. Ses longs bras déambulent le long de son grand corps.

Il porte souvent une paire de chaussons à carreaux, un jeans, une marinière, un bonnet bleu de marin, et le même pardessus râpé. Eté comme hiver.

Il a aussi de drôles de manies. Dès qu'il entend un bruit, il stoppe toute activité et scrute partout autour de lui. Parfois, il s'agenouille et fait des prières. D'autres matins, il reste là, assis en tailleur pendant des heures. Il fait brûler de l'encens et entretient le petit parterre de pensées qu'il a planté, entre les pavés.

D'autres fois, il jette un œil dans ma direction en bredouillant quelques mots. Puis, il chope sa canne, la plonge dans la Seine et fait mine de ramer en dessinant des mouvements rapides à la surface de l'eau, puis il m'envoie des baisers en souriant.


J'habite un appartement sur les quais. Mon « face à la mer » à moi. C'est de là que je le vois.

Sur les carreaux de mes vieilles fenêtres, j'ai créé une plage.

Une longue bande de sable fin fabriquée à partir de scotch marron «spécial déménagement» accueille des mouettes fatiguées de voler. Quelques photos de chaises longues et de nattes en paille agrémentent l'espace. Des images imprimées avec des verres remplis de cocktails et de petits palmiers décorent le dessus de fausses tables. Un soleil, fait d'allumettes peintes en jaune vif, brille et me rappelle que c'est toujours l'heure de l'apéro quelque part. Des coups de marker bleu ont colorié le scotch de la couleur de la mer.

On s'y croirait. Presque.


Mon café avalé, un vieux bas de jogging enfilé, je décide de faire le plein de boissons énergisantes, d'acheter des fruits et des légumes, histoire de nettoyer un peu la tuyauterie digestive et de purifier l'ami foie.

Croisant le chemin du vieux au pardessus râpé, je me lance.


Moi : « Bonjour, je vous vois tous les jours et je me demande bien ce que vous faites avec tous ces cailloux ? »

Le vieux : « D'abord, ce ne sont pas de vulgaires cailloux, et ensuite, qu'est ce que ça peut te foutre espèce de vieille curieuse ! »

Moi : « Ok, pas la peine de m'insulter, j'me casse. » Je me mets à gueuler seule le long de la Seine.

Me hâtant de rentrer chez moi, j'entends une voix renfrognée me dire :

Le vieux : « C'est bon, je ne voulais pas vous froisser. Moi aussi je vous vois à votre fenêtre tous les jours, mais je n'ai plus parlé à personne depuis longtemps, et je crois que j'ai perdu l'habitude. »

Moi : « J'préfère ça. Nous sommes voisins et j'aimerais bien vous proposer mon aide pour les fleurs, ou bien, le sable peut-être ? »


Le vieux m'invite à m'asseoir sur un banc 5 minutes avec lui, histoire de faire connaissance. Quelques minutes s'écoulent sans qu'aucun de nous ne poursuive la conversation. Un silence un peu gêné s'installe, puis, le vieux s'emballe.


Le vieux : « C'est ici que je l'ai rencontrée. Voici son caillou préféré - il me le montre - celui sur lequel elle s'asseyait chaque matin pour contempler « sa mer », c'est comme ça qu'elle nommait ce petit coin de Seine, son p'tit bout d'paradis, ce petit coin que je nettoie, surveille et rend joli chaque jour que le bon dieu fait, si tant est qu'il y en ait un, je n'en suis plus vraiment sûr... Bref. Revenons à l'essentiel. Un matin, Elsa a quitté l'appartement pour aller chercher du pain chaud. Elsa aimait le pain chaud parce qu'il croustillait sous la dent. Pendant ce temps-là, je préparais le café. Elle aimait mon café, elle aimait l'odeur du café quand elle rentrait dans l'appartement avec son pain chaud. Puis un jour, alors que j'attendais impatiemment son retour, alors que j'attendais impatiemment le moment où Elsa croquerait dans son pain chaud, elle ne revint pas. Je la cherchais. Inlassablement. Des jours et des nuits. Jusqu'au bout de ma vie. En vain. Elsa ne réapparut jamais... ».


Moi : « Ah! Je suis vraiment navrée. » Merde, je ne sais plus quoi dire ! « Mais ce n'est pas possible, on ne peut pas disparaître comme ça. Vous avez fait une enquête, prévenu la police, et sa famille ? »

Le vieux : « Oui, la Seine a été scrutée méticuleusement, pas de corps. Quant à sa famille, Elsa commençait à peine à entreprendre des recherches pour retrouver ses parents quand elle a disparu. ».


Je ne dis plus rien.


Le vieux enchaîne : « Elle était un peu dérangée, simplette on pourrait dire mais je déteste ce mot. Elle n'avait jamais vu la mer et je lui avais promis de l'y emmener un été. En attendant, elle se plaisait à décorer son petit coin de Seine. Chaque jour. Quand elle avait terminé, elle me regardait et elle riait très fort. Je ne trouvais pas ça spécialement drôle mais elle, ça l'amusait. Alors, je riais aussi. Ensuite, elle s'activait à déplacer les pavés, puis elle les remerciait de l'accueillir depuis si longtemps. Combien de temps ? Nul ne le saura jamais. Enfin, elle finissait par les embrasser un par un. Je la laissais faire, ça la rendait heureuse. En fait, j'étais un peu désemparé quand je la voyais embrasser des cailloux, mais après tout si ça lui plaisait, peu importe ce que je pouvais bien en penser, n'est-ce pas ? ».


S'installe un nouveau silence.


Le vieux : « Bon, j'ai trop parlé aujourd'hui, je suis fatigué, je vais rentrer chez moi. »

Moi : « D'accord... Si je peux vous être utile, faites-moi un signe par la

fenêtre. »

Le vieux : « Au revoir, et faites attention à vous. »

Moi : « Oui, merci, au revoir. ».


Le lendemain matin, je dévale les quelques marches qui me séparent du vieux. Je suis bien décidée à lui poser des questions. Nous nous saluons. Il commence par me raconter des banalités, puis il me confie qu'il vit dans le quartier depuis vingt-cinq ans. Il me parle de son métier et me dit qu'il travaillait pour le recyclage des eaux usées, pas très loin d'ici. Il me livre quelques anecdotes de sa vie passée et puis il s'arrête, net. Il ne veut plus parler de la disparition d'Elsa, elle lui manque tellement. Je me mets à parler de la pluie et du beau temps pour ne rien laisser paraître de ma gêne profonde, je ne sais plus quoi dire.


Les jours suivants, je ne descendrai pas retrouver le vieux. Je l'espionnerai à travers mon décor de plage, mais je n'irai plus lui parler.

Comme si de rien n'était, j'interrogerai les commerçants de mon quartier, ceux que je connais depuis longtemps. Personne ne souhaiterait me fournir d'informations utiles sur ce vieux con-là. C'est ce que j'entendrai la plupart du temps. Les commerçants m'apprendraient qu'il avait une femme en fauteuil roulant, et qu'il la sortait tous les matins. Puis, ils rajouteraient qu'il valait mieux me tenir à distance, parce que ces deux-là faisaient des choses bizarres sur les bords de la Seine, et qu'on ne leur connaissait aucun ami.


Un soir, Elsa appela sa meilleure amie, Isabelle, pour lui annoncer qu'elle venait enfin de décrocher ce foutu permis qu'elle passait pour la cinquième fois. C'était pas trop tôt... Pour fêter ça, elles décidèrent de se retrouver dans un bar à Saint-Germain des Prés.

Elsa prévint son mari qui n'y vit aucune objection. Il l'encouragea même à passer une belle soirée avec Isabelle.

C'était un soir de Juillet. La surface de l'eau était belle à regarder, elle brillait encore grâce à la lumière que les réverbères lui renvoyait. Elsa l'admirait. Elle riait, elle était ivre morte. Quand son pied glissa sur les pavés, elle trébucha et tomba dans la Seine. Le vieux vit la scène à travers sa fenêtre, il attendait impatiemment le retour d'Elsa. Armé de son vieux pardessus râpé, il s'empressa d'aller secourir sa bien aimée. Il parvint à sauver Elsa de la noyade, mais elle y laissa ses deux jambes et ce qui lui restait d'esprit. Transformée en légume, avachie comme une vieille chose, elle devint complètement dépendante de son mari.


Isabelle tenta de rendre visite à son amie, à de nombreuses reprises. Le vieux finit par l'en dissuader, lui avouant qu'Elsa ne reconnaissait plus personne et qu'elle avait besoin de temps pour se reconstruire. Isabelle finit par obtempérer, elle n'avait guère d'autre choix. Le temps passa. Isabelle quitta Paris pour suivre son nouvel amoureux. Quand elle réapparut, Elsa n'était plus là. Disparue, envolée. Le vieux lui, avait pris ses quartiers au Père Lachaise. Et il avait tout emporté avec lui. Son vieux pardessus râpé, la plaque de la boulangerie où se rendait Elsa chaque matin, quelques pavés, ses pensées, et son secret.


L'affaire fut définitivement classée sans suite, Elsa était née sous X. Aucun indice, aucun témoin, aucune preuve ne vinrent s'ajouter au bien maigre dossier des enquêteurs. Aucun élément nouveau ne permit d'apporter une pierre à l'édifice...


Je déroule des bandes entières de scotch marron «spécial déménagement» pour bien renforcer mes cartons. Je suis prête. Je monte dans ma bagnole et j'appuie sur Play. Lykke Li chante à fond la caisse « You're my river running high, run deep, run wild, I, I follow, I follow you, deep sea baby, I follow you… ». Avant de partir, je balance quelques morceaux de pain chaud dans la Seine...


Et, je taille la route...

Signaler ce texte