Tour d'horizon des satires indirectes

Boris Krywicki

Observations autour de films satiriques qui ne s'annoncent pas d'emblée comme tels.

              La satire au cinéma regorge de saveurs aussi indétectables qu'indéfectibles. Jamais celle pourvue de gros sabots. L'œuvre dont l'affiche vocifère déjà sa vocation moqueuse neutralise d'emblée son effet. Placarder la société avec emphase ne suffit pas (mon regard se tourne vers l'infâme Superstar de Gioannoli) La satire constitue un genre complexe, vite rendu indigeste par la manipulation douteuse d'un réalisateur. En conséquence, on la préfèrera indirecte. Lorsqu'elle ne déclare pas sa cible dès l'entame, elle devient plus abrasive.

              L'on pourrait s'entretenir de longues heures pénibles sur ces miroirs déformants qui se fourvoient. Ou se pencher sur l'un de ceux qui réussit l'entourloupe. Spring breakers, par exemple, avec son affiche et son casting, ressemble à un énième fief de starlettes. Alors qu'il s'éloigne subtilement de la récréation d'un Projet X. On suit des adolescentes américaines là où leur soif d'irrévérence les emmène. Droit dans les griffes d'un James Franco saumâtre, surnommé « Alien ». La perdition extraterrestre qui les engouffre dans la bicoque de ce « mac » de fortune évoque bizarrement celle du « spring break », cette épopée festive des étudiants nord-américains. Ce qui passionne le spectateur, dans ce genre de récit subversif, se cache dans le point de bascule où, de représentation grossière, l'on chute dans une interprétation qui apporte un point de vue inédit. Refléter banalement le réel n'a jamais engendré de satire.

              Des films comme Spring breakers vont au-delà de cette passivité et sombrent dans une folie créatrice. Rien de péjoratif là-dedans. Il suffit de voir le regard glacé du réalisateur Harmony Korine pour s'en rendre compte. Il met en scène des oiseaux de paradis dans une cage anxiogène où l'oxygène oisif se fait rare. Et observe, tel un laborantin. Dans une mauvaise satire, l'effet « Pygmalion » de Rosenthal, où l'expérimentateur oriente sa vision en fonction de ses attentes, trouble la bonne volonté et le film en ressort biaisé. Avec un parti-pris audacieux comme celui de Korine, celui de foncer à contre-courant de l'image de ses actrices, on ferre à la fois le malaise et le bon goût.

    Plus connu mais encore davantage sous-estimé, Scream recèle le même génie. La saga de Wes Craven ressemble de loin à Halloween et consorts, mais elle divorce pourtant avec l'horreur. Loin de Carpenter, qui définit les codes du genre (mal immortel, perception embrumée…), Craven les digère et s'en joue avec un cynisme affolant pour l'époque. Quand Scary Movie croit parodier Scream, il se plante le couteau dans l'œil : le film original n'abrite aucun premier degré. Le tueur, malhabile, s'y prend les pieds dans le tapis et crée un prétexte à un déploiement médiatique démesuré. A la façon d'un Gone girl, en moins caricatural, les journalistes américains, incarnés dans la reporter Gale Weathers, s'insinuent au plus près des crimes. Pour mieux les narrer, jusqu'à se les approprier, comme le fait Weathers avec son ouvrage relatant les meurtres de Woodsboro.

             Grâce à son zèle, l'on se délecte de la scène d'ouverture de Scream 2. Elle prend place à l'avant-première de Stab, le film adapté de ce faux livre qui raconte les événements du premier Scream. Pure mise en abyme, où l'on voit des spectateurs déchainés, pourvus du masque emblématique de l'assassin (à l'effigie de la peinture éponyme d'Edvard Munch). Un peu à l'instar des fans, réels et hystériques, de l'opus précédent. Lorsque se glisse parmi eux un authentique meurtrier, et que la victime poignardée rampe jusqu'au podium du cinéma pour pousser son râle, le public croit à un coup de marketing. Il n'y a qu'à jeter un œil au grabuge qui entoure l'exploitation en salles d'Annabelle pour saisir la clairvoyance des prédictions de Wes Craven.

              Le troisième épisode intègre les coulisses du septième art à son intrigue, avec ses courses poursuites au creux de décors hollywoodiens. Le premier posait intelligemment ses bases en montrant des adolescents désabusés par les poncifs du film d'épouvante. Ils se moquent des répliques, notamment du « je reviens tout de suite » (I'll be right back) qui implique forcément que le personnage va mourir sous peu. Le quatrième singe le voyeurisme de la téléréalité lorsque l'encapuchonné s'empare d'une caméra de surveillance pour optimiser ses nuisances. Dans un débat entre étudiants cinéphiles, le second Scream fustige d'emblée les suites des œuvres originales. Plus loin, l'enquêteur conclut que le malfaiteur produit le remake du massacre précédent et se sert des clichés du genre pour l'identifier. Il faudrait une thèse pour citer l'intégralité des malices de la saga de Craven… A croire que l'expression « conscience des codes » a été inventé pour elle.

             Cela n'empêche pas la tétralogie Scream de trainer d'immenses défauts. Une bonne satire ne se veut pas exempte d'aspérités mais, plutôt tristement drôle. Dans le registre, Wrong cops de Quentin Dupieux (alias Mr. Oizo) remporte la palme du fendard. Ses flics (parce qu'on ne peut les considérer « policiers ») semblent plus véreux qu'une pomme moisie. L'un deale de la dope dans des rats crevés (ou dans des truites, quand il est à court), l'autre menace une fille avec son flingue pour qu'elle lui dévoile ses seins. Pendant ce temps, leur collègue borgne, campé par Eric Judor, compose de l'électro bruitiste accompagné d'un blessé agonisant.  Au beau milieu de ce foutoir de doux dingues, Dupieux dégage une sorte de constat métaphysique de l'abrutissement de la société. L'on devine la vacuité qu'il attribue à la mission des forces de l'ordre. La fragilité de ces êtres, aussi, qui demeurent humains et, sans optimisme aucun, cupides comme cruels.

              Wrong cops se déroule dans le même univers que Wrong, l'œuvre précédente du réalisateur-compositeur. Mais ce nouveau-né s'affranchit de l'ésotérisme du grand frère. Il explose tout à coup de bêtise revancharde. On quitte les errances d'un maître à la recherche de son chien pour des sketches bruts, crasseux, qui donnent à voir des personnifications de l'imbécile. L'image littéralement dégueulasse (Dupieux a volontairement tourné avec un matériel obsolète) renvoie à cette hyperbole maligne. La profondeur de champ est écrasée, les perspectives tronquées. On batifole entre le gras et le grassouillet, tant mieux. Rester fin implique souvent trop de retenue, bride l'inventivité révélatrice, partiellement, de la crétinerie ambiante de la faune humaine. En pataugeant dans la B.O signée Mr. Oizo, on a l'impression de faire connaissance avec le versant effarant de la planète Terre. Celui qu'on nie en se drapant d'œillères, mais qui demeure là.

              Ces satires indirectes ont pour point commun de synthétiser un réel rétif en forçant le trait. On pourrait blâmer cette exagération. Mais c'est se fourvoyer que de penser que l'on peut rendre compte de notre monde avec un point de vue à la fois critique et fidèle. Par peur d'éviter le naturalisme lisse, peut-être faut-il encrer les personnages d'un fusain émoussé, pourvu d'une mine imprécise. Au spectateur, ensuite, de ne pas rester passif et d'utiliser cette vision torrentielle pour aiguiser son propre regard. Le pur et dur, le seul qui ne doit pas tromper.

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