Toujours plus haut (3/3)

pacemaker

Suite et fin

Après s'être éloigné de deux tronçons, Reggie avait presque rejoint le centre de la station. Se déplacer était très fastidieux pour un astronaute, et il s'était déjà écoulé plus d'un quart d'heure depuis le salut de Yugo. Ce dernier était maintenant concentré sur la réparation du transpondeur. Houston s'était mis en liaison radio directe avec lui, tout en confiant à Lizz et à l'équipe de la station la tâche de surveiller Reggie et de lui parler tout au long du chemin.

­-      Encore quelques mètres darling, dit la voix rassurante de Lizz. Ça va?

­-      Oui, oui ça va. Je passe sur Z1 (le tronçon central).

La sangle principale était trop complexe pour être sabotée. Reggie en avait conclu que le seul scénario plausible était de rompre la sangle de secours alors que la première était détachée pour un changement de tronçon. Il faudrait donc tout d’abord bloquer l'enrouleur du système principal, ce qui était, de manière très surprenante, assez facile.

­-     Fuck ! Hurla Reggie. Quelle saloperie ce truc !

­-    Que se passe-t-il ? demanda la voix inquiète qui venait de la station.

­-   Ce fichu enrouleur s'est encore coincé, je ne peux plus allonger les attaches primaires, je n'arrive pas à atteindre le Z1!

­-   Ok, ne bouge pas, nous allons trouver une solution, répondit Lizz avec plus de sang-froid.

­-    Bon, je suis obligé de déconnecter complètement la sangle primaire pour vous rejoindre, répondit Reggie en lui laissant à peine le temps de finir sa phrase.

­-       Non attends Reggie, je pose la question à Houston.

Mais il était trop tard. Après avoir détaché les deux mousquetons du système d'attache principal, Reggie regarda les étoiles, prit une nouvelle inspiration et appuya ses deux pieds contre la paroi. Debout sur la plus grosse structure construite dans l'espace par l'homme, il s'avança pour faire un pas dans la direction opposée à la Terre sans laisser plus de jeu à la sangle de secours qui le reliait, seule, à l'édifice.

La faiblesse du mousqueton de la sangle secondaire avait toujours étonné Reggie et il suffisait que celui-ci soit un peu usé pour que, soumis à une très forte pression, il se déchausse et se libère de la sangle. Reggie n'avait donc eu qu'à limer les contours du réceptacle de cette dernière.

La sangle de secours lâcha subitement, mais (ce qui n'était pas prévu), Reggie glissa en même temps, son casque et son abdomen heurtant violemment l'ISS, et il fut propulsé en vrille plate en direction du globe terrestre.

­-     Putain ! Merde ! Hurla-t-il à nouveau dans une radio qui produisait des crissements insupportables.

Sans pouvoir contrôler son mouvement, il s'attendait à une réponse rapide qui ne vint pas. Son casque était empli de grésillements ponctués de sifflements qui jouaient des gammes montant dans les aigus, et il ne parvenait à apercevoir la station qu'en de brefs instants.

Une minute au moins s'écoula, et la station était maintenant de plus en plus éloignée, lorsqu’il put percevoir le premier son au travers de cette forêt de hurlements électroniques.

­-   Reggie ! Reggie tu nous reçois ? (La voix paniquée du contrôle de Houston)

­-    Je vous reçois 1 sur 5 Houston cria-t-il pour couvrir le bruit. J'ai chuté et ma sangle a lâché, je crois que la station est au moins à plus d'une centaine de mètres !

­-      Reggie nous …

Un nouveau bruit se fit entendre, pareil au claquement d’un fouet sur un sol dur, et la suite de la transmission était devenue incompréhensible.

Ce n'était pas le plan, il devait tranquillement s'éloigner de la station, faire peur au monde entier, leur laisser le temps de s'inquiéter, voir la station effectuer un changement d'altitude d'urgence pour le récupérer. Il avait prévu beaucoup de phrases historiques pour illustrer le sang-froid des astronautes face à un danger certain. Sa revanche contre Baumgartner aurait été parfaite.

Il parvenait à peine à réfléchir dans le fatras de piaillements métalliques qui emplissait son casque et Reggie réprimait du mieux qu’il le pouvait le sentiment de panique qui montait en lui. Il pouvait couper les communications, mais il serait alors incapable de communiquer ses réflexions.

Il ne voulait pas mourir. Ce n’était pas le plan. Il avait un message à délivrer, un monde à éveiller.

-    … SAF …

Une bribe de mot était parvenue à se frayer un chemin jusqu’au crâne submergé de l’astronaute. Houston semblait lui indiquer d’utiliser son SAFER, un système de rétrofusées rattaché à sa combinaison qui devait permettre de rejoindre la station en pareil cas.

Mais Reggie savait qu’il était inutile de le solliciter puisqu’il en avait lui-même saboté une valve d’étanchéité, qui déclencherait une salve incontrôlée à la moindre sollicitation des commandes.

Il tenta de se rassurer, d’appréhender sa trajectoire. S’il ne s’éloignait pas trop vite de la station, elle pourrait changer d’altitude et de cap pour tenter de le récupérer, ce serait une manœuvre périlleuse, coûteuse, formidable, mais pas impossible. Néanmoins il ne savait quelle partie de son panneau de commandes avait été endommagée par le choc. De manière évidente, l’antenne de communications VHF était touchée, et en l’absence de communications de la station il déduit que l’antenne UHF était hors service. Il y avait donc de bonnes chances que Houston ne reçoive aucune donnée de sa combinaison. Si c’était le cas, il seraient aveugles et lui était perdu.

Dans la salle de contrôle, le professionnalisme plein de sang-froid des ingénieurs de la NASA avait laissé place à une grande agitation. Des jeunes courraient dans les travées, un téléphone à l’oreille, pour battre le rappel et réveiller toutes les bonnes volontés. On s’agglutinait derrière les quelques consoles qui étaient susceptibles de contenir des informations.

Au fond, Gene Backman, ancien astronaute de 58 ans au mètre soixante-quinze filiforme, agitait les bras pour faire taire la horde qui l’entourait. Il parvint à imposer le calme autour de lui, mais ne supportait pas le brouhaha qui avait soudain envahi sa salle. Virant au rouge, il rugit soudain :

-    Everybody shut the fuck up!

L’effet fut immédiat tant il était rare que ce vieux briscard, qui avait vécu un feu électrique dans une cabine d’entrainement (le scénario de la mort des trois astronautes d’Apollo 1 était la hantise de toute âme travaillant pour la NASA), se laisse aller à lever le ton.

Il parvint à solliciter le constat alarmant attendu : impossible de communiquer avec Reggie, ni d’afficher la moindre donnée provenant de sa combinaison. Les quatre astronautes restant dans la station scrutaient l’espace sans parvenir à distinguer ce qui ne devait plus être pour eux qu’une tache blanche parmi tant d’autres. Yugo n’avait pas non plus vu s’éloigner son collègue, et pensait qu’il se dirigeait vers la terre, sous la station. Version confirmée par les dernières images reçues du scaphandre de Reggie, qui montrait sa glissade et sa chute.

Le ton calme et résigné, le chef de mission donna la parole aux dernières consoles qu’il voulait appeler, celles qui décideraient de la marche à suivre, de la faisabilité d’un plan de secours.

-    Combien lui reste-t-il d’oxygène ?

-   Probablement deux heures, deux heures trente peut-être avec le secours, répondit l’opérateur.

-   Ok, donc on n’aurait qu’une seule orbite pour tenter de le récupérer avec la station. Avons-nous de la marge en altitude ?

-   À peine mille pieds en descente Gene, répondit un gros homme en sueur rivé à son écran.

-   Ok, donc s’il se dirige vers la Terre, on ne peut rien faire, right ?

Il n’y eut pas de réponse, seulement des échanges de regards livides. Backman s’enfonça dans son siège et se frictionna le visage de ses longues mains de mante religieuse. Il murmura un juron et alluma une cigarette.

-    Le directeur est en ligne ? Demanda-t-il au stagiaire qu’il avait chargé quelques minutes plus tôt de réveiller le directeur de la NASA.

-     Oui monsieur, répondit ce dernier en tendant le téléphone au bout d’un bras tremblotant

Backman saisit le téléphone et souffla un nuage de fumée sur les ingénieurs qui l’entouraient, leur intimant de retourner à leur poste. Il s’éclaircit la voix, jura à nouveau, et approcha la bouche du combiné.

-    Georges, je crois qu’il va te falloir réveiller le président. Les Etats-Unis vont perdre un astronaute dans l’espace, dit-il d’une voix légèrement enrouée par l’émotion.

Reggie avait fait la même analyse. Il comprenait maintenant que rien n’était possible pour le sauver. Lui-même ne parvenait presque plus à distinguer la station.

Il avait tout d’abord perçu le rapprochement de la Terre comme une menace, mais après une heure de panique et de pleurs, il semblait étrangement en paix. Peut-être son action aurait-elle ainsi plus de poids. Peut-être donnait-il sa vie pour une cause juste, ce qui était après-tout une des plus belles façons de mourir pour un militaire. Au moins, se dit-il, ferait-il une plus grande chute libre que ce fichu Baumgartner. Et il partir d’un rire un peu fou.

Il pensa à sa femme et ses trois filles, sans doute seraient-elles fières, une fois la tristesse passée.

Il s’imagina la couverture médiatique qui serait faite de son sacrifice. Parviendrait-il à battre la puissance de la communication de Redbull ? Un astronaute mort vaudrait-il un homme-sandwich inconscient vivant ?

Ne sachant s’il serait reçu un jour, il enregistra quelques paroles à l’attention de Houston. Il était heureux d’avoir été astronaute, honoré d’avoir représenté ce qui, pour lui, représente la plus belle réalisation de l’humanité.

Après trois heures d’errance, la terre occupait tout son champ visuel rétréci par le manque d’oxygène. Alors qu’un voile noir s’abattait sur lui et qu’il s’enfonçait dans une funèbre torpeur, Reginald James Parker II adressa à sa planète natale un dernier message : « I’m going home now ».

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