Vision

Marion Ploix

Elle est assise sur un morceau de carton plié, le dos un peu courbé, la tête penchée sous une casquette. Est-ce qu'elle dort, est-ce qu'elle regarde le sol en plongeant son regard dans le néant de l'asphalte ? Une demi-bouteille d'Evian est posée devant ses genoux repliés dans laquelle s'ébattent trois pièces jetées négligemment par quelque jambe de passage.
Le va et vient est incessant, continu. Le mouvement des pieds qui passent devant elle imposent des rythmes contradictoires. Bruit rapide et sec des talons, silence feutré des baskets et autres tennis aux couleurs changeantes. Une paire de jambes aux bottes noires serrées de lacets entrelacés produit un grincement à chacun de ses pas.
Aujourd'hui est une journée froide et le ciel renvoie une lumière grise sans gaité. N'a-t-elle donc pas froid dans sa veste de toile aux couleurs fanées ? Ses mains nues sont posées sur ses genoux comme deux oiseaux aux ailes brisées. La peau est rougie par le froid et pourtant elle ne leur fait pas profiter de la chaleur de son corps. Elle ne les cache ni sous ses bras, ni dans le creux de ses cuisses, ni dans les deux poches béantes qui pendent de la veste. Elles sont juste posées là, immobiles.
Je la regarde encore et je me dis que la femme qui se cache sous la casquette informe a été jeune, et belle. Derrière ses longs cheveux salles et collés, je devine une cascade dorée, un visage animé et souriant. Elle a aimé, c'est certain et été aimée en retour. Peut-être lors d'un voyage dans un pays proche, peut-être venaient-ils du même village, c'est ça, un petit village dans l'Europe slave, en Tchécoslovaquie, ou en Roumanie. Ils se serraient mariés là-bas, jeunes encore avec l'insouciance que l'on peut avoir quand la vie devant soi est un océan de possibles. Lui aurait été brun, noir de cheveux comme pour faire écho à sa blondeur.

Mais comment vivre sa jeunesse dans un pays où l'on ne peut ni s'aimer, ni parler librement, où les gens marchent courbés comme des ombres et luttent pour manger un repas dans la journée après des heures d'attente devant des devantures vides ?... Ceausescu humilie un peu plus son peuple chaque jour et l'écrase de sa présence omnipotente. Il rase des villages entiers, efface la mémoire et la culture ancestrale et construit son palais, immense, imposant, celui d'un ordre nouveau, le sien. La censure est partout, gare au traitre !
La Securitate, police secrète du régime a rattrapée le bel Andrei, et la jeune mariée devient veuve. Veuve et malade de désespoir et de colère. Seule la vie qu'elle sent poindre dans son ventre lui donne la force de partir.
Pourquoi la France, le souvenir d'une vieille carte postale de Paris peut-être… Comment est-elle arrivée là ?... elle ne sait plus. Trains de bestiaux, camions, elle a eu faim, froid, a monnayé son corps, sa seule possession. L'enfant n'y a pas survécu. Elle est partie femme, elle est devenue fantôme.

Je me souviens de Ioana. Un autre temps, un autre monde. Ici la dictature revêt une autre forme. Elle enferme celui qui est au bord de la route dans sa solitude. C'est une autre prison, sans issue.
Cette femme assise, immobile sous une casquette informe, cette presque morte parmi les vivants, sous un panneau publicitaire immense annonçant les prochaines soldes aux Galeries Lafayettes. Cette femme devenue invisible… c'est moi.

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