A briser en cas de survie.

Elodie Legale

Après l'hiver, le printemps. C'est ce que ma mère m'a toujours répété. J'aimerais qu'elle soit encore là. J'aimerais que ce soit encore vrai. Que cette saloperie d'apocalypse n'ait pas eu lieu. Pourtant, on nous avait prévenu. Combien de fois avions-nous entendu parler de cette foutue fin du monde ? Je faisais partie des personnes qui n'y croyait pas. Pourtant on y était. Et le pire, c'est que j'avais survécu.

Je me suis souvent demandée si je devais écouter mon instinct de survie. Cela en valait-il vraiment la peine ? Pourquoi chercher à survivre là où tout ce qu'on a aimé et connu a disparu ? Et puis j'ai rencontré Nathan, un survivant comme moi. Ensemble nous avons décidé de tenter de nous reconstruire un monde, de partir à la recherche d'autres survivants, et de tenter de résister au nouveau fléau qui frappait le monde entier : les zombies.

Dans mon ancienne vie, j'avais du voir une centaine de films de zombies, mais la réalité était tout autre. Non seulement en France nous étions dépourvus d'armes sous nos oreillers, mais en plus se battre avec un zombie était beaucoup plus physique que ce que j'imaginais. Quand j'ai du abandonner mon appartement pour me diriger hors de la ville, je n'avais trouvé pour arme qu'un manche à balai. Bien évidemment j'étais partie avec mes plus beaux couteaux et autres ustensiles de cuisine mais je ne vous cache pas que je ne rêvais pas d'un corps-à-corps avec une de ces choses aussi puantes que dangereuses.

Aujourd'hui, Nathan et moi partons en mission ravitaillement. A court de produits frais depuis quelques semaines déjà, nous nous étions rabattus sur les conserves pour nous nourrir. Ce n'était jamais une mince affaire de partir en ravitaillement car nous devions nous rapprocher des villes, là où le phénomène s'était le plus répandu. Loin de nous l'idée de jouer aux héros, nous partions dès l'aube pour ne jamais plus avoir à nous confronter à la nuit.

Sac à dos hissés, chaussures bien lacées et des armes blanches sur nous en cas de pépin, nous étions fin prêts. Il nous fallait marcher deux heures avant d'atteindre l'épicerie la plus proche.

Nous avions établi pour règle de toujours déplacer notre campement. Il était hors de question de s'enraciner dans un endroit qui finira de toute manière par grouiller de zombies. Parfois les campements étaient plus confortables que d'autres, parfois on avait hâte de repartir à peine installés.

Je me souviens encore du premier jour où tout avait commencé. J'étais bien au chaud chez moi lorsque j'ai entendu des cris d'enfants. En jetant un oeil par la fenêtre, je pouvais voir des dizaines de mômes de dix ans, couverts de leur propre sang en train de courir dans les rues. Ils provenaient de l'école située à côté. Honnêtement sur le coup j'ai pensé à une mauvaise blague, et puis une des maîtresses est apparue, les yeux convulsés, déambulant dans l'allée. J'ai alors compris que le monde prenait fin. J'ai passé les minutes qui suivirent à pleurer en pensant à mes proches et à mes amis, tétanisée par la peur et le chagrin. J'ai tenté d'appeler tout le monde. Certains ont répondu, d'autre pas. J'ai laissé des messages d'amour, leur ai souhaité « bonne chance » et leur ai conseillé de s'éloigner des villes au plus vite. J'espérais qu'il ne soit pas trop tard, mais je ne le saurai jamais.

Je n'avais jamais pensé que cela se finirait ainsi. Que le jour où le monde s'arrêterait, je serais seule chez moi. Pas une seule personne à laquelle je tiens avec qui traverser cette épreuve. Cette idée me coupait les jambes, mais je n'avais pas le temps de réfléchir davantage, il fallait partir avant que le phénomène ne prenne plus d'ampleur. Quelques fringues, des conserves et un morceau de pain plus tard, je sortais dans la rue. Le chaos avait déjà gagné la ville. Des gens hurlaient, des voitures étaient abandonnées au milieu des routes. Partout du sang, et de la peur.

Je n'avais pas l'étoffe d'un héros, j'ai même toujours été une trouillarde. Quand j'étais petite, avec mes soeurs et des copines, on jouait à se faire peur en se racontant des histoires de fantômes. J'étais la plus grande alors je faisais mine de garder la face, mais en réalité j'étais celle qui avait le plus peur. J'étais de celles qui n'arrivaient pas à dormir après un film un peu trop flippant, de celles qui squattaient des lits pour ne pas être seule dans le noir. Je ne pensais pas pouvoir survivre, mais une force incontrôlable ne me laissait pas le choix que d'essayer.

Avec Nathan, on s'entendait bien. Mais depuis plusieurs jours, nos discussions se faisaient de plus en plus rares. Chacun se murait dans un silence de réflexion. Nous avions survécu, mais pourquoi ? Quel serait notre but ? Nous n'avions aucune destination. Nous avions installés une sorte de routine, nous déplacions notre campement tous les trois jours, nous partions régulièrement en missions « conserves », et nous essayions de fuir ces créatures tant qu'on le pouvait.

Souvent, je pensais à ma propre mort. Et quand ça arrivait, je ressentais une chaleur au creux de l'estomac en pensant à Nathan. Je craignais de m'être attachée – les sentiments nous rendent vulnérables – mais c'était quelque chose que je ne pouvais pas contrôler. Il était devenu ma seule famille.

Enfin arrivés à destination. Cela ne m'avait jamais paru aussi long… Habituellement, nos conversations habillaient le temps du trajet, mais il fallait croire que nous commencions à être épuisés tant physiquement que moralement. Pas de zombies à l'horizon, l'épicerie droit devant, notre mission commençait maintenant. Normalement, cela ne devrait durer que cinq minutes. Il ne fallait surtout pas s'éterniser. La porte de l'épicerie ayant été fracassée bien longtemps avant notre passage, il suffisait de s'y faufiler. Nathan fila au fond chercher des conserves tandis que je m'occupais de la pharmacie. Bandages, pansements, antiseptique, ça serait dommage de mourir d'une bête infection après avoir survécu aux zombies pendant des mois, non ?

- Shhhtt ! Baisse-toi ! me chuchota Nathan.

Il me lança un regard inquiet. J'avais aussi entendu du bruit, mais avec un peu de chance, ce serait seulement un animal… Non. C'était autre chose. Mon Dieu. Une de ces saloperies était là. Je sentis les battements de mon coeur s'accélérer. La peur commençait à me gagner, si bien que mes oreilles commençaient à siffler. Ce n'était pas le moment de fléchir. Je suppliais Nathan du regard de me pas me laisser seule. Il me rejoignit avec précaution et chuchota.

- Y en a qu'un seul. C'est gérable. Si on ne bouge pas, il va repartir.

J'avais l'impression que le bruit des battements de mon coeur résonnait dans toute l'épicerie. Nous regardions le zombie déambuler en grognant à travers les allées. Il n'était qu'à quelques mètres de nous, mais ne semblait pas nous avoir repéré.

- Merde, un deuxième.
- Tu crois qu'ils sentent qu'on est là?
- Possible. Ne bouge pas.
- J'ai peur.

Il me serra contre lui. Il me semblait que d'autres zombies approchaient. Je n'osais même plus ouvrir les yeux.

- C'est fini, Nathan..
- Ne dis pas ça.

Nathan tenta une diversion. Il prit une boîte de haricots verts et la jeta contre la vitre au fond de la pièce. Les zombies semblaient désorientés, ils étaient si stupides qu'ils se dirigèrent tous vers le fond de la pièce. Il fallait qu'on se sauve, maintenant, et surtout sans un bruit.

Nous étions enfin à quelques mètres de la sortie lorsqu'un zombie surgit de nulle part. Nathan lui envoya un coup de pied dans le torse. Mais pas le temps de s'échapper, nous étions désormais pratiquement encerclés. Il y en avait partout.

D'un geste aussi désespéré qu'inutile, j'entraînai Nathan derrière le comptoir des caisses pour nous y cacher.  Il me prit dans ses bras.

- Pardon, j'ai échoué. Je m'étais juré de te protéger…
- C'est pas ta faute..
- C'est moi le mec, c'était à moi de veiller sur toi.
- On a fait tout ce qu'on a pu…

Des larmes coulaient sur mes joues. La peur de mourir me nouait les entrailles. Les mains tremblantes, je serrais le pauvre couteau que j'avais sur moi. Nathan faisait de même. On savait qu'on lutterait jusqu'au bout. Il essuya la larme qui roulait sur ma joue, et avant de nous lancer dans notre ultime combat, il m'embrassa avec fougue.

Nous n'avons pas lutté longtemps. Nous avions pris d'assault les deux zombies les plus proches pour leur planter nos couteaux dans le crâne. Mais les autres n'étaient pas loin, et je fus la première mordue. J'ai senti mon épaule se déchiqueter et suis tombée de douleur. Avant le noir, j'ai vu Nathan courir vers moi, et se faire mordre au bras. Puis plus rien.

Nous n'étions pas des héros, je vous avais prévenu.

FIN

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