Sphère

Myc Martin

Viens

Je vais nettoyer les traces. La rue est en virage, sens unique. Je gare la citerne devant le porche, dans le virage. Je place les panneaux pour signaler l'intervention. Je déroule le tuyau et ouvre le robinet du produit.

Des traces, des quadrillages, des signes, des points, des griffures.

Le mur aveugle, recouvert d'un crépi beige, suit la courbe du virage. Il est tentant pour les traces qui salissent la ville par vagues. Je le nettoie régulièrement.

Les nouvelles traces se mêlent au souvenir des traces précédentes.



Fin de journée, nuit. Je nettoie le matériel, le remise à sa place. Je rejoins le foyer des aides, face au square proche de la mairie. Nous nous retrouvons le soir. Je m'allonge sur ma bannette. Je ne sens pas mon corps, qui se délite. Je ne me sers plus de mon bras gauche, ma main s'est dissoute.

-"Viens, ne reste pas seul."

Mon voisin du dessus se lève. Je n'ai pas envie de le suivre mais n'ose pas le lui dire. Nous sommes plusieurs dans l'escalier, nous montons vers les combles. Une vaste salle sous la charpente. Les aides sont assis, debout, ils font des gestes, les paroles passent de tête en tête. Pas de lumière mais nous voyons. La poussière verte forme des volutes.

Nous sommes identiques, verts, visage schématique. Certains ont comme moi un bras pendant, une main absente. Lui n'a plus de pieds. Lui n'a plus de jambes. Les aides soutiennent ou portent, ceux qui peinent pour se déplacer. Je touche l'épaule de mon compagnon, demande l'origine des infirmités qui nous affectent.

-"... le terme de leur programme."

Il m'entraîne vers un groupe. Au centre, un aide tient haut une prise noire au bout d'un câble. Mon compagnon prend sa place dans la file, l'aide branche la prise dans son front. Mon ami vibre. Il me pousse en avant, l'aide me branche à mon tour, l'énergie incandescente déferle dans mon corps.

Nous allons vers le fond de la salle. Une chaise, sur laquelle est sanglé la moitié d'un corps, sans bras, ni jambes. Le torse et la tête au visage altéré. Un jeune assistant se tient à côté de la chaise.

-"Il se pose des questions."

Mon compagnon me quitte, il s'ennuie avec moi. Il retourne dans la file, pour prendre un nouveau flash d'énergie.

-"Je suis le plus ancien de l'assistance, dis-moi."

-"Je m'interroge pour le programme, le terme du programme ?"

-"Les aides ont été fabriqués sur le même plan, pour servir. Lorsque nous avons atteint le terme de notre programme, nous nous dissolvons. Tu vois cet aide, avec un seul bras ? Il pourra t'en dire plus."

Je vais voir l'aide qu'il m'a indiqué, je lui dis que l'ancien m'a envoyé vers lui.

-"Pourquoi te poses-tu ces questions ? Quelle importance : tu n'existes pas, tu existes, tu n'existes plus."

Je lui montre mon bras sans main. Lui n'a qu'un bras.

-"Je vais prendre mon travail, viens avec moi."



Nous sortons du foyer, nous éloignons du centre-ville. Rues désertes, halos de lumière blanche qui trouent l'obscurité. Moins de commerces, des immeubles, de rares fenêtres éclairées. Les grilles entourent un parc public. Il pianote sur le digicode, la porte se déverrouille. Nous entrons. Couloir. Pièce à gauche. Table vernie, buffet le long de la cloison, bibelots sur des napperons blancs. Fauteuil. Sur l'assise, un coussin de velours rouge, sur lequel est posée une tête.

-"Bonsoir, Madame."

Il me présente, "un collègue, il est plein de questions".

-"J'aime bien les visites."

-"Je vais vous porter dans votre chambre."

La chambre est à droite, lit avec une poupée assise au centre, armoire, commode. Une vitrine pyramidale présente une collection d'animaux en cristal.

Avec son seul bras, il pose délicatement le coussin sur le lit, près de la poupée. Nous nous asseyons sur les chaises. La tête est tournée vers nous. Elle est ridée, les cheveux raides sont collés le long d'une cicatrice irrégulière. Les lignes de couture sillonnent la peau parcheminée, des plaques luisent, d'autres sont mat. Le cou est mal tranché, la peau flasque, refermée sur l'absence de chair, n'est pas suturée. Un liquide forme des taches sur le velours. Respectueusement, mon collègue essuie de temps en temps l'écoulement, avec du papier.

-"Posez vos questions, cher Monsieur."

-Madame, le programme : qui a écrit le programme ?

-"Le professeur. Je vais vous raconter."



"... les machines se sont développées, toujours plus puissantes. Elles ont pris le pouvoir. Elles ont remplacé les humains, pris leur forme, leurs maisons, leur mode de vie.

Les humains ont été exclus de la ville. Ils ont dégénéré. Ils reviennent dans la ville la nuit, ils laissent leurs traces sur les murs.

Le professeur était l'ordonnateur, entre l'humain et la machine. Il avait une pensée irrationnelle, que les machines n'ont jamais réussi à modéliser dans leurs algorithmes. Il a réalisé son chef d'œuvre, la sphère, qui définit les programmes.

J'étais son épouse et assistante. Je souffrais d'une tumeur au cerveau. Il m'a recréée -du moins, la tête- en chair synthétique. Je suis une relique.

D'autres hybrides, les plus riches, ont été artificialisés. Les aides ont été inventés pour les servir, nettoyer la ville, préserver l'environnement, tenir les humains à distance.

Les aides sont en poudre végétale, agglomérés par une colle intelligente. Ils sont chargés en énergie par Ultime. Leur programme est court, leur résistance est aléatoire... "



-"Où est la sphère ?"

-"Dans cette maison, le domicile du professeur."

-"Je peux la voir ?"

-"Bien sûr. J'en suis fière."



L'aide transporte le coussin avec précaution. La tête nous guide par ses explications. La cour, une bande en longueur. L'escalier de la cave, large, en colimaçon. Plusieurs niveaux superposés. Des portes disjointes, des cadenas. La ville est ancienne, des galeries d'où les matériaux de construction ont été extraits, s'étendent sous les maisons, jadis abris fractionnés pour aménager des caves. De l'eau coule au loin. Salle voûtée.

La sphère en suspension tourne lentement sur elle-même au-dessus de nous. Matière frémissante. Des zones blanches d'activité, des zones noires de calme, l'astre liquide palpite. Des veines courent, s'éteignent, se ramifient. Des boucles jaillissent, des tourbillons se creusent, fusionnent. Sur les murs, des lignes jouent, les arcs-en-ciel multicolores filent, s'effacent, se mêlent en ondes dansantes.

La sphère change de couleur, ralentit.

-"Elle n'a rien oublié depuis ces années. Je n'ai jamais osé la revoir seule."

La sphère émet une protubérance fragile, qui s'étire vers notre groupe.

Mes pensées sont aspirées, mon bras gauche tombe en poussière. Vertige, je résiste de toutes mes forces.

-"Ne la laissez pas me..."

La tête quitte le coussin rouge. La protubérance s'élève en crochet, l'entraîne puis disparaît.

La tête se stabilise, proche de la surface. Elle grésille, fond, les cheveux s'embrasent, le cerveau coule. La bouche s'ouvre, le hurlement animal se répercute, amplifié sous la voûte.

Les yeux giclent, le crâne flambe, la tête carbonisée est absorbée par la surface, les cercles concentriques s'apaisent.

La sphère tourne.



La protubérance se forme sous la voûte, se fige.

-"Vite, fuyons."

Nous courons vers l'escalier, je claque la porte derrière nous.

-"Lâche ce coussin, il ne sert plus à rien."

Nous montons l'escalier, palier du haut, la cour.

Je me retourne, je suis seul. Je reviens sur mes pas. Mon compagnon gît, ses membres sont dissous, ne restent que le haut de son corps et sa tête.

-"Ecoute, la nuit elle parlait souvent du professeur. La sphère a pris possession de lui mais il l'avait anticipé. Va dans son bureau et ..."

Un bruissement de soie, il n'est plus. La poussière verte colore l'air.

Je cours vers la maison, monte à l'étage. A droite, la bibliothèque. A gauche, le bureau qui donne sur la cour. Des étagères vides, une pile de coussins rouges, une cheminée avec une garniture -pendule et vases en symétrie-, un cartonnier, un bureau. J'ouvre les tiroirs, papier vierge, stylos, crayons, sans intérêt.

Près de la pendule, une boule sulfure millefiori. Je l'examine. Une ligne fine. J'ouvre la boule de verre. Une image trouble, un homme chauve en blouse blanche, voix tremblante.

"... Elle veut tuer Dieu. Si elle me tue, le code -fin est "

Je mémorise le code.



-"Viens. Viens."

Les mots me percutent. Je serre ma tête entre mes mains. Le code, le code. La boule de verre tombe, vole en éclats.

-"Viens."

Je dévale, l'escalier, la cour, la cave. Je me cogne contre les murs. Le code. La sphère, la protubérance est braquée à ma hauteur, lame tranchante. Elle paralyse, aspire mes pensées, je hurle le code :



"L'Esprit de Dieu plane au-dessus des eaux"



La sphère s'ouvre, révèle son intériorité liquide, agitée d'ombres. Au centre, tournent la tête du professeur et le crâne de l'assistante. Leurs bouches parlent en silence. La sphère se concentre, se vitrifie. La bille minuscule tombe, fendue en deux moitiés. Je les ramasse, elles sont glacées. Je les serre dans ma main.



Je monte l'escalier. Ma tête est vide. Je sors dans la rue. Je tombe en avant.

Je n'ai plus de jambes     de corps     de tête




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