« Frontière de paupières »

Rémi Bisson

Je ferme les yeux. Derrière mes persiennes de chair, de l'autre côté, la vie est joie et bonheur, peine et malheur, extase et souffrance.
À l'opposé mon âme se reflète, prisonnière de deux mirettes vert noisette, tourbillonnante à l'infini.
L'instant d'un silence d'une nuit d'hiver, je suis moi, un corps au mécanisme hors logique, qu'un simple grain de sable peut enrayer, abîmer, arrêter... mais non en détruire l'âme.

Je veux rouvrir mes yeux sur des tableaux aux pigments inconnus, venus du fin fond de l'univers. Un champ de blé si jaune que le ciel en deviendrait ultraviolet, une prairie si verte que le soleil en serait rouge feu, une mer si bleue qu'y pétillerait une écume orange.

Il y a aussi un ruisseau. De ceux qui, empierrés, éclaboussent de milliers de gouttes scintillantes ses berges verdoyantes. Son chant comme la harpe, m'apaise.


Il est des sons qui sont des silences.


La bergeronnette d'eau a migré sous le ciel d'Afrique et avec elle la chaleur des nuits d'été. Elle sera là au printemps, m'émerveillera de par ses couleurs, m'exaspérera de par son cri, donnera la vie parmi les narcisses, les iris, les fascines herbées, les pierres enchevêtrées par le courant.


Il y aura cette femme enceinte sans apparat, belle par ce qu'elle est, transpirante d'humanité, agitant dans un halo tel un brouillard prisonnier d'une vallée affleurant la canopée, ses quatre membres sur une musique céleste imaginaire.


Je ne peux pas rouvrir mes persiennes. Dans cette nuit d'hiver, où la lune est le miroir blanchi du soleil, je me suis endormi.

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