30. Pardonner ?

Marie Weil

Mary cessa la lecture et se tourna vers son mari. Celui-ci était en larmes. Jamais encore, Max n'avait pleuré ainsi devant sa femme, mais là il s'en foutait de ce qu'elle pouvait penser. Les mots de son père avaient été si bouleversants !

-« Oh chéri ! gémit-elle, visiblement touchée par l'état de son mari.

- Mon père est resté près de lui toute la nuit jusqu'à ce qu'il rende son dernier souffle… Jamais encore il ne m'avait raconté ce moment terrible… C'est si dur d'entendre tout ça, dit-il d'une voix tremblotante.

- Je suis désolée, Max.

- Il me manque tellement, Mary ! »

Puis soudainement il se jeta dans les bras de sa femme et pleura sans retenue. Elle lui murmurait des mots apaisants à l'oreille, lui dit que tout allait bien se passer maintenant, mais Max l'écoutait à peine. Tout ce qu'il voulait à cet instant, c'était oublier ce qu'il avait appris.


Le flot de larmes tari, Max se confia à sa femme pour la première fois de sa vie sur tout ce qui concernait son enfance et son adolescence qu'il avait passé avec Eric et Lucas. Grâce aux photos laissées par son père, il lui raconta les moments qui l'avaient marqué, avec quelques anecdotes marrantes, comme celle où Eric avait fait une mauvaise blague à Lucas en posant un seau d'eau en équilibre au-dessus d'une porte. Tous les deux avaient eu le fou rire de leur vie ce jour là !

-« C'était vache de notre part, mais ça valait le coup… Si tu avais vu sa tête ! s'exclama-t-il en riant.

- J'imagine bien ! J'ai vraiment l'impression que ton père était en réalité un grand gamin dans sa tête ! constata-t-elle.

- Oh oui, il l'était, même il pouvait aussi se montrer très sérieux. Papa Lucas en avait parfois tellement marre de ces pitreries qu'il me disait que j'étais plus mature que lui. »

Ils rirent de bon cœur. Pouvoir enfin parler de son passé avec Mary lui faisait beaucoup de bien. Il s'était rendu compte qu'enfin il ne se focalisait plus que sur les moments sombres de sa vie, se remémorer les bons moments était une bonne thérapie pour lui

-« Ton enfance a vraiment été géniale avec eux, Max… Si seulement les personnes les plus fermées d'esprit pouvaient t'entendre, je suis certaine qu'elles changeraient d'avis, dit Mary en regardant une photo.

- Tu crois ?

- Évidemment ! A toi seul tu prouves qu'avoir des parents homosexuels n'est pas contre nature comme certains le disent ! Ils peuvent donner autant d'amour à un enfant que des parents hétérosexuels, et ça, ça n'a pas de prix chéri. »

Il soupira en regardant la pile de feuilles qui s'était considérablement amaigrie depuis le début de sa lecture. Il savait que la suite n'allait pas être facile à lire, car il s'agissait sûrement de la partie de la vie de son père qu'il ne connaissait pas, à partir du moment où il l'avait lâchement abandonné. Qu'avait-il pensé ? Lui en avait-il voulu ? Qu'avait-il fait pour reprendre seul sa vie après tout ce qu'il s'était passé ?

Max avait peur de connaître la vérité, mais c'était aussi important qu'il le sache, afin de pouvoir faire la paix avec la mémoire de son père une bonne fois pour toutes.

-« Est-ce que tu vas continuer à lire jusqu'au bout ? demanda sa femme.

- L'enterrement de mon père a lieu demain, et si je veux y aller je dois être en paix avec lui. Et la seule solution c'est de lire ce qui reste de pages… même si ça doit me prendre toute la nuit », répondit l'homme.

Mary fit un sourire d'admiration à son mari.

-« Ce qui veut dire que tu as l'intention d'y aller ?

- Oui… je pense que je pourrai enfin tirer un trait sur ce passé si je me rends à l'enterrement.

- Je suis contente de t'entendre dire cela. Je t'avoue que si tu avais refusé d'y aller, je t'aurais traîné de force là-bas !

- Heureusement que je n'aurais pas à subir ça alors ! »

Tous deux rirent franchement. Max se sentait beaucoup mieux depuis qu'il s'était laissé aller à pleurer à chaudes larmes. D'avoir fait cela l'avait libéré d'un gros poids qui lui pesait sur les épaules depuis bien trop d'années. Rebecca avait raison, pleurer un bon coup soulageait beaucoup !

Ce sentiment de légèreté venait de lui donner le courage nécessaire pour lire les dernières pages emplies de l'écriture de son père.

Alors sans plus tarder, il se plongea à nouveau dans sa lecture.


J'ai longtemps pleuré après la mort de Lucas. Comme je m'y étais attendu, la douleur n'avait pas perdu en intensité, malgré les treize années qui s'étaient écoulées. C'était sans doute la raison qui fit que je n'avais jamais pu faire mon deuil.

En y repensant, j'ai arrêté d'écrire durant quelques jours. L'envie n'était plus aussi présente et je sentais que j'avais besoin de faire une pause dans mon projet, car je m'étais rendu compte qu'écrire ne faisait que remuer le couteau dans la plaie, et je souffrais déjà bien assez comme ça.

Jenny se rendit compte que je passais moins de temps dans mon bureau. Elle se retint longtemps de me demander pourquoi j'avais arrêté mon écriture, mais sa curiosité fut plus forte.

-« J'ai besoin d'une pause, lui ai-je dit. Être plongé en permanence dans mes souvenirs n'est pas très bon pour moi.

- J'ai plutôt l'impression que vous commencez à baisser les bras, m'a-t-elle répondu.

- Peut-être… »

Elle s'était assise, l'air déçue.

« Je peux vous demander pourquoi ? » m'a-t-elle demandée

- Je ne sais pas, Jenny… c'est comme une résignation.

- J'avais peur que vous répondiez cela, a-t-elle soupiré.

- Pourquoi ?

- Parce que parmi le peu de patient mourant que j'ai je les ai vue abandonner ce qu'ils faisaient parce qu'ils pensaient comme vous,... ils allaient mourir et plus rien n'avait d'importance à leurs yeux.

- Et vous en pensiez quoi ?

- Que c'était lâche de leur part, a-t-elle répondu sans aucune hésitation.

- Vous me trouvez lâche, alors ?

- En quelque sorte, oui. »

Je ne pus que sourire face à cette réponse. J'ai toujours aimé la franchise de Jenny, et sur ce coup là elle avait raison : j'étais un lâche.

-« Je suis surprise que vous abandonniez votre projet. Je pensais que vous n'étiez pas comme les autres, que vous alliez arriver au bout de celui ci… Pourquoi vous arrêter maintenant ? m'a-t-telle demandé.

- C'est une question à laquelle je ne suis pas sûr de vouloir répondre… La réponse a du mal à sortir.

- Essayez quand même...peut-être que ça vous soulagera d'en parler à quelqu'un. »

Je lâchai un soupir bruyant en regardant le paysage qui se trouvait juste derrière cette fenêtre. Le chant des oiseaux adoucissaient cette journée. L'astre solaire était sur le point de rencontrer l'horizon, ce qui donnerait à coup sûr un magnifique coucher de soleil.

Doucement je m'étais confié à Jenny en lui relatant ce qui s'était passé avec Lucas quand il était tombé malade. Je lui racontais nos combats pour avoir suffisamment d'argent pour tout mener de front – les frais courants et les frais de traitement – l'altercation que j'avais eu avec le directeur du lycée et sa surveillante en chef et enfin la mort de mon compagnon. Jenny m'écoutait attentivement, et je voyais son expression changer à mesure que je progressais dans mon récit. Quand j'eus terminé, elle était visiblement bouleversée.

-« Je crois que c'est l'une des histoires les plus tristes que j'ai eu à entendre », me dit-elle d'une voix pleine de tristesse

J'acquiesçai en regardant à nouveau le coucher de soleil, puis je me suis levé pour aller à l'étage. Je pris mes feuilles et mon stylo posés sur mon bureau. Jenny avait raison, c'était lâche d'abandonner aussi près du but, juste parce que mon heure n'allait pas tarder à sonner.

Comme elle me l'avait fait remarquer, cette histoire était certes triste, mais elle était aussi belle, et elle méritait qu'on la termine.








Signaler ce texte