1, rue Matisse

Edgar Fabar

Avant de trouver sa place dans l'univers, il faudrait déjà en trouver une dans le bus.

Toutes les fois où je montais dans un autobus, j'étais toujours bien en peine de choisir ma place. Dès l'école,  je n'ai jamais su où me mettre. Toute ma vie ne fut, je crois,  qu'une longue suite de numéros de rue auxquels je n'appartins vraiment jamais. Ou une succession de routes qui s'achevèrent avec brutalité.

C'est l'année dernière que les choses commencèrent à m'échapper. J'habitais sur le port et ma voiture était toujours en rade. Las d'entendre les quolibets des mouettes, je mis les voiles un matin de juin. Je vécus ensuite 1 rue Matisse. Là, ce fut carrément atroce : j'avais mal partout, en permanence. Sur le point de tout envoyer valser une fois de plus, je finis par rencontrer Lolo une danseuse de talent, tout près de l'Étoile à Paris. Ce fut le coup de foudre, et très vite, nous emménageâmes. Hélas, cela ne dura pas, car j'appris par le plus grand des hasards et le plus mesquin des destins, qu'elle me trompait avec son professeur de yoga, un gars très souple qui habitait en elle lorsque je n'étais pas là. Pour se justifier, elle me dit qu'habitant rue Degas, c'était tout à fait normal qu'elle se partageât. Et ce fut donc avec appréhension que j'arrivai rue De Gaulle. Adresse que j'occupai néanmoins peu de temps. La faute à un dégât des eaux que causa une femme fontaine un soir de pluie.

Après toutes ces péripéties, mon enthousiasme se trouva tout à la fois refroidi , tempéré et échaudé. J'étais dans cet état d'esprit critique lorsque je me mis en quête d'un refuge pour panser mes idées. Près d'une lampe qui ne manquait pas d'air,  je tombai nez-à-nez avec un ange tout nu. Elle me demanda si j'étais perdu. Touché par sa délicatesse autant que par sa bouche d'incendie, je me confiai à elle. « Je suis arrivé à la croisée des impasses, je ne sais plus trop où rêver ». Elle me dit de ne pas m'en faire, que j'avais frappé à la bonne porte. Ne voyant nulle part aucune trace de la porte salvatrice, je me mis à être inquiet, comme l'embrayage doit l'être sous le talon aiguille. Malgré mon air incertain, elle poursuivit :
- mon chou
- très chère
- non pas pour toi
- comment dois-je vous appeler alors ?
- allez viens mon rigolo, on va chez moi
- c'est chic
- non c'est juste une caravane.
Une puce sauta derrière mon oreille et tandis qu'à sa demande je la grattai, je compris que j'avais atterri avenue de la Petite Vertu. Comme je n'avais pas l'envie de m'allonger sur le plus vieux divan du monde, je passai mon tour puis mon chemin.

Épuisé de faire du surplace, je courus jusqu'à la centrale EDF de Pylône-sur-mer. Tout près de la décharge électrique, je tombai sur « Le Flash » un petit hôtel calamiteux qui clignotait à qui mieux mieux. Je pénétrai confiant, certain de trouver là un abri pour la nuit. Piqué par ma curiosité, je demandai l'origine de ce nom au patron, qui baillait derrière son compteur. Il me répondit que l'ancien proprio avait racheté l'hôtel grâce à une grille flash. Et il ajouta qu'avant ça s'appelait les Quatre éclairs. Repiqué par une curiosité décidément belliqueuse, je lui demandai pourquoi les Quatre éclairs ? Sans crier gare, il se mit à péter les plombs, et dans une colère brune, il me taxa de guestapiste. Pour le calmer, je lui offris une pastille Vichy, et je lui dis qu'il n'était pas utile de disjoncter comme ça, que j'étais juste à la recherche d'une piaule pour la nuit. A peu près amadoué, il me dit que j'avais frappé à la bonne porte. « Je dis rien mais j'en pense pas moins » murmura mon sourcil tout en adoptant une position circonflexe. Quelques minutes plus tard, prenant possession de ma chambre, je découvris que j'avais une très belle vue sur un transformateur géant, aux allures de monstre phosphorescent, qui ronflait bruyamment. Moi-même à court de jus, je rampai sous mes draps vert luisant. A peine assoupi, il se mit à faire jour comme en plein jour, mais en pleine nuit. Cet épique phénomène se reproduisit trois fois emportant avec lui la nuit et mon sommeil. Je me levai donc avec la drôle d'impression d'avoir regardé le soleil dans les yeux toute la nuit. Apercevant mon regard amoché, le patron guilleret lança un clin d'œil en plein sur ma poire. « Alors m'sieur, ces quatre éclairs, c'est plus clair ? » Sentant mon humeur chavirée vers l'orage, je partis sans le saluer.

Lorsque enfin je parvins rue de l'Arrivée, je compris que je n'avais plus nulle part où aller. Et c'est en passant devant un bureau de poste que la solution m'apparut : je n'avais qu'à me glisser à l'intérieur d'une boîte à l'être pour que la poste remplisse le dessein auquel Dieu lui-même avait renoncé. Après de nombreux efforts reptiliens, je réussis à me glisser dans une enveloppe à bulle, tout de même plus confortable que du simple papier, et puis, je me faufilai dans la fente. Coup de chance, je n'attendis que très peu de temps avant que le préposé des PTT n'intervienne. Lorsqu'il ouvrit la boîte, il ne parut pas surpris de me découvrir ainsi tout enveloppé. Il se contenta de saisir son tampon et de me recouvrir de la mention « adresse inconnue, retour à l'expéditeur ». D'abord déçu par cette fin de non-recevoir, je repris espoir lorsqu'on me transféra au Centre de Tri des Existences Errantes. Voilà deux mois que j'y suis, bien installé au fond d'un carton qui sent bon la truite américaine, et j'attends, avec joie et confiance, qu'un expéditeur se manifeste pour qu'enfin, je trouve une place quelque part.

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