Un éclat éphémère

wendy

Il y avait toujours cette brise inutile qui berçait mes longs cheveux fins et dorés, et qui repoussait gentiment mon support cotonneux vers d'autres contrées. Il y avait toujours cet horizon ennuyeux, qu'il fut plat ou courbé par les montagnes, qui s'étendait à perte de vue. Il y avait également ce ciel dérisoire dans lequel je voguais, qui changeait vaguement de couleur selon l'heure de la journée ou de la nuit. 

Et puis il y avait l'élément le plus insignifiant de l'univers... Moi.

J'aurais pu être comme n'importe quel élément qui ne servait à rien de précis au départ, qui était simplement présent sans aucune raison. Mais ces composants de l'univers peignaient un océan d'utilité pour l'homme et pour tous les autres êtres vivants. Ainsi, la terre fertile les nourissait, l'eau les abreuvait, l'air les oxygènait. Cependant, à moi, on ne m'avait dotée d'aucune utilité.J'étais là, et ça s'arrêtait à cette simple constation - que les hommes ne pouvaient même pas faire, d'ailleurs - pour la seule et unique raison que personne ne pouvait me voir ou me sentir.


D'apparence humaine, et seulement d'apparence, je navigais sur mon petit nuage haut dans le ciel. Toujours mains sur mes genoux nus, jambes pliées vers mon corps mince de jeune fille. J'étais vêtue d'un drap blanc, douée des cinq sens qui ne m'étaient pratiquement d'aucune utilité, et je restai immobile depuis ma création. Je n'aurais pu dire que j'attendais, vu que je savais pertinemment que rien ne se passerait jamais. Jamais.


Ce terme qui représentait un état de l'éternité m'enveloppait chaque seconde qui s'écoulait, trottait dans ma tête comme un air interminable... Jusqu'à ce qu'un mot nouveau le remplace subitement : L'Existence.


- Wah, tu marches sur un nuage ?!


Un flash... Puis le néant.Mon coeur s'était arrêté de battre plusieurs secondes devenues minutes. Une goutte générée par un stress inconnu dévala mon visage pâle. Mes yeux de la couleur du ciel s'écarquillèrent. Une tension s'installa et fit trembler mon corps entier. Je crus que ce fut la première fois que je m'entendis respirer.Qu'était-ce, cette sensation ?
Une angoisse étrange me fit ressentir un vertige mortel dès que mes yeux se posèrent sur le sol, en bas, sur l'ombre translucide de mon nuage. Un champ doré s'étalait sur des dizaines de mètres, enclavé par une immense forêt émeraude. Un instant, je crus que j'allais tomber dans le vide.Pour la première fois, je goûtai à l'existence. Mon existence.


- Eh oh, tu m'entends ?


Je ne dormais jamais, mais j'étais certaine de rêver. Tout ce qu'il se produisait en ce moment-même était parfaitement improbable. Un bras amical se leva en s'agitant et des yeux émerveillés étaient rivés vers moi, tandis que la voix résonnait dans mes oreilles. Est-ce que la personne noyé dans le blé, si loin de moi, pouvait me voir ? Est-ce qu'elle m'avait réellement adressé la parole ?Que m'arrivait-il, exactement ?


Le vent déplaça mes draps blancs, l'homme fut éclairé par le soleil alors il baissa instantanément les yeux. Un mélange entre le soulagement et la déception se forma brutalement. Mon corps frêle tomba sur le côté, je me raccrochai au nuage de mes mains moites. Mais je ne pouvais lâcher le garçon de mes yeux horrifiés. Alors j'avais bien rêvé ? Il semblait reprendre sa route.Cependant, à ma grande surprise, il regagna l'ombre de mon nuage et releva une tête barrée par un immense sourire.


- Je m'appelle Sebastian, et toi ? poursuivit-il en marchant au même rythme que mon nuage.


La consternation me figea - bien que j'avais été jusqu'à lors toujours immobile. Devais-je me servir de ma propre voix que je n'avais moi-même jamais entendue ?J'entrouvris anxieusement la bouche, mais ne sortis pas un son. Je n'avais pas de prénom. Personne ne m'avait jamais appelée, alors j'estimai ne pas en avoir.

Son magnifique sourire, bien qu'il fut si loin de moi, m'obligea à lui donner une réponse :


- Je ne sais pas.


Après cela, mes lèvres tremblotèrent. C'était la première fois qu'un son s'échappait de moi, je ne pensais pas avoir une si douce voix. Le garçon s'arrêta, il parut étonné, mais il ne me quittait pas des yeux. Puis il demanda lentement d'une voix mélancolique :


- C'est parce que tu n'as pas de nom que tu pleures ?


Une goutte pressée chuta longtemps dans l'air avant d'éclabousser la joue de la personne en dessous de moi. Pourquoi de l'eau coulait de mes yeux ? Mes mains balayèrent des gouttes, mais d'autres réapparurent l'instant d'après.


- Que se passe-t-il ? m'écriai-je alors en secouant la tête.

- Léna.

- Quoi...?

- Oui, Léna, ça t'irait parfaitement, déclara-t-il avec un sourire éclatant.


Léna, me remémorai-je plusieurs fois dans mon esprit. Avais-je le droit d'avoir un nom, moi aussi ? Moi qui étais pourtant si insignifiante. Une joie immense me fit ressentir l'envie de le garder ; mes mains se collèrent l'une sur l'autre contre mon coeur, je continuais de pleurer.Mon nuage se déplaça plus rapidement à cause d'un souffle plus fort que les précédents, le garçon prénommé Sebastian accélèra la cadence et reprit :


- Ce doit être merveilleux de tout voir, de là-haut ! J'aimerais tant monter avec toi.

- Non, lâchai-je sans hésiter, Ce n'est pas aussi merveilleux que tu le crois.

- Pourquoi ?

- Personne ne peut me voir ou me parler, d'ici. Tu es la seule personne qui as pu le faire.- Alors descends ! Tu remonteras quand tu auras envie !


Descendre ? Quitter mon nuage ? Il n'y avait qu'une raison qui m'avait empêché de le penser une seule seconde : le nuage et moi ne formions qu'un. Je ne pouvais le quitter, nous étions liés, jamais je ne m'étais séparée de lui. J'étais certaine que si je m'éloignais de lui, je disparaîtrais.


- Je ne peux pas. Je ne pourrais t'expliquer pourquoi.


Un sentiment de retour à la réalité m'emprisonna avec une vague de nostalgie. Mon nuage finirait par s'éloigner du garçon, il ne pourrait pas courir éternellement derrière lui, et je finirais seule, à nouveau. Cela avait toujours été ainsi, alors ce sentiment de bonheur ne pouvait pas durer. Mes yeux se détachèrent finalement de Sebastian ; mon regard se perdit dans un ciel rose-orangé, océan de milliers de nuages, temps qui annonçait l'arrivée de la nuit. Le vent soufflait plus fort que d'habitude, j'approchai de la fin du champ, de la forêt qui prenait le ton du coucher de soleil. J'étais pourtant très proche. En tendant la main, j'aurais pu toucher les cimes des arbres, mais je ne le fis pas ; je n'appartenais pas à la Terre. Sebastian disparut dans la forêt. Je repris ma position initiale, jambes repliées vers moi, et mes bras les entourant. Le silence se réinstalla à sa guise. Plus personne ne me rappellerait plus jamais, comme autrefois. Sebastian devait être une de ces illusions que mon esprit s'était forgé.

Le ciel s'assombrit, il perdit sa couleur brûlante, l'air devint lourd. Lourd comme le poids qui enclavait mon coeur. Le champ fut rapidement bien loin, l'entremêlement d'arbres me donna une impression de déjà-vu, j'aperçus un village non loin, à l'orée de la forêt, duquel j'approchais. Les feuilles frémissaient à cause du froid pressé de la nuit, mon regard ennuyeux nageait entre les branches, quand soudain il fut plus expressif.

C'était lui.


- J'arrive !


Le garçon m'avait suivi jusqu'au milieu de la forêt, il escaladait un arbre à quelques mètres de moi. J'hallucinai. Pourquoi avait-il fait tout ça ? Il avait dû grimper de branche en branche, sa peau était griffée par les brindilles et les épines. Je l'observais se tuer à monter, à bout de souffle, trempé de sueur, mais sans jamais lâcher prise. Il avait couru jusqu'ici, moi qui pensais qu'il était retourner d'où il venait. Il haletait en tremblant, mais il reprit :


- J'y suis presque, je vais te rejoindre, Léna !

- N-non ! Arrête, si tu tombes, tu vas...


Mais rien n'était en mesure de l'arrêter. Il montait le plus vite possible, sans se soucier de mes alertes. Mon nuage passerait bientôt au-dessus de lui alors qu'il lui restait encore plusieurs mètres angoissants à franchir. Des filets de sang enveloppaient ses bras, pourtant il poursuivait sans m'écouter. J'implorai de toutes mes forces pour qu'il descende, pourquoi faisait-il tout ça ? Je m'aperçus que lui demander une telle chose alors qu'il avait parcouru vaillamment ce chemin, qu'il souffrait pour me rejoindre, était totalement affligeant de ma part. Mais la crainte de le voir tomber de l'arbre me tenaillait le ventre, moi qui ne m'étais jamais préoccupée des humains auparavant. Il posa son pied sur une branche plus faible qui se brisa instantanément sous son poids. Mon coeur me lança d'une douleur vive à cet instant. Le garçon se raccrocha à l'arbre et choisit un appui plus conséquent. 

Il gravit les derniers mètres périlleux après maintes branches fragiles à cause de la hauteur.

- Je ne peux pas monter plus haut ! décréta-t-il en relevant les yeux au ciel.


Ce ciel qui s'était tout à coup assombri, et l'ombre de mon support qui passa au-dessus de lui contrasta avec la lueur d'espoir que je lisais dans son regard. Sebastian ne pouvait pas atteindre mon nuage, il semblait l'avoir remarqué. Pourtant il tendit son bras vers moi, tremblant sur ses jambes épuisées. Il se pencha dans le vide, le tronc aminci se courba. Une main crispée voulait attirer le nuage à elle, l'autre aggrippait l'écorce qui craquelait le bois. Le garçon se faisait le plus grand possible, sur la pointe des pieds, alors qu'il s'approchait de moi tout en s'éloignant de l'arbre, prêt à le lâcher pour sauter.


- Je... gémit-il, Je vais...


Le tronc céda.

Sebastian glissa sur la branche qui cassa, son corps partit en avant. Ses yeux terrifiés ne me lâchèrent pas, et son bras qui demanda de l'aide resta tendu vers moi. Je n'eus pas le temps d'analyser ce qu'il se passait. L'épouvante s'empara de moi à l'improviste.

Tout ce que je compris fut que le vide avait attrapé Sebastian de ses mains froides

.Alors j'introduis la mienne dans la même fraction de seconde. Le ralenti de la scène se détruisit brusquement pour revenir au temps normal quand je me penchai pour empoigner sa main.


Je fus si surprise par ma soudaine réaction que je faillis relâcher ma prise, de plus que sa paume glissait entre mes doigts.

C'était la première fois que je touchais un humain, que j'étais si proche d'un humain. 

Nous avions tous deux la même expression collée au visage, mais je n'aurais su décrire précisément ce que je ressentais. Mes pupilles au plus profond des siennes, je ne comprenais pas ce qu'il m'arrivait, mais je ne pouvais détacher mon regard. Ce lien était si puissant que nos mains ne pouvaient se séparer.


Un éclair surgit.

La foudre que mon nuage avait déclenchée éclata un tronc d'arbre qui s'enflamma aussitôt. Des ondes oranges, vives et gigantesques prirent possession de la forêt en un rien de temps. Tout brûlait autour de nous, mais nous n'avions pas le temps de nous en inquiéter.

Il naquit de nos deux êtres un aparté silencieux. Nous nous comprenions sans formuler le moindre mot, comme si nous avions toujours vécu ensemble, par l'union de nos esprits, que je pensai incassable.Nous ressentions la même émotion, nos coeurs émettait des battements dans une harmonie parfaite.

Pendant cet instant d'éternité, nous ne formions qu'un.


Malgré tout ce que je ressentis si solidement et tout ce que je pus décrire, ce bonheur ne fut que quelques secondes qui glissèrent de mes mains.

Le corps blessé d'écorchures causées pour parvenir jusqu'à moi fondit dans l'océan des flammes de l'enfer. Le monde se colora d'un rouge sanglant, alors qu'il agonisait d'une ardente souffrance éternelle.Le souffle noir de la terre émana des lumières ondoyantes, les débris de cendre qu'il libérait s'accrochèrent à mes cheveux dorés. Mon nuage, se teintant d'un gris sombre, s'échappa de l'enfer pour regagner d'autres contrées. Il restait mon inconscient qui savait que je ne pouvais périr dans ces flammes, tout simplement parce que j'en étais l'impérissable contraire.


Le dernier soupir de l'incendie me délaissa un message. Je mis l'éternité à le comprendre.


Je suis une entité invisible aux yeux de tous. Il n'est pas certain que j'existe réellement, et pourtant tous sont à ma recherche.

Ne me cherchez pas dans la lumière qui constitue autant le ciel que vos espoirs : je suis cette lumière. Il faut vivre dans mon ombre et s'apercevoir que je suis placée bien plus haute que vous pour tenter un jour de m'atteindre. Ceux qui m'aperçoivent peuvent bien se battre toute leur courte vie, gravir des montagnes périlleuses et affronter de nombreux obstacles, dans tous les cas ils périront en enfer.

Car je ne suis qu'illusion. 

Et celui qui se nourrit d'amères illusions, celui qui part à la quête d'un lointain mirage, celui qui confronte l'imagination à la réalité... Celui-là est et restera l'être le plus aveugle qui existe. La mort qui l'attend au bout de ses innombrables efforts surgira dès qu'il m'aura touché de ses mains écorchées.

Je lui tendrai la main, je deviendrai son propre bonheur, mais notre lien, trop fragile, ne sera qu'éphémère.

L'écart entre les hommes et moi est bien trop important pour que notre liaison soit possible.


Certes, je suis l'éclat du soleil. Mais l'humain a osé me donner un nom.

Selon lui, je serais le bonheur.

Signaler ce texte