Virus

Marion Ploix

Nouvelle autour de Girl with balloon de Bansky

Marc se pencha en avant pour faire face à la bourrasque de vent froid qui le cueilli dès l'ouverture de la porte d'entrée de l'immeuble. Il marmonna quelques mots pour saluer l'ombre d'homme, masse inerte et recroquevillée qui se tenait là chaque matin depuis deux semaines, adossée au mur du bâtiment. Il prit soin d'enjamber la casquette posée à même le sol. À l'intérieur, quelques piécettes jaunes et argent, un peu plus que d'habitude. À la veille de Noël, les mains se font plus généreuses. À côté de la casquette un morceau de carton sur lequel se détachaient des mots écrits au feutre noir, tenaces, des mots qui continuaient de demander un ou deux euros. “ J'ai faim ! “ disait le carton.
Marc pressa le pas, laissant une onde de culpabilité l'effleurer, vite dissoute dans le flux des passants qui marchaient aussi vite que lui, au pas de ceux qui savent où ils vont. En arrivant devant la bouche d'entrée du métro, son regard glissa sur la surface du mur, là où le graff Girl with Balloon de l'artiste Bansky avait été reproduit. Il envoya en pensée un geste de remerciement à son auteur. Peut-être que le graffeur invisible était venu le peindre en personne, ni vu ni connu. Pourtant Marc continuait de penser qu'il avait été copié, imité. Et finalement peu lui importait qui l'avait amené jusque-là. Il aimait le charme que dégageait la silhouette d'enfant-fille qui cherchait à retenir un ballon rouge en forme de cœur emporté par le vent. Il y avait du sérieux dans cette silhouette, sur ce visage qui concentrait toute son attention sur le rouge du ballon. Est-ce qu'elle le lâchait cet amour fragile ou bien voulait-elle le rattraper ? Chacun pouvait le voir à sa façon. Pour Marc, l'image était libératrice. Il se méfiait lui-même des sentiments, des siens comme de ceux des autres et y répondait souvent par l'ironie ou par un humour décalé. Pourtant, il y avait de la poésie dans cette peinture de rue, comme une douceur à laquelle il pouvait se laisser aller, protégé par l'anonymat du dehors, dans un bref instant qui précédait les bousculades des couloirs bondés du métropolitain.

Assis à son bureau dans une salle impersonnelle et devant un ordinateur dernier cri, Marc prit le temps de tourner le sucre dans son expresso. Il aimait commencer sa journée en parcourant les réseaux sociaux, savourant les courants du moment, des courants faits d'échanges de mots et de commentaires, de réactions en chaîne sur le vif, une actualité en chassant une autre. Il y avait là tout un étalage d'émotions parfois indécentes de colères et d'espoirs qu'il pouvait parcourir, tel un voyeur à l'abri de son grand écran. Il ne postait rien lui-même et ne réagissait jamais en public. Il ne faisait que se couler dans l'ambiance du jour. C'est au hasard d'un commentaire sur Facebook qu'il dénicha un buzz qui lui avait jusqu'alors échappé. Bansky avait frappé le monde de l'art, deux mois plus tôt lors d'une vente aux enchères prestigieuse. Il cliqua sur le lien vidéo YouTube qui montrait cette chose absolument incroyable. Le tableau original de Girl with Balloon que proposait la maison Sotheby's, à Londres avait été acheté à plus d'un million d'euros, une somme colossale pour du street-art. Et voilà qu'à peine le troisième coup de marteau retombé, un système interne au tableau avait entamé son autodestruction, le broyant sous les yeux effarés du public. Marc s'entendit ricaner tout seul, fasciné. Quelle savoureuse bravoure des temps modernes ! Bansky restait donc intègre et fidèle à lui-même, attaquant là où ça faisait mal, là où l'argent coulait à flots. Il y avait quelque chose de réjouissant dans ce refus d'un monde de l'art élitiste dans lequel les artistes étaient dépossédés de leurs créations, des créations qui devenaient autant de produits de luxe pour collectionneurs millionnaires alors qu'elles étaient détournées de leur public fait d'hommes et de femmes ordinaires.
Marc fit durer son plaisir en entrant une recherche d'images de l'artiste sur Google. Certains street-arts étaient joyeusement contestataires et il sentait résonner l'écho de son propre regard désabusé sur une société de consommation effrénée, sur un monde qui déshumanisait et transformait les individus en consommateurs quand ils ne devenaient pas eux-mêmes des produits de consommation. Il y avait La chute où l'on voyait une femme et son caddie dégringoler vertigineusement, tombant dans un vide sans fin et puis il y avait son robot graffeur au sourire édenté. Un robot-artiste qui dessinait un code barre sur l'envol d'un oiseau. La liberté et la sécurité avaient-elles un prix ?

Marc s'interrogea sur sa propre capacité à contestation alors même qu'il prenait conscience de l'ambiguïté de ce qu'il produisait. Ne travaillait-il pas à engrosser les mêmes appétits, lui qui créait des ransomware, ces virus terribles et redoutés qui ravageaient les données d'un ordinateur aussi rapidement qu'un feu de savane ? On lui assuré que les attaques ne visaient que les grands groupes, des sociétés multi millionnaires qui ne se privaient pas d'accumuler des bénéfices en suçant la moelle de leurs employés, des sociétés qui, pour certaines, n'étaient probablement pas à jour de leurs contributions fiscales au pot commun. Mais Marc avait bien conscience qu'il était impossible de maîtriser les bombes à retardement qu'il essaimait sur la toile. Car comment contrôler la propagation d'un virus qui pouvait être ouvert et divulgué, transmis et partagé par n'importe qui ?
S'efforçant de balayer d'un revers mental l'hésitation qui s'immisçait entre ses doigts et le clavier, il s'immergea dans la structure de son code.

Le code, c'était sa terre glaise, la pierre qu'il se mettait à tailler, le pigment qu'il étalait sur sa toile. Il excellait dans ce qu'il concevait comme un art et ses programmes dégageaient, pour ceux qui savaient les lire, une beauté toute particulière. Pas besoin de signature dans ses créations codées, car dès les premières lignes on savait, mais sans savoir. Peut-être que c'était cela finalement qui le rapprochait d'un Bansky, cette similitude dans l'anonymat qu'il conservait tout aussi jalousement que l'artiste de rue. Lui aussi se cachait derrière un pseudo alors même que ses pages de codes devenaient rapidement célèbres dans le monde entier. Il était arrivé plus d'une fois que certaines de ses attaques défraient la chronique par leur virulence.
Les doigts de Marc pianotèrent encore un instant avant de s'immobiliser à nouveau. Demain, c'était Noël et même si pour lui cette soirée, cette nuit et son lendemain ne revêtaient aucune signification, il y avait dans l'atmosphère comme une frénésie heureuse, une fragrance qu'il humait dans l'air avec toutes ces familles qui exhalaient le confort de leurs maisons, de leurs appartements réchauffés, de leurs salons aux sapins clignotants et de leurs cuisines riches de saveurs, dans lesquelles trônaient déjà des plats de fête.
Lui avait coupé toute attache familiale depuis longtemps et si un brin de mélancolie venait encore le hanter, comme en cet instant, il n'en souffrait plus vraiment. Marc vivait de son art et son art le rémunérait grassement. Il ne manquait pas d'amis et d'attention quand le besoin s'en faisait sentir et la solitude ne le dérangeait pas. Pourtant ce soir, il se glissait dans son doigté comme une envie de produire quelque chose d'insolite, de différent. Il sentit ses pensées se mouvoir et s'étendre à l'intérieur de lui jusqu'à se fondre dans un trouble qui parvint à sa conscience dans un éclat limpide. Il sut alors précisément ce qu'il voulait faire.

Ce matin, jour de Noël, Mathilde avait ri avec ses deux enfants de la lumière dans leurs yeux et malgré qu'elle leur eût demandé la veille au soir de ne pas venir la réveiller avant qu'il ne fasse jour, elle avait entendu leurs pas feutrés sur le tapis, leurs chuchotements et leur excitation faite d'exclamations enchantées qu'ils n'avaient pas su retenir. Alors elle s'était levée et ils avaient tous les trois ouvert leurs cadeaux avant de s'embrasser en câlins joyeux.
Les laissant enfin à leur jeu, plongés dans une aventure qui leur en avait fait oublier leur faim matinale, elle enfila son pull de laine par-dessus son pyjama et alluma son ordinateur, tout en buvant à petite gorgée un thé brulant. Le petit déjeuner serait tardif, une façon de saluer cette première journée de vacances. Elle ouvrit par habitude Gmail, Facebook et le dossier de son disque dur sur lequel se trouvaient différents documents de travail. Bien qu'en congé, il faudrait bien qu'elle finalise le projet qu'elle avait à rendre avant la fin du mois de janvier. C'était la dernière touche de six mois de labeur acharné. Elle fit défiler ses emails, autant de messages festifs qu'elle ouvrit avec un plaisir similaire à celui qu'elle avait ressenti en déchirant le papier qui recouvrait les cadeaux. Sur celui-là, un renne tirait un traîneau dans un ciel azur et invitait à cliquer sur une étincelle d'étoile. Une animation drôle ou tendre, sans doute. Sans y réfléchir davantage, elle cliqua.
Et l'écran de son ordinateur devint noir. Il s'éteignit comme on coupe l'alimentation d'un appareil, la lumière dans une pièce, la musique à la radio, aussi soudainement qu'instantanément. Avec brutalité. Elle appuya sur chacune des touches de son clavier, fit bouger désespérément sa souris et sans obtenir plus de résultat finit par maintenir un long moment le bouton d'allumage de la tour de l'appareil pour l'éteindre. Elle patienta quelques minutes avant de rallumer l'ordinateur. L'écran demeura noir un temps qui lui parut excessivement long, puis des lettres rouges apparurent, des lettres qui finirent par former des phrases. Et comme pour tous ceux qui avaient cliqué sur la même étoile, en Europe ou aux États-Unis, en Russie, en Algérie ou en Corée, ici, là ou ailleurs ce même matin, elle lut :

“ J'ai sauvé le monde et… James Bond. “
Pierce Brosnan
Joyeux Noël“

Alors son écran se ralluma et elle retrouva le bien-être de son environnement, celui qui était le sien avec son fond d'écran bleu de la mer des Caraïbes et ses dossiers bien alignés. Elle resta un temps immobile, devant ce qui ressemblait à une saleté de virus ou à une blague obscure de geek, avant de comprendre qu'elle aurait pu tout perdre en un claquement de doigts.

 

Devant l'ombre d'homme qui semblait s'être statufiée de n'avoir pas bougée, la casquette était restée vide. Marc s'agenouilla et sa main vint toucher l'épaule devant lui. La tête de l'homme se releva lentement et révéla des yeux clairs au regard d'eau.

—    Allez viens, dit Marc, je t'offre le resto.


 

 

Margueritte Desjardin

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DEVIS n°

 

 

 

 

27 janvier 2014

 

 

 

 

 

Prestation

Pages

 

Temps estimé

 

Taux horaire

Total

Écriture d'une fiction en 48h

Inclure impérativement dans le texte les mots suivants :
robot, peinture (au sens artistique), bravoure

3

6h

48€/heure

288 €

 

Un acompte de 30% sera exigé à la commande

 

 

Margueritte Desjardin, SIREN n° XXX, adresse

 

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