Toulouse toulousaine

Gilbert Marques

Le vent d'Autan s'essouffle, s'accroche aux immeubles vieux rose, s'agrippe aux cheminées, aux clochers des églises, s'éparpille dans les rues pour se noyer enfin dans les flots terreux du fleuve. Malgré la grisaille de cette fin d'automne, Toulouse resplendit, couronnée des dernières feuilles d'or des platanes essayant vainement de retenir quelques instants encore leur parure. Bien que l'été ne soit déjà plus qu'un souvenir lointain, il règne une température douce et humide.

Les vacances achevées, la vie a repris ses habitudes laborieuses mais elle garde dans ses gestes une certaine nonchalance même si les gens s'agitent comme des abeilles dans leur ruche. Un peu partout, les pelles mécaniques déchirent la terre pour découvrir ses entrailles dont émerge un passé enfoui qui se mélange peu à peu à l'audace architecturale de cette fin de siècle. L'osmose entre hier, aujourd'hui et demain se construit sans heurt, en une lente et patiente évolution ne détruisant rien de l'harmonie d'un peuple dont la langue chante plus qu'elle ne parle.

Toulouse est ainsi faite, belle et pulpeuse cité qui aguiche sans jamais vraiment s'offrir au passant en transit.

La conquérir... Beaucoup ont essayé sans jamais y parvenir vraiment comme s'il fallait avoir été conçu dans son ventre séculaire puis grandir dans son cœur de brique pour la comprendre, la sentir caresser de toutes ses fibres invisibles la peau basanée de ses enfants. Carrefour entre l'Espagne et la Montagne Noire, l'Atlantique et la Méditerranée, son caractère s'est trempé de tant d'influences contradictoires mais complémentaires qu'elle transmet un plaisir constant à vivre dans une sorte de fièvre permanente à laquelle son climat fantasque n'est certainement pas étranger. Elle accueille l'inconnu sans ostentation mais avec convivialité sans pour autant se prostituer. Cabotine, elle aime se laisser admirer mais sans rien donner d'elle. Elle attend de l'adulation mais derrière la façade rose de la confusion des jeunes filles timides, elle dissimule ses sentiments pour protéger son intimité. Comédienne avant tout, elle joue.

Faut-il la connaître pour ne pas se laisser prendre au piège de son charme insidieux alors que ses enfants, pourtant avertis, ne peuvent pas vivre longtemps loin d'elle. Certains partent mais ils finissent toujours par revenir dans son giron généreux. Ailleurs, ils ont peur. Ici, ils se sentent en sécurité. Elle les retient, mère abusive, par mille fils invisibles qu'elle attache aux pieds des fuyards. Ceux qui veulent peuvent bien sûr s'en aller mais elle garde leur cœur en otage. Nul trottoir n'est plus doux aux pas que les siens, aucun jardin n'est plus beau et pour les Toulousains, il n'existe pas de meilleure ville.

Ce chauvinisme quelque peu fanatique nourrit sa fierté mais elle ne se contente plus seulement de sa gloire historique. Les siens œuvrent afin que son nom s'inscrive en grosses lettres d'or tout en haut de l'affiche. Pour y parvenir, il a fallu reconstituer autrement sa richesse d'antan issue du commerce du pastel. Le passé a été rétabli dans toute sa splendeur, le présent a été assuré et le futur projeté comme un investissement à long terme.

Toulouse ne doit plus rester une simple capitale régionale sur les

cartes de géographie. Elle a obligation d'assumer la charge de redevenir le véritable phare qu'elle a jadis été durant plusieurs millénaires, jusqu'à ce fatal génocide du 12° siècle. A commencé après un fastidieux travail de reconquête et de reconstruction. La basilique Saint-Sernin, érigée en fleuron du tourisme, a permis de redécouvrir les autres monuments, les musées et de mettre en valeur tout un patrimoine endormi sous la poussière rouge du Sirocco. Ses artistes ont entrepris de louer sa beauté à travers le monde et le Bel Canto a retrouvé toute sa noblesse en résonnant dans les théâtres. Des lieux de vie ont été créés par cette volonté de renaître de ses cendres. Certains jugeaient ces actions insuffisantes, voire anecdotiques. Toulouse devait s'intégrer dans le présent pour continuer à exister dans le futur autrement que par des coups de nostalgie médiatique. Une image de marque plus sérieuse, plus crédible s'avérait indispensable pour que la ville et la région fassent leur place dans cet univers mercantile. L'incontournable industrie apporterait la touche finale à une notoriété en phase ascendante. Ainsi naquirent successivement des cerveaux toulousains dans la cité pionnière de l'aviation, des appareils révolutionnaires baptisés "CARAVELLE" puis "CONCORDE".

Toulouse entrait voilà déjà plus d'un demi-siècle dans l'ère technologique par la grande porte et sa réputation en la matière perdure avec d'autres réalisations moins spectaculaires mais tout aussi indispensables pour l'avenir. De pôle culturel, Toulouse s'est aussi transformée en pôle scientifique avec un regard curieux tourné vers la conquête des étoiles. Sans conflit, la ville a ainsi réussi sa mutation entre traditions et modernisme servant de la sorte d'exemple à bien d'autres

cités.

Tous ces efforts conjugués, en donnant une image dynamique d'un peuple volontaire, ont fini par attirer l'attention et par susciter des jalousies. Sans l'avouer, les Toulousains ont recherché ce but mais en contrepartie de cette réussite insolente, ils vivent depuis sous une pression incessante les obligeant à rester les meilleurs dans leur domaine. Ce défi n'est pas pour leur déplaire. Ils éprouvent une fierté grandissante lorsque le nom de leur ville est cité comme le porte-drapeau de ce que devront être demain les centres urbains. De fait, cette avance prise sur le temps incite les étrangers à venir s'y installer.

Echaudés par leur passé, les Toulousains ne refusent pas l'inconnu mais se montrent méfiants. Ils aiment bien ceux venus d'ailleurs à condition qu'ils séjournent en touristes mais dès que se pose la question d'émigration dans ce qu'ils considèrent comme leur pays exclusif, ils s'estiment atteints dans leur intégrité et se replient alors sur eux-mêmes, comme agressés. Paradoxaux jusqu'au bout des ongles, les Toulousains ressemblent pleinement à leur ville. Ils s'insurgent facilement contre l'étranger, cet envahisseur qui critique leur manière de vivre sans la connaître, leur prend leur soleil, boit leur air sans en apprécier la saveur tranquille. Sous de faux airs bienveillants, ils n'entreprennent rien pour faciliter l'intégration. Au postulant de prouver qu'il est capable de faire son trou. Pour obtenir le droit de vivre en ces lieux enviables, il faut faire ses preuves dans un milieu hostile.

Quelque part dans sa tête de bourrique, le Toulousain n'a jamais oublié les Franchimans, ces rustres venus du Nord piller ses richesses au nom d'une religion intransigeante, détruire sa notoriété par négation de ses différences, battre en brèche son autorité, piétiner sa dignité, renier sa tolérance jugée coupable. Pour avoir été jadis trop bon, le peuple a été réduit à l'esclavage. Il n'a jamais pardonné.

En ces temps anciens, Toulouse et son comté avaient eu de l'avance sur les idées et les mœurs de l'époque. Les autorités n'avaient pas choisi le droit religieux pour conduire leur politique mais avait adopté le droit romain, plus démocratique. Le gouvernement d'alors préfigurait ce que deviendrait celui de la France plus tard, celle d'après 1789. Quelqu'un quelque part décida alors qu'il s'agissait d'une dissidence intolérable méritant une répression forte et exemplaire. Elle fut menée avec tant de férocité que Toulouse, exsangue, retomba dans la barbarie et la pauvreté sous le joug de ces seigneurs qui songeaient plus à dominer par la terreur qu'à gérer par la concertation. En réalité, ils ne parvinrent jamais à réduire la résistance même s'ils conquirent le pays en le dévastant.

Sept siècles ont été nécessaires pour émerger péniblement de ce génocide. Une seule pensée devenue obsessionnelle, a permis aux différentes générations de Toulousains de survivre dans l'adversité : la vengeance. Habitué à vivre dans la paix, ce peuple n'était pas hier davantage guerrier qu'il ne l'est aujourd'hui. Cette lutte qu'il a entreprise, il l'a toujours désirée pacifique pour démontrer la supériorité de l'esprit sur les armes même si au besoin, il est capable comme il l'a montré, de tuer mais seulement pour se défendre. Il veut seulement retrouver son identité, sans effusion de sang, sans l'utopique chimère de l'indépendance, moins pour être pris au sérieux que pour exister vraiment.

Il se sent pourtant de nouveau menacé. Insidieusement, les hommes du Nord reviennent piller ce que les Sudistes qu'ils sont entreprennent. En ces périodes socialement difficiles, ces étrangers voient en ce pays un nouveau territoire idyllique à conquérir. Chez eux, la misère s'est installée. Ici, règne l'abondance, croient-ils. Ils imaginent en outre les Toulousains trop lymphatiques pour être capables non seulement de défendre leurs biens mais aussi de conduire seuls leur destin. Ils se prennent pour les messies d'une nouvelle croisade... Ils voudraient coloniser ces territoires une seconde fois à leur profit pour sortir de la boue dans laquelle leur impéritie les a replongés. Ils n'ont toujours rien compris. Le pays Toulousain n'a jamais plié sous aucun joug. Il s'est toujours révolté contre le pouvoir en place et s'est opposé à lui chaque fois que les autorités prétendument souveraines, essayaient de le réduire à merci. Il garde son libre arbitre envers et contre tout. Les Toulousains se moquent de la politique. Avide de démocratie véritable, leur plus grande ambition demeure de pouvoir s'épanouir librement dans une paix conquise de haute lutte.

Dès lors, qui peut prétendre dicter sa conduite à ce peuple indépendant et façonner son avenir dans un moule planétaire où tous devraient se ressembler en pensant de la même manière ?

Toulouse ! Ville lumière dont passé et présent resplendissent de nouveau. Sous les cendres couvent les braises d'une renaissance devant la rendre plus forte de toute l'expérience acquise.

Le Toulousain ne se veut pas mondialiste mais citoyen du monde. Il enrichit ses racines de nouvelles connaissances tout en se protégeant. Sans nul doute prend-il plus qu'il ne donne, refusant ainsi d'altérer son âme profonde à nulle autre pareille. Il est Toulousain avant tout ! Quand il divulgue cette identité, son interlocuteur doit comprendre qu'il se démarque de toute autre origine. Sous une gouaille ostentatoire se dissimule une volonté de fer comme derrière les nuages se cache parfois le soleil. La facilité superficielle avec laquelle le Toulousain agit n'est qu'apparences trompeuses. Gratté ce vernis, l'être brut se révèle, âpre et dur comme les pavés de ces ruelles où une violence contenue est prête à se déclencher à la moindre agression.

Toulouse est fière et n'admet plus que l'on se moque d'elle en lui forgeant une mauvaise réputation. Certains étrangers la voient comme une ville où il fait bon vivre, disent-ils, mais se sont-ils seulement jamais demandé pourquoi ? Se doutent-ils un seul instant que si règne cette ambiance bon enfant, les Toulousains y sont certainement pour quelque chose ? Supposent-ils que si le pays est à nouveau riche et prospère, porteur d'espoirs, des siècles d'un harassant labeur ont été indispensables pour effacer les traces de sang qui tâchent pourtant encore toits et murs d'un souvenir indélébile ? Le drapeau écarlate à la croix d'or flotte de nouveau comme un symbole de vaillance et les Toulousains, moins naïfs qu'avant, sont bien décidés à le défendre. Il n'y aura pas un second génocide !

Paris peut bien raconter ce qu'elle veut, Toulouse n'est plus sa vassale. Elle a d'autant moins à lui obéir que la Capitale a besoin d'elle, de ses forces industrielles et intellectuelles. L'Etat regarde Toulouse avec les yeux de Chimène mais Toulouse tourne le dos au Nord pour s'unir à sa sœur Espagnole. Elles ont en commun le sang des hommes et des corridas sous l'or du soleil. Elles parlent la même langue et leurs cœurs battent à l'unisson des mêmes ambitions. Elles vibrent du même feu vrillant au rythme à la fois doux et violent du Flamenco. Elles se comprennent d'un sourire.

Je suis d'ici. Je suis né ici. J'ai vécu ici et je n'aspire pas à m'exiler autre part. Arrachez-moi de Toulouse et vous m'ôtez la vie !

Qu'y puis-je ? Mon sang pulse dans mes veines selon la cadence des musiques hybrides que distille NOUGARO. Sa voix chaude et rocailleuse traduit les gens de ce terroir, de cette ville envoûtante et langoureuse, sensuelle et humaine. J'admire Toulouse comme une femme qui ne vieillit pas, se régénère sans cesse. Vampire, elle se nourrit de tout ce qui vient d'ailleurs pour l'accommoder à sa sauce et forger sa personnalité. Elle évolue sans renier son passé qu'elle utilise sans nostalgie. Elle s'enrichit en s'amusant.

Toulouse, inséparable du rugby, semblable à ce ballon ovale, imprévisible et capricieuse comme lui, fantasque et déroutante, consume le fou tombant amoureux d'elle. Fille de passions, elle s'imprime en rouge et noir sur les maillots. Rouge comme le sang de son martyre. Noire comme les cendres froides des injustes bûchers de l'Inquisition. Cette persécution dont elle fut victime, imprègne son atmosphère et les flots de la Garonne. Sur les quais résonne encore l'écho des cris d'horreur de naguère même s'il ironise sous des masques de Carnaval. Le Pont-Neuf en témoigne qui vit passer la horde des envahisseurs défaits. Même les femmes se mobilisèrent alors pour défendre leur ville, au coude à coude avec les bourgeois, les nobles, les artisans et tout ce peuple qui aspirait seulement à la liberté de pouvoir vivre en paix même si la prospérité n'était plus qu'une illusion. SIMON DE MONFORT, dans son aveuglement, crut pouvoir mettre Toulouse à genoux ; suprême affront ! Il en perdit la vie sous les murs de cette ville maudite sans parvenir à réaliser son rêve brisé par la pierre d'un trébuché caressé par une main féminine.

Précieuse, Toulouse ne se prétend ni perle, ni rose mais simple fleur printanière et sauvage aussi robuste que le chiendent. Du feuillage vert sombre émerge la frêle corolle violette au parfum entêtant sous la caresse du vent. Un peu fada, le Toulousain renifle l'air du temps sans s'apercevoir tellement il y est habitué, que l'histoire côtoie auprès le lui la Science-Fiction. Tout lui semble si... naturel qu'il en perd le pouvoir de s'émerveiller tout en conservant jalousement celui de rêver. Depuis longtemps les avions supersoniques frôlent les clochers historiques. Deux univers réputés contradictoires s'unissent harmonieusement comme si demain devait puiser en hier la force pour continuer non seulement de se projeter dans un futur plus lointain mais aussi marquer le présent du sceau de son indestructibilité.

Toulouse conserve mais innove aussi. Là réside toute l'osmose d'un peuple avec sa ville. Fils de cette terre ocre, je me perds dans son ventre, me réfugie dans son sein comme auprès d'une vieille amie sachant tout de moi. Elle est ma mère, ma sœur, ma maîtresse aussi, la seule à laquelle je sois jamais resté fidèle jusqu'alors. Elle est ma vie et sera, je l'espère, ma mort, sans emphase mais parce qu'il doit en être ainsi, parce que mon existence sans elle serait vide de sens. Je lui suis redevable de mes jours heureux comme de mes plus grosses peines, de mes amours saltimbanques comme de mes enfants folâtres. Elle ne m'a pas m'a jamais trahi. Nous nous aimons...

 

MARQUÉS Gilbert

Tiré du recueil Nouvelles citadines

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