Toujours plus haut (1/3)

pacemaker

Nul n'est exempt de jalousie

L'image était mauvaise et laissait régulièrement place à des blocs de pixels colorés, retraçant en mosaïque la dernière transmission correcte. Plusieurs millions de personnes devaient, comme Reggie, regarder ce jour-là sur Youtube un homme en scaphandre assis dans la capsule qui l'avait emmenée en quelques heures jusqu'aux limites de la stratosphère.

Après quelques secondes, le flux se fit plus clair, et le grésillement désagréable qui s'échappait des petits haut-parleurs du Lenovo Thinkpad modifié de Reggie s'était beaucoup réduit. Il avait pu entendre l'homme communiquer son intention de passer à l'acte dans quelques instants.

Les yeux mauvais de Reggie mêlaient inquiétude et attente malsaine de l'accident. Son front se plissait en plusieurs vagues qui s'échouaient dans une barre brune de sourcils touffus. Une goutte de sang passa en flottant tranquillement devant lui. Il sursauta et cessa de ronger son index droit (une très mauvaise habitude pour son métier). D'un mouvement sec, il happa la goutte en grognant et cacha son extrémité blessée au cœur de sa large bouche.

Lizza entra dans le module en tournoyant sur elle-même (elle adorait se transformer en toupie humaine pour franchir les sas, même après 4 mois de mission) et s'arrêta près de Reggie dans une roulade tout en contrôle qui lui permit d'attraper une poignée située juste au-dessus d'eux.

-   Alors, il saute, ou quoi ? Dit-elle avec une grimace. L'écran s'était à nouveau transformé en forêt de pixels.

­-  Sais pas, vois rien. Répondit un Reggie aux accents de plantigrade, tout en augmentant le volume.

-    Humm, I see, murmura-t-elle.

Elle savait ne pas prendre ambages d'une telle rudesse, du moins pas de façon explicite. Reggie payerait plus tard sa mauvaise humeur. L'image revint à nouveau, tout comme le son, et il bondit.

-    Là, il va sauter, regarde ! Look ! Lança-t-il à une Lizza fantôme, puisque celle-ci avait repris sa dance et se situait déjà deux modules plus loin.

Sur l'écran, l’homme au scaphandre coloré décoré à l'effigie de Redbull se tenait droit au bord de sa capsule. Il était filmé du dessus et l'on pouvait apercevoir l'abîme de 39 kilomètres qu'il s'apprêtait à franchir. Sa voix retentit, à peine masquée par un nouveau grésillement: "Parfois, il faut être vraiment haut pour réaliser à quel point on est petits. I’m going home now." Au même instant il se jeta dans le vide et la caméra le perdit peu à peu, raide comme les bonhommes lego que Reggie jetait par la fenêtre munis d'un éphémère parachute de papier, trente ans plus tôt.

Sa respiration s'accéléra, après une nouvelle explosion de pixels, l'écran montra une nouvelle caméra, probablement fixée sur la combinaison. Félix Baumgartner vrillait à plat, ses mains, seules visibles à l'écran, se débattant pour s'accrocher aux minces filets d'un air pratiquement absent à cette altitude. Reggie ne put réprimer un vilain sourire qui s'évanouit aussitôt qu'il vit l'homme parvenir à se stabiliser.

Moins de trois minutes plus tard le parachute s’ouvrit, et on put entendre des exclamations du côté Russe de la station. Ils devaient certainement tous regarder aussi, sur un autre ordinateur.

­-    Connard ! Lança Reggie à Baumgartner, tout en assénant à son écran une violente claque pour le refermer.

A suivre demain.

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