10. Première provocation

Marie Weil

Eric et Lucas vivent le début de leur amour caché aux yeux des autres. Pourtant des rumeurs sur leur couple ne tardent pas à fuser dans le lycée.

C'est difficile d'être tout le temps enfermé chez soi lorsqu'on est seul, mais je ne m'en plains pas. Je peux regarder la beauté de la campagne tous les matins quand le soleil se lève, et l'admirer comme bon me semble à n'importe quel moment de la journée. Il y a d'ailleurs un jardin derrière la maison, un beau jardin que ma mère prenait toujours plaisir à donner vie. Quand je le pouvais, j'essayais de m'en occuper, mais aujourd'hui mon cœur malade m'empêche de le faire.

Il m'est d'ailleurs interdit de faire beaucoup de choses à cause de cette maladie, comme par exemple me promener en ville ou aller dans un parc d'attractions. Si je me risquais à faire ces activités, mon cœur pourrait s'arrêter à tout moment, et cette perspective n'était pas réjouissante.

Alors je m'occupe comme je le peux. Je lis, je regarde la télé, je fais un peu de ménage et, surtout, j'essaye d'écrire autant que je le peux. Cette dernière activité me prend une grande partie de la journée. J'aime également discuter avec Jenny, mon infirmière.

Elle commence à être moins timide avec moi, on discute de tout et de rien, et parfois elle me confie les problèmes qu'elle rencontre au boulot.

- Vous savez, Mr Smith, j'ai remarqué que vous ne parlez pas beaucoup de vous… Les autres patients dont je m'occupe me parlent volontiers de leur passé, mais pas vous », m'avait-elle dit un jour.

C'est vrai que je ne lui parlais pas beaucoup de moi et de ce que j'avais vécu durant ma jeunesse. Je n'en voyais pas vraiment l'utilité, et j'avais peut-être aussi un peu peur de la choquer.

-« Ce n'est pas que je ne veux pas partager avec vous ce que j'ai vécu, mais il y a des sujets qui sont un peu sensibles, avais-je répondu.

- L'un de mes patients est un ancien nazi, alors je peux vous dire que les sujets sensibles ne me font plus rien », m'avait-elle dit avec un petit sourire.

Cela m'avait fait rire et mis en confiance. Après tout il y avait pire que moi !

-« Très bien, alors je vais vous dire des choses sur moi… Si je vous disais que je suis homosexuel, cela vous choquerait-il ? »

Je ne cacherais pas que cette révélation l'avait surprise, mais elle n'en avait pas paru choquée pour autant.

-« Non, pas vraiment, m'avait-elle dit, j'ai des amis qui sont gays comme vous.

- Ah vraiment ?

- Oui, ce n'est plus aussi choquant aujourd'hui, il y a bien des stars qui sont homos et qui le revendiquent publiquement !

- Comme Freddy Mercury ? avais-je suggéré.

- Par exemple… »

Après cette conversation, elle avait dû partir pour s'occuper d'un autre patient. Je dois avouer que cet échange m'avait fait le plus grand bien, et c'était le cœur léger que j'étais allé dans ma chambre pour attaquer sans doute une partie des plus importantes qui me restait à écrire.






Lucas et moi formions à présent un vrai couple dans le plus grand secret. La situation était assez marrante, parce que durant la journée nous nous comportions comme les meilleurs amis du monde, alors que le soir nous redevenions un couple amoureux. Quand les cours s'achevaient, on se retrouvait dans une vieille usine désaffectée à l'écart de la ville ou nous pouvions nous embrasser et nous prendre dans les bras en toute intimité. C'était des moments pleins de tendresse ou on se parlait également de notre journée de cours ou de nos familles respectives.

J'aimais ces rendez-vous secrets, mais ce qui me dérangeait était que nous étions obligés de nous cacher pour vivre notre amour. Je rêvais secrètement de nous voir nous tenir par la main et marcher au milieu du monde sans craindre le jugement des gens.

Je ne cessais de penser à cela, mais pour l'heure je n'étais même pas capable d'en parler à ma mère, alors que je savais qu'elle ne me jugerait pas sur ma sexualité. J'avais peur de le lui dire.

Seule Rebecca savait pour nous, et elle n'avait pas caché sa joie ! Elle avait serré son petit blond dans ses bras en lui frottant la tête comme un chien, en lui disant : « Tu vois ? Je te l'avais dit, espèce d'idiot ! » Tandis que pour moi, elle m'avait juste donné une vigoureuse tape sur l'épaule en affichant un sourire narquois. Peu après, nous étions allés dans un bar pour fêter cette nouvelle devant un verre de soda. Alors que Lucas était occupé à prendre les commandes, Reb m'avait dit, tout en le regardant :

-« Je suis contente que tu sois avec lui, Eric, il a besoin de quelqu'un à ses côtés après ce qu'il a vécu.

- Je sais, il m'a tout expliqué… On dirait pas comme ça, mais c'est un warrior !

- Oui, je sais… Mais je suppose que vous vous cachez ?

- Ouais malheureusement… J'aimerais tellement qu'on soit comme les autres couples. Je trouve ça injuste de se cacher juste parce que nous sommes différents pour les autres.

- Alors pourquoi ne pas prendre le risque de révéler votre amour ? »

Je l'avais regardé comme si la réponse était évidente.

-« Rebecca, c'est pas si facile, les gens jugent tout le temps et je n'ai pas envie que Lucas souffre de cette situation, lui avais-je répondu.

- Eric, il faudra bien un jour passer au-dessus de leurs jugements, un jour ou l'autre vous devrez vous affirmer, même si ça fera mal pour lui.

- Ouais, sans doute. »

Les mots de mon amie m'avaient fait réfléchir, elle avait raison en affirmant que ce n'était pas parce que nous étions un couple de garçons que ça devait nous empêcher de vivre notre amour au grand jour. Tout le monde juge, que ce soit la tenue vestimentaire, les résultats scolaires, etc… Mais que penseraient-ils s'ils apprenaient que cette personne aux habits rapiécés et aux notes médiocres ne pouvait même pas dormir dans un endroit chaud et accueillant parce que la vie ne lui avait pas fait de cadeaux ? Alors que penseraient-ils du fait que c'était uniquement l'amour qui nous avait réunis Lucas et moi ?

Les jours passaient et c'était la même routine : la journée nous étions en cours et le soir dans cette usine délabrée. Le froid de l'hiver rendait ce lieu glacial et je ne parvenais pas à réchauffer mes mains, même si elles tenaient celles de Lucas. Ce dernier tremblait d'ailleurs beaucoup. La veste qu'il portait n'était vraiment pas adéquate pour cette saison, et je me demandais souvent pourquoi il ne s'en achetait pas une autre.

Un soir, il répondit à cette question, alors que je le serrais dans mes bras pour le réchauffer.

-« Les fins de mois sont durs en ce moment, alors on essaye de faire des économies. Je n'ai pas le cœur de demander à maman de m'acheter une nouvelle veste », me dit-il.

En soupirant, j'ai dénoué mon écharpe pour la nouer autour de son cou. Il me regarda d'un air surpris.

-« Comme ça, tu auras moins froid »

Il me sourit tendrement et regarda l'écharpe que je venais de lui mettre.

-« Tu peux la garder, j'en ai d'autres. »

- Merci », me dit-il.

Cette foutue écharpe ne l'avait plus quitté, même dix ans plus tard. C'était d'ailleurs elle qui avait été la cause des premières rumeurs de notre couple dans le lycée.

Quelques jours plus tard, je remarquai que des murmures et des regards soupçonneux et moqueurs se faisaient à notre passage. C'était plutôt discret au début, mais par la suite c'était devenu plus direct ; certains n'hésitaient plus à pouffer de rire lorsque je les regardais.

Je trouvais cela étrange, et je me demandais pourquoi tout le monde réagissait ainsi. Ce fut Rebecca qui m'apporta la réponse.

-« Tout le monde sait que vous êtes ensemble toi et Lucas, me dit-elle d'un ton inquiet.

- Pourquoi ?

- A cause de l'écharpe que tu lui as donné, et le fait que vous passez tout votre temps ensemble. Et apparemment quelqu'un vous a vus dans l'usine où vous vous retrouvez tous les soirs. »

J'en restai bouche bée. Mais la surprise passée, je restai déterminé à me sortir de cette situation et surtout à défendre notre couple. Quiconque ferait du mal à Lucas aurait affaire à moi.

Ce qui ne tarda pas à arriver. Le lendemain de cette révélation de Rebecca, je sortais du cours de science – le seul où Lucas et moi n'étions pas ensemble. J'étais sur le point de le rejoindre, lorsque je le vis dans une situation critique. Un groupe de garçons qui n'étaient même pas de notre classe lui tournait autour, et mon ami semblait en colère.

-« Lâchez-moi, sérieux ! En quoi ça vous regarde ? dit-il d'une voix forte.

- On veut juste savoir, mon p'tit Lucas, répondit l'un des garçons, tandis qu'un de ses copains riait comme un phoque attardé.

- Ouais, on veut savoir si tu l'as déjà baisé ! » lança un autre en riant.

Instantanément une colère noire m'envahit lorsque ces mots parvinrent à mes oreilles. Cela me confirma que ce qui choquait ce monde était juste le sexe, et non l'amour que deux hommes pouvaient se porter.

Je fonçai directement vers eux et bousculai volontairement l'un des gars.

-« Hé, tu peux pas faire attention, le pédé ? me dit-il.

- ça te dérange, connard ! » lui lançai-je en me plaçant à côté de mon compagnon.

Je le regardai dans les yeux sans sourciller. Il me défia par ces paroles :

-« Si je te disais que oui, tu ferais quoi ? »

Je m'approchai de lui et lui lançai :

-« Et si je t'embrassais là, maintenant ? toi tu ferais quoi ?

- T'es malade, mec !! » bredouilla-t-il en reculant de dégoût.

Je me tournai vers Lucas et, sans un mot, je lui pris la main et l'embrassai tendrement sous le regard ébahi des attardés. Je venais de faire ce geste pour leur montrer que je n'avais pas peur d'eux et qu'ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient, ça ne changerait rien entre Lucas et moi.

Puis je décidai de jouer le tout pour le tout. Je leur fis face, le regard plein de défi, et déclara :

-« Si je vois l'un de vous tourner encore autour de lui, vous aurez droit à mon poing dans la gueule pour que vous compreniez, c'est clair ? »

Après quelques secondes de flottement, le groupe de garçons s'éloigna en nous jetant des regards noirs. Je soupirai de soulagement, puis focalisai mon attention vers mon ami. Ce dernier m'observait d'un air choqué, sans doute à cause de ce baiser que je lui avais donné.

-« Tout va bien ? Ils ne t'ont pas fait de mal au moins ? lui demandai-je.

- Non… mais… tu m'as embrassé devant eux, me dit-il d'un air pas rassuré.

- Et alors ? Maintenant je me fiche que ça se sache dans tout le lycée. J'en ai marre de me cacher juste parce qu'ils ont des jugements à la con.

- Je comprends, mais maintenant ils vont nous montrer du doigt…

- Lucas, ne t'inquiète pas pour ça, je suis là, et si jamais ils s'en prennent à toi, ils auront affaire à moi… Tout ira bien maintenant.

- Vraiment ?

- Vraiment. »

Il sourit en baissant les yeux. En regardant ma vieille montre, je me rendis compte que nous étions en retard pour le cours d'histoire. Nous avons couru à travers les couloirs en évitant soigneusement le regard des autres.

Ce fut seulement une fois à la maison que je pris conscience de mes actes. Tout le lycée allait être au courant pour nous deux, mais je me devais d'être prêt à affronter cela.

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