Vu d'en haut

olivier-f-thomas

Je vous déteste, je vous déteste tous.

Vous n’existez pas, pas vraiment.

Vous êtes des fourmis qui marchent encore, encore et encore.

Sans savoir pourquoi.

Un déplorable code génétique vous intime l’ordre d’avancer et vous le faites, vous le faites, sans vous poser la moindre question.

Je vous regarde, je vous contemple depuis le dernier étage. Tout en bas, vous êtes minuscules…

Vous n’existez pas.

Le soleil n’est pas encore levé, une pluie fine balaie la rue. Je la salue, couard, derrière mon double vitrage. C’est une pluie de fin octobre, une pluie d’automne, glacée, qui se glisse sous vos manteaux. Elle tombe bien droite, tout en douceur. Elle n’est pas violente, elle vient juste apporter un message.

L’hiver arrive, l’hiver arrive.

Bientôt vous aurez mal, bientôt vous aurez froid. Vous serez emmitouflés dans des manteaux qui ne vous réchaufferont pas. Vous maudirez le temps, vous me maudirez moi. Et, tranquillement, je vous regarderai passer.  

Les rues mouillées sont belles. Ce sont des miroirs troubles qui ne reflètent jamais votre caractère insipide. Goutte après goutte après goutte, les flaques commencent à s’étendre sur les trottoirs. Vous savez quoi ? J’aimerais vous y voir tomber. Oh, comme ce serait amusant ! J’aimerais voir ce pauvre grand-père, probablement veuf et inconsolable, trébucher et s’écrouler dans l’eau glacée. Je jubile en l’imaginant tenter de se remettre debout sur ses frêles béquilles et le voir se faire arroser d’eau boueuse au passage d’une voiture.

Cruel, moi ?

Ne croyez pas cela.

Vu d’en haut, vous n’existez pas.

Vous n’êtes que des tâches floues qui se déplacent à grand-peine. Pour moi vous n’êtes rien, juste quelques parapluies qui errent le long des rues. Le parapluie blanc a failli percuter le parapluie rouge. Un peu plus loin, un parapluie gris et noir promène son chien. Vu d’en haut, vous n’avez pas de raison d’être. Vous n’êtes que des âmes errantes à la recherche d’une raison d’exister. À la lumière faiblissante d’une nouvelle journée, vous courez après le bus, vous ajustez votre imperméable, vous achetez vos journaux au kiosque du coin, vous descendez les marches du métro, vous regardez votre montre, vous cherchez votre briquet dans votre poche, vous vous dites bonjour, vous vous dites au revoir, vous vous curez le nez, vous sortez de la boulangerie, vous montez dans votre voiture, vous prenez votre café au comptoir, vous traversez la rue en écoutant les messages de votre portable, vous êtes décoiffé par le vent, vous laissez tombez votre sac, vous repartez dans l’autre sens car vous avez oublié quelque chose, vous commentez le sport, vous commentez la vie…

La vie.

La vie !

Comment pourriez-vous parler de ce que vous ne comprenez pas ?

La vie !

En avez-vous une, de toute manière ? Savez-vous ce qui vous pousse à sortir de vos tanières odorantes pour mieux propager votre puanteur à l’extérieur ? Où allez-vous ? Pour quoi faire ? À quoi vous sert de polluer ma vue de votre présence ?

Péniblement, le jour se lève. Les réverbères s’éteignent dans un signal impérieux de début de vie matinale. La pluie est fine mais ne cesse pas. Un flot discret coule le long du caniveau. Tickets de métro, papiers gras, fourmis et autres bestioles sont emportés par le courant et précipités vers les égouts.

Je me demande : quel est le raz-de-marée qui saura vous emporter ?

Non, je ne vous aime pas. Le devrais-je ? Vous allez et venez en toute inconscience, sans vous soucier de rien d’autre que de votre repas du midi, du commentaire de votre patron sur le dossier machin ou du regard fade du commerçant qui va vous tendre la machine à carte bleue. Vous êtes des futilités sur pattes qui pourraient aussi bien être balayées par une rafale de vent. Qu’est-ce que cela changerait ? Rien. Le monde serait le même sans vous. Qu’allez-vous faire aujourd’hui qui mérite vraiment d’être fait ? Qu’allez-vous faire aujourd’hui qui puisse faire la différence ? Allez-vous justifier votre vie, aujourd’hui ? Allez vous accomplir quoi que ce soit qui puisse payer le prix de l’oxygène que vous brûlez dans vos poumons englués de goudron ?

Vous n’avez aucune conscience de votre totale inutilité. Vu d’en haut, vous n’êtes rien. Vous ne valez ni plus ni moins que ces merdes glissantes que vos pathétiques compagnons quadrupèdes laissent derrière eux. Avez-vous réfléchi à l’absurdité de votre existence ? L’avez-vous comparée avec vos rêves ? Avec ce que vous pourriez réellement accomplir si vous preniez conscience des choses ? En avez-vous seulement, des rêves ?

Une lumière laiteuse prend possession des lieux. Le ciel s’allume mais la pluie ne se rend pas. Une grand-mère en robe de chambre promène un yorkshire transformé en serpillière. Le garçon de café écrit le menu du jour sur l’ardoise. Un laveur de vitres termine la vitrine du salon de coiffure. Une voiture en klaxonne une autre qui n’a pas redémarré assez vite une fois le feu passé au vert.

Vos rêves…

Vos rêves sont aussi minuscules que vous. Vous aimeriez vous taper la top model du mois, celle affichée sur le côté du kiosque. Vous aimeriez toucher le Loto que vous n’avez pas joué. Mais aussi.

Perdre votre cellulite.

Arrêter de fumer.

Ne pas rater votre train.

Ne pas avoir à aller bosser.

Vous aimeriez que la pluie s’arrête, que votre belle-mère claque enfin, avoir une idée pour le repas de ce soir, que votre fils arrête de castagner tout le monde, avoir une arme, que le feu passe au vert, que votre chien se dépêche de finir, que votre équipe marque un but.

C’est ça, vos rêves. Un gros condensé de rien qui forme un vide volumineux. C’est d’en haut que je vous regarde et c’est d’en bas que vous m’écoeurez. La pluie s’écroule sur vous mais elle ne vous mouille pas. Protégés dans vos petites têtes, vos rêves ne portent pas plus loin que le bout de la rue. Vos cerveaux désirent et salivent en circuit fermé, en fonction de ce qui s’imprime sur vos rétines.

La rue s’anime avec le lever du jour. Certains sortent de chez eux, regardent le ciel, et se transforment à leur tour en parapluies ambulants. D’un air songeur Ils évaluent les risques de rafales de vent d’un air songeur, puis déploient leurs baleines urbaines dans l’incertitude...

Un gamin, lourdement lesté par son cartable, remonte la rue. Son pas, léger et fluide, donne l’impression qu’il effleure les pavés. Il marche sur le rebord du trottoir, surplombe le caniveau. Il regarde quelque chose, peut être un mégot en cours de noyade. Il reprend son chemin, fredonne quelque chose, regarde les vitrines des magasins derrière les rideaux de fer… Il s’arrête soudain devant une grande flaque d’eau constellée de pluie. Il se penche, regarde son reflet, sourit. Puis il saute à pieds joints dans un grand bruit mouillé. Il est couvert d’eau. Il rit aux éclats puis s’en va en courant.

Voilà il est parti.

Tant mieux !

La rue est déserte.

J’attends encore un peu.

La rue est déserte.

Je m’ennuie.

Je ferme les stores d’un geste sec. Mal au cœur. Souvenirs. Le temps s’arrête quelques instants. Je devine le bruit de la pluie. Je devine la sensation de l’eau glacée sur les chevilles de ce maudit gamin. J’ai envie. Avec un mouvement brusque, j’appuie sur les roues. Le fauteuil traverse lentement la chambre en glissant sur le parquet. Il m’emmène vers la table de nuit, près du lit. A côté du verre d’eau, il y a mes médicaments du matin. Je tremble, j’ai du mal à les attraper.

Ici, ici tout est trop haut.

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