4. Lucas et Rebecca

Marie Weil

Après l'accident, Eric apprend à connaître Lucas mais aussi sa meilleure amie Rebecca. Il découvre pour la première fois ce que c'est que d'être entouré par des amis.

L'accident m'avait flanqué la plus grande frousse de ma vie. J'avais dû aller faire un tour aux urgences pour vérifier que mon nez n'était pas cassé. Mais celle qui avait sans doute eu encore plus peur que moi fut ma pauvre maman qui était arrivée en catastrophe aux urgences de l'hôpital ; ils l'avait prévenue que je m'y trouvais. Ce fut à partir de ce jour qu'elle avait pris la décision de me ramener tous les matins au lycée en voiture. Ce qui me chagrinait, c'était que sans cette foutue insomnie, elle n'aurait jamais été traumatisée de la sorte.

J'étais rentré de l'hôpital le soir même avec le nez recousu, couvert d'un pansement. Maman avait insisté pour que je reste à la maison le lendemain, mais ça me semblait inutile ; je n'avais rien de cassé et je me sentais parfaitement bien, malgré la peur que j'avais ressenti la veille. Et puis je voulais à tout prix remercier ce garçon qui m'avait sauvé la vie.

Car oui, j'avais eu le temps de reconnaître mon sauveur, et il s'agissait d'une sacrée coïncidence qui me faisait encore me poser des questions aujourd'hui.

Il s'appelait effectivement Lucas Eb, c'était un garçon aussi solitaire que moi qui, plus est, faisait partie de ma classe au lycée. Du peu que je connaissais de lui, il s'agissait de quelqu'un de discret et silencieux, qui passait son temps avec un livre dans la main et il n'hésitait pas à lire lors de la récré, ce qui lui valait de nombreuses moqueries venant des autres.

J'avais pris la décision d'aller le remercier le lendemain de mon accident. Ne le voyant pas à mon arrivée, j'attendis d'être en cours pour l'apercevoir. J'observais attentivement ses faits et gestes pour me faire un aperçu de sa personnalité.

Discret et silencieux, il ne semblait pas suivre les cours avec attention, vu son regard effacé. Il paraissait être dans la lune en dessinant sans cesse dans son cahier divers dessins, et se permettait même de lire son livre en le posant sur ses genoux.

En le voyant ainsi, il n'avait rien d'extraordinaire, et pourtant il avait eu assez de courage pour me sauver la vie la veille.

Quand arriva l'heure de déjeuner, je me mis en quête de le trouver coûte que coûte. Je dus arpenter le lycée durant une bonne dizaine de minutes avant de le trouver adossé contre un mur, son livre à la main. En m'avançant lentement vers lui, je me demandais de quelle façon j'allais bien pouvoir l'aborder. J'étais loin d'être le plus doué pour engager une conversation avec qui que ce soit, hormis maman.

Prenant mon courage à deux mains, je m'étais approché de lui. Il avait subitement levé la tête et n'avait eu aucun mal à me reconnaître.

-« Excuse-moi… je ne voulais pas te déranger dans ta lecture, lui dis-je, mal à l'aise.

- Non, non… tu me déranges pas », me répondit-il en rangeant précipitamment son livre.

Je m'étais raclé la gorge en me grattant la nuque. Tout cela était si gênant pour moi, j'avais l'impression que rien que le fait de lui parler relevait d'une douloureuse épreuve pour moi. Ce garçon m'intimidait bien plus que je ne l'intimidais.

-« Je… je voulais juste te dire merci pour ce que tu as fait pour moi hier… C'était très courageux de ta part.

- Ah… Ben je t'en prie, c'était normal après tout… » me répondit-il.

Il n'avait pu s'empêcher d'afficher un sourire nerveux en tripotant les manches de sa veste. J'avais l'impression que pour lui j'étais le président Gérald Ford en personne, tant sa nervosité était palpable.

-« Comment va ton nez ? me demanda-t-il.

- Heureusement il n'est pas cassé, ils l'ont juste recousu.

- Je suis content pour toi alors… »

Sentant que ce sujet de conversation s'épuisait rapidement, je me rappelai le livre qu'il avait vite rangé en me voyant.

-« Qu'est-ce que tu lisais tout à l'heure ? lui demandai-je.

- Oh… heu… rien, juste un bouquin que j'ai pris à la bibliothèque, me répondit-il en baissant les yeux.

- De quoi ça parle ?

- Si je te le disais, tu me prendrais pour un crétin…

- Bah pourquoi ? Je lis bien des vieux livres parfois !

- Un livre d'Arthur Conan Doyle, me répondit-il dans un soupir.

- Oh je le connais ! Ma mère a presque tous ses livres !

- C'est vrai ?

- Oui, je connais surtout son personnage Sherlock Holmes, un type aimable à ce qu'il paraît. »

A cet instant là, je n'arrivais pas à croire que je venais de plaisanter avec un inconnu, moi qui étais loin d'être le trublion de la bande. Je me surprenais de plus en plus.

Cela fit rire mon nouvel ami. Puis nous avons commencé à nous détendre et à parler, surtout de livres. Ce qui était surprenant c'était qu'avec ce garçon je me sentais à l'aise, j'avais l'impression qu'un lien s'était immédiatement créé entre nous deux, un lien très fort…


Suite à cette première discussion, Lucas et moi étions devenus amis. Je prenais place à côté de lui pendant les cours, nous mangions ensemble et on rentrait ensemble en fin de journée. Très vite j'appris quelle était sa vie. Sa mère travaillait dans une petite boutique de confiserie dans le centre de Seattle et elle l'avait élevé seule depuis que son père était parti pour des raisons que j'apprendrai plus tard. C'était d'ailleurs elle qui l'avait initié à la lecture dès son plus jeune âge.

En me racontant tout cela, je m'étais rendu compte que nous avions certains points en commun. Nous étions fils unique, nos mères nous avaient élevé seules, c'était comme si le destin avait choisi de nous réunir tous les deux, nous des adolescents mal dans notre peau et qui manquions de confiance en nous.

Je lui avais parlé de mon père, de son engagement dans l'armée, de sa disparition au Vietnam, de maman qui avait dû laisser de côté sa vie de mère au foyer pour aller travailler. C'était étrange et surprenant pour moi car c'était la première fois que je me confiais à quelqu'un, et je n'avais pu empêcher de laisser couler une larme.

-« Ton père te manque beaucoup ? me demanda-t-il.

- Oui… des fois je pense à lui et je me dis qu'il n'aurait jamais dû partir faire cette foutue guerre. Ma mère a tellement souffert de sa disparition… Quand je l'entends pleurer certains soirs, c'est insupportable, répondis-je d'une voix sombre.

- Je comprends, moi aussi quelques fois j'aimerais qu'il soit là… mais avec une autre personnalité. »

Vu le triste regard que me renvoyait mon ami, je compris rapidement qu'il ne souhaitait pas s'étaler sur le sujet.

Au fil des semaines notre amitié ne cessait de grandir. On riait de tout et de rien, on se confiait tout, on aimait traîner ensemble et s'empiffrer de bonbons que sa mère lui donnait lorsqu'elle rentrait de son travail. J'avais l'impression de découvrir quelque chose de nouveau et d'imperceptiblement beau, le fait de parler et de rire avec une autre personne sans paraître ridicule était un sentiment magnifique. Pour la première fois depuis mon enfance, je me sentais compris et aimé par quelqu'un d'autre que maman.

Puis un jour Lucas me présenta sa meilleure amie d'enfance. C'était une jeune fille très souriante au fort caractère et, par moments, un peu garçon manqué. J'allais directement bien m'entendre avec elle et elle impactera considérablement ma vie et celle de Lucas.

Cette jeune fille s'appelait Rebecca John's.

Rebecca et Lucas se connaissaient depuis leur plus tendre enfance, ils avaient fréquenté les mêmes écoles. Elle considérait mon ami comme son petit frère, et elle aimait l'appeler affectueusement « petit blond » à cause de la nuance blonde que prenaient ses cheveux au soleil.

« Reb » comme on la surnommait n'avait pas eu la vie facile. Orpheline depuis son plus jeune âge, elle était passée de famille d'accueil en famille d'accueil, en y rencontrant toujours des problèmes. Comme par exemple cette mère de substitution qui l'avait détestée parce que sa tête «  ne lui revenait pas », ou ce père qui était devenu violent quand il avait commencé à boire de l'alcool plus que de raison.

Le jour où elle m'en avait parlé, la tristesse s'était emparée de moi. Pourtant elle gardait toujours ce sourire et cette joie de vivre ; cette force de caractère était marquante.

-« Tu sais, Eric, m'avait-elle dit un peu plus tard, les yeux fixés sur Seattle depuis un pont, une cigarette aux lèvres, un jour j'aurai un enfant et je ferai tout pour qu'il ait une famille aimante, même si je dois me saigner au travail, parce que pour moi il est hors de question qu'il vive ce que j'ai vécu… Ce n'est pas une vie d'être trimbaler de famille d'accueil en famille d'accueil, crois-moi… »

Jamais je n'aurais pensé que ces mots prendraient un tout autre sens dans ma vie quelques années plus tard.

Mes deux amis et moi étions devenus rapidement inséparables, on passait notre temps en traînant dans les rues de Seattle. D'ailleurs on passait beaucoup de temps à jouer à Gun Fight ou Night River, des jeux sortis récemment dans les bars, et Rebecca se révélait être une excellente joueuse.

Ma mère n'avait pas manqué de remarquer les changements qui s'étaient opérés en moi ; j'étais plus souriant, plus rieur, plus enthousiaste. Je lui parlais tout le temps de Rebecca et de Lucas. Elle était très heureuse de me voir aussi rayonnant, après tant d'années de solitude.

Au fil du temps qui passait, je trouvais Lucas de plus en plus attachant, il m'avait révélé une personnalité rêveuse, drôle et surtout généreuse. Il aimait rire de tout avec moi, mais derrière son visage éclairé je discernais une profonde tristesse. Pourtant j'étais bien loin de me douter que mes sentiments à son égard allaient se révéler bien plus qu'amicaux.


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