Alcid

rena-circa-le-blanc

Atelier écriture du 09.12.2013 - écrire la psychologie d'un personnage en cinq chapitre à partir d'un évènement et selon son père, sa mère, sa femme et lui-même.

Partie I – Le ballon.

Alcid et Gabriel jouent au ballon. C’est la maman d’Alcid qui l’a acheté. Maman, elle dit toujours qu’il faut savoir partager son bonheur. Alors Alcid, tout content d’avoir ce ballon, a demandé à Gabriel d’aller y jouer ensemble. Ils jouent toute la journée et s’éloignent un peu du village. Et ils arrivent au bord de la rivière. Maman dit toujours qu’il faut faire bien attention parce que même s’il sait nager, Alcid pourrait être emporté par le courant de la rivière. Alors il prévient Gabriel, ils doivent être prudents.
Mais le temps passe, et ils oublient les conseils de maman. Et soudain, le ballon tombe à l’eau. Gabriel ne réfléchit pas, et va essayer de le récupérer. Mais les rochers de la rivière sont glissants. Alcid voit son ami tomber à l’eau avec un grand cri. Il ne sait pas quoi faire. Maman dit toujours qu’il faut tout donner pour aider ses amis. Mais qu’il ne faut pas jouer au héros parce qu’on peut mettre sa vie en danger.
Oui mais là, c’est Gabriel qui est en danger. Non, ce n’est pas possible. C’est une blague. Gabriel est l’ami d’Alcid. Il ne peut pas être en danger. Et puis une pensée le heurte. Est-ce que Gabriel peut mourir ? Non, ce sont les méchants des histoires et les personnes âgées qui meurent. Mais alors pourquoi Gabriel ne crie-t-il plus ? Pourquoi ne refait-il pas surface ? Et Alcid ? Pourquoi reste-t-il paralysé au lieu de se lancer à la poursuite de son ami et du ballon ? Pourquoi a-t-il si mal au creux de son estomac ? Pourquoi regarde-t-il, sans pouvoir agir, les eaux tumultueuses avaler ce qu’il reste de la veste rouge de Gabriel ? Pourquoi, soudain, plus aucun de ses membres n’accepte de bouger ? Pas un seul son ne sort de sa gorge, alors qu’il voit disparaître son ami, avec qui il voulait partager son bonheur d’avoir un ballon.


Partie II – Vu par maman.

Ah, mon Alcid. Quand il avait huit ans, c’était un bon gamin. Il était très poli. On lui a rarement fait la morale, avec son père. Mais il avait souvent tendance à se trouver au mauvais moment, mauvais endroit. Parfois, je l’appelais mon petit chat noir, parce qu’il lui arrivait toujours quelque chose. Pour sur, on s’ennuyait jamais avec son père.

Alcid, c’était un enfant très sage, très doux. Et surtout, il était vraiment très gentil. Il aimait partager sa vie avec les autres. Il avait tout un tas de petits camarades. Il y avait Julia, Gabriel, Tao, Asphodèle… et tout le monde jouait avec lui, malgré ses petits malheurs. Ils l’avaient accepté. Les autres l’aimaient bien, il était très ouvert. Il parlait à tout le monde et s’intéressait à tout. C’était un garçon très curieux. Et je pense qu’il était plus intelligent que les autres au même âge. Ce n’est pas parce que je suis sa mère, ses notes prouvent ma bonne foi. C’était un enfant un peu rêveur aussi. Il voulait explorer d’innombrables univers, inventait toujours des objets ou des bêtes bizarres avant de leur donner un nom farfelu sorti tout droit de son monde à lui.
Souvent, il souriait aux anges. Il était comme perdu dans ses pensées, qui devaient nous dépasser son père et moi. C’était un adorable petit garçon, la tête dans les étoiles, à imaginer tant de choses que nul n’a pu voir avant lui. Son père le disait niais et boiteux, mais je pense qu’il ne l’a jamais réellement aimé, parce qu’Alcid était fondamentalement gentil. Je crois même qu’il n’y a jamais eu plus gentil que lui.


Partie III – Vu par papa.

Al’ ? Bah, c’tait une catastrophe ambulante, ce gamin. Déjà petit, il était stupide, mou et il avait cette expression, vous savez, celle des imbéciles heureux. Toujours la bouche grande ouverte, pour qu’on y mette de la bouffe, des mouches, des livres, j’en sais rien moi. Parfois, j’me demande si c’était vraiment mon fils.il m’a fait honte toute ma vie, c’morveux. Et vous savez quoi ? Le pire, c’était l’adolescence.
Après l’incident avec Gabriel, il était plus l’même. Enfin si, c’était bien lui, mais en pire. Je me demandais si on pouvait être plus débile. Bah j’ai pas eu à me poser la question bien longtemps. Bon, la seule chose qu’a changé, c’est les copains. Des humains, en chair et en os, il s’est créé des amis imaginaires. Y’avait m’sieur Chapelain, et m’sieur Dur-Yère. Ah, ouais, moi j’l’appelais comme ça pour l’énerver, parce que lui il l’appelait Molle-Yère ! Alors moi j’disais Dur-Yère !
Et pis il a commencé à faire pousser des plantes que ch’ais même pas si c’est autorisé d’en avoir tellement elles étaient bizarres. Pis il a collectionné les animaux aussi. Surtout ceux qui vivent dans la flotte. Il avait un grain. Sa mère, pauvrette, elle disait « oh regarde notre bébé, c’t’un génie, c’t’un artiste » et d’autres trucs plus stupides les uns que les autres.
Moi j’voulais qu’il ait la tête sur les épaules, alors j’l’ai fais bosser à l’atelier. Ça j’avoue, il faisait du bon boulot. Mais alors, fallait voir la tête d’enterrement du p’tit, y f’sait tout le temps la gueule. Comme s’il était d’venu un de ces fichus poissons et qu’on l’avait foutu hors de l’eau. Les clients, y s’plaignaient pas, mais j’voyais bien qu’ils se d’mandaient c’qu’il avait le p’tit Al !
J’ai bien fais d’quitter sa mère. Putain d’vie gâchée.


Partie IV – Vu par Lise.

Alcid, c’est un homme charmant. Il est poli. Trop poli. Il est avenant. Trop avenant… et puis il est trop discret, trop calme, trop tendre, trop mesuré. Je suis tombée sous le charme de ce qu’il est mais aussi de ce qu’il n’est pas. Chaque fois que mon cœur bat, c’est parce qu’il attend d’Alcid un mot, un geste déplacé, malpoli, démesuré, extravagant. Parfois, je regarde dans son sourire, étiré au millimètre. Mais en regardant dans ses yeux, je sais qu’en réalité, ce n’est qu’une façade. Alcid est incapable de sourire sincèrement.

Alcid est beau quand il ne fait pas ce qu’il ne doit pas faire, et quand il calcule chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Mais il l’est plus encore lorsque tout dérape et qu’il ne sait pus rien, qu’il n’est plus l’homme parfait qu’il voudrait tant être. Je crois qu’il a vécu un drame, et depuis il est dans sa bulle.
Je ne sais rien de son passé. Il n’a jamais dit le moindre mot dessus, et je ne l’ai jamais obligé à parler. Parfois, il s’enferme dans sa serre. Pendant des heures, il regarde les poissons qu’il a pêchés dans le monde entier. Alcid n’est pas un bavard de nature. Mais je sais qu’il parle à ses poissons, avec les yeux. Pourquoi aime-t-il autant les poissons ? Je n’en sais rien. Tout ce que je fais, c’est l’aimer pour ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. Il sait tout de moi, je n’ai pas besoin de tout savoir de lui pour le connaître comme si je l’avais fait.
Alcid est fragile. Il est maladroit et renfermé, c’est pour cela qu’il paraît si ouvert et avenant. Il est complexe et désordonné, c’est pour cela qu’il semble si simplet et rangé. C’est un oiseau blessé que je m’efforce de regarder. Il ne veut aucune aide. Il ne veut pas être soigné par autre que lui-même. Alcid est un solitaire, et il m’aime pour mes qualités et mes défauts, pour ce que je suis et ce que je ne suis pas. Et je l’aime aussi pour ça.


Partie V – Moi.

Je vis dans une rivière sans jamais en sortir. Parfois, je suis aspiré par les remous et les courants. D’autres fois, je sors la tête de l’eau. Mais jamais je ne peux quitter les vagues qui m’emprisonnent.
Gamin, je cassais tout et je tombais sans arrêt. La seule raison pour laquelle j’avais des amis, c’était parce que mon sort les faisait rire. A l’époque, j’étais trop jeune et bien trop naïf pour comprendre que ces regards qu’ils me lançaient n’étaient chargés que des pires moqueries. Il n’y avait que Gabriel qui m’aimait bien. Gabriel était mon ami. Les autres n’étaient que de sales putois. Je les aimais bien quand même. J’aimais tout le monde. Et puis il y a eu le jour du ballon. La rivière, les avertissements, l’insouciance.
Gabriel est tombé, je n’ai pas compris ce qui se passait. Je sais que j’aurais pu le sauver… si seulement j’avais réagi à temps !
Mais voilà, j’avais été pétrifié par la peur. Et une partie de moi voulait croire à une simple blague. J’étais terrifié et fasciné à la fois. Il avait été submergé pendant qu’il hurlait mon nom, et ce cri qui m’avait glacé d’effroi, retentit encore dans mes rêves les plus sombres. Alc… puis le flot qui recouvrait le corps du seul véritable ami que j’ai eu. Ce qui aurait du me motiver à bouger mes muscles pour voler à son secours, m’avait au contraire, figé sur place.

Depuis, c’est comme si j’étais lui. A sa place. Je veux comprendre. Pourquoi, comment. Pourquoi n’ai-je pas été plus fort que cette peur ? Pourquoi ne suis-je pas mort à sa place ? Quelle a étés a dernière pensée ? Savait-il qu’il allait mourir lorsqu’il a crié mon nom une dernière fois, gardait-il espoir de rester en vie ou bien était-il inconscient lorsque les eaux lui ont retiré son dernier souffle de vie ? Comment puis-je vivre alors qu’il est mort par ma faute ? Qu’est-il devenu ? S’est-il transformé en poisson ? Son âme a-t-elle disparu à jamais ou bien vit-elle quelque part, ailleurs ? Ou l’a-t-elle accompagné au fond de cette rivière ?
J’ai fais des poissons ma passion, mon métier. Et parfois, entre deux flots de la vie qui me submergent, je parle à mes poissons. Je leur raconte, je leur demande. Pour moi, ils s’appellent tous Gabriel. Mon ami vit à travers eux.
J’ai trouvé mon âme-sœur. Elle me sort la tête de l’eau, comme mes poissons. Je sais tout d’elle, et elle n’a pas besoin de tout savoir de moi pour me connaître et me comprendre. Elle m’aime pour mon calme apparent et les sautes d’humeur que je n’aurai jamais. Elle seule, m’a vraiment compris. Je suis incapable de sourire, je suis incapable d’être heureux, parce qu’avec Gabriel, je suis mort aussi. J’ai tenu à m’enfermer dans les livres et la comédie. Chaplin et Molière ont été mes guides spirituels. Je me suis coupé des hommes, parce que s’ils ne sont pas méchants, ils se voilent la face ou meurent dans une rivière  bruyante. Lise est mon âme-sœur. Elle m’aime pour ce que je suis et pour ce que je ne suis pas. Et les poissons sont mes enfants. Je les ai appelés Gabriel pour qu’il vive à nouveau.
Je m’appelle Alcid, et lorsque j’avais huit ans, j’ai regardé mon ami mourir sans savoir quoi faire.

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