Alvéoles (11)

Eric Descamps

Je suis sortie ! Tu as droit aux félicitations du Jury, petit pirate ! Je t'emmène dans un resto libanais pour fêter ça, ok ? J'arrive. J'ai faiiiim !

Milos somnolait lorsqu'il avait reçu le message de Sabrina. Il l'avait laissée partir à son rendez-vous avec Morhange, puis s'était pelotonné dans ses couvertures pour profiter encore un peu de son lit.

Il avait environ une demi-heure devant lui : juste de quoi paresser, prendre une douche et se faire beau.

L'idée de partager un repas au restaurant avec Sabrina lui plaisait beaucoup. Leurs conversations étaient agréables, elle appréciait le bon vin tout comme lui, et son côté femme-enfant à la Jessica Alba l'amusait beaucoup. Milos ne comptait plus vraiment le nombre d'hommes qu'il avait vus se retourner sur le passage de Sabrina. Le vrai moment de délectation venait juste après, quand leur regard glissait vers Milos tout en se colorant de jalousie.

Milos n'était pourtant pas dupe. Il était même certain que le début de leur relation avait été chaudement encouragé par le CILTI : on ne noue pas de relations avec un hacker de sa trempe sans prendre de mesures pour limiter les risques. Sabrina avait été chargée de sa surveillance, c'était l'évidence même. Milos n'avait jamais abordé le sujet de manière directe avec elle, car après tout il s'en fichait : il savait que c'était un passage obligé pour rentrer, tôt ou tard, dans la légalité. Il lui avait dit un soir :

— Tu sais, j'apprécie vraiment ta compagnie, même si je me demande parfois jusqu'où ta hiérarchie t'a encouragée à te rapprocher de moi.

Elle n'avait rien répondu, mais la tristesse dont s'était teinté son regard avait ému Milos. Il était resté sur ses gardes et ne lui avait jamais fait de confidences susceptibles d'intéresser le Centre ; de son côté Sabrina ne l'avait pas poussé à en faire.

En se dirigeant vers la douche, Milos laissa revenir à lui les souvenirs de leur premier regard.

On l'avait conduit dans une salle de réunion, où il avait été présenté à Morhange et ses deux collaborateurs directs (deux américains : Sheppard, le responsable de l'infrastructure et Wilson, qui coordonnait les « développements spéciaux »). Sabrina était présente aussi, mais Morhange ne l'avait pas citée. Milos avait poliment serré la main des hommes, et en s'asseyant, avait jeté le premier pavé dans la mare tout en adressant un regard radieux à Sabrina :

— Mademoiselle ne m'a pas été présentée. Est-elle la responsable des opérations ?

Morhange avait pris la parole :

— Non. Sabrina est une de nos architectes réseau.

Milos s'était alors levé et, en faisant le tour de la table de réunion, avait tendu la main à la jeune femme :

— Sabrina, c'est votre prénom, j'imagine ? Je m'appelle Milos Kinski.

— Sabrina Bassalah.

En revenant vers son fauteuil, Milos avait ajouté :

— Enchanté, mademoiselle Bassalah. Je suis ravi de faire votre connaissance, et de connaître à la fois votre nom et votre prénom. Ce n'est pas le cas de tout le monde, mais je suis sûr que cela va s'arranger.

Morhange n'avait pas réagi, laissant Milos enfoncer le clou :

— Pourquoi votre responsable des opérations n'est-il pas convié à cette réunion ?

C'est Sabrina qui avait répondu :

— Il nous rejoindra si M. Morhange l'estime nécessaire.

Milos avait encaissé le coup sans rien laisser paraître, mais le message était clair : la jeune femme protégeait son supérieur. Il avait rebondi :

— L'ordre du jour a-t-il changé ? Nous devions voir en quoi je pouvais contribuer à vos opérations, mais si vous ne me dites pas en quoi elles consistent, comment voulez-vous...

— Nous allons vous expliquer cela, monsieur Kinski, avait répondu Morhange. Rassurez-vous : chacun d'entre nous en sait assez à ce propos pour vous informer. Mais auparavant nous souhaitons en savoir plus sur ce qui vous a techniquement permis de pirater le « who's who » du site www.nato.int sans être inquiété.

Milos avait eu un petit sourire :

— Vous voulez d'abord que je vous montre mes armes, pour qu'ensuite vous puissiez imaginer quelles opérations elles peuvent faciliter ? C'est mettre la charrue avant les bœufs.

— Nous voulons en savoir un peu plus, pas que vous nous dévoiliez tout de but en blanc. Vous faites un pas, nous en faisons un. Et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous soyons assez près l'un de l'autre pour envisager de travailler ensemble. Vous pouvez aussi ne pas faire ce pas, et nous n'en ferons pas non plus.

Milos s'était installé au fond de son siège, regrettant instantanément de donner à Morhange l'impression d'avoir correctement cadré le débat. Il avait cherché le regard de Sabrina, et constaté qu'elle n'avait pas arrêté de le fixer depuis qu'il s'était assis. Elle avait soutenu son regard durant un long instant avant que Morhange ne reprenne la parole :

— Monsieur Kinski ? Vous êtes toujours avec nous ?

*

Lorsqu'il ouvrit les yeux, Dominique comprit tout de suite qu'il avait dormi longtemps : les chênes et les sapins qu'ils avaient quitté au matin avaient fait place aux platanes et aux cyprès. La voiture était arrêtée à l'ombre, toutes fenêtres ouvertes.

Dominique ôta ses lunettes solaires pour mieux se réveiller. Il cligna des yeux : c'était bien la lumière du sud : vive, palpitante, généreuse.

Il se tourna vers le siège du conducteur, pensant y trouver Judith. Il était vide. En un seul mouvement il ouvrit la porte et bondit à l'extérieur du véhicule.

— Judith ?

Il entendit un cri effrayé juste derrière lui et fit volte-face. Judith était là, les yeux grands ouverts.

— Dominique ! Qu'est-ce qui se passe ? Tu m'as fait sursauter !

Il étaient nez à nez.

— Pardonne-moi mon amour, je me suis réveillé, je ne t'ai pas vue, j'ai cru...

— Tu as cru quoi ? Que j'allais abandonner mon tout nouveau mari ?

— Oui, enfin... non, mais tu avais disparu, et...

— En effet, j'avais disparu, dit Judith en ouvrant de grands yeux. Pour faire pipi, c'est mieux, je trouve : montrer ses fesses aux automobilistes dès le lendemain de mon mariage, ce n'est pas mon genre.

— Je veux bien, mais j'ai le palpitant à 180, maintenant. Pourquoi ne m'as-tu pas réveillé en t'arrêtant ?

Judith saisit le poignet de son mari.

— J'avais envie de te regarder t'éveiller, c'est pour ça que j'ai ouvert les fenêtres. Sauf que tu dormais profondément, et que ma vessie n'allait plus tenir longtemps... Ton cœur est à 130, mon mari.

— Merci mon médecin préféré, dit-il en se demandant comment Judith faisait pour compter ses pulsations cardiaques tout en parlant.

— Je suis désolée de t'avoir laissé, Mimmo.

— Ne te tracasse pas. J'ai juste été surpris... On repart ?

— Avec plaisir. Je te laisse le volant.

— Ah, oui, au fond, où sommes-nous ?

— Un peu au sud de Nyons.

— Waouw, tu as bien roulé !

— Et toi tu as bien dormi, mon amour. Tu connais le chemin à partir d'ici ?

— Oui, oui, ne t'inquiète pas. Et puis on a le GPS.

— Ah oui, l'assistant du conducteur moderne, dit Judith sur un ton faussement sarcastique.

— Ne critique pas ma bella machina, ni aucun de ses accessoires, je te prie. Tu pourrais réveiller mes instincts siciliens les plus basiques.

Judith se rapprocha de son mari tout en lui murmurant :

— Tu l'aimes, ta voiture, hein ? Elle est puissante, soumise, elle ronronne quand tu lui caresses les zones érogènes... Accélérateur... Levier de vitesse électronique...

— Voilà, tout juste.

— Un peu comme moi, n'est-ce pas ? ajouta-t-elle.

— Pff... Vous ne jouez pas dans la même catégorie.

Elle vint coller son ventre à celui de son mari :

— Tiens donc ? Et moi, je suis dans quelle catégorie, alors ?

— Celle des emmerdeuses, pour le meilleur et pour le pire.

— Ah bon ? C'est tout ?

Judith déboutonna la chemise de Dominique et promena ses mains sur son torse. Il lui sourit et rechaussa ses lunettes de soleil avant d'ajouter :

— Non, ce n'est pas tout. Tu entres aussi dans la catégorie des viles tentatrices qui veulent la perte des hommes. Maman m'avait prévenu.

— Oh, mais c'est qu'on appelle maman au secours... Les lunettes noires ne suffisent pas à cacher ton désarroi ? Tu es à court d'arguments ? Allons, allons, mais je ne lui veux que du bien , moi, à cette homme-là...

La voix de Judith s'était faite douce et amusée. Devinant ses intentions, Dominique avait reculé lentement, jusqu'à s'appuyer contre la voiture, les fesses contre la portière avant. Les mains de Judith descendirent vers la boucle de la ceinture de son mari, qui jeta un regard circulaire.

— Ne t'inquiète pas, dit-elle toujours plus doucement, j'ai eu largement le temps d'observer les alentours. Nous sommes seuls.

— Je vois... je commence à me douter de la vraie raison de notre arrêt.

Judith fit sauter la boucle de ceinture avec délicatesse, et persévéra vers le bas.

— La vraie raison ? Je l'ai sous la main, mon cher mari.

Plutôt que de baisser les yeux pour vérifier les propos de sa femme, Dominique décida de l'embrasser.

*

Faustine restait assise, les bras ballants. Des larmes coulaient lentement de ses yeux grands ouverts. Cela avait commencé au petit matin, au moment où elle était revenue dans la chambre de Daniel, à peine rassurée quant à l'état de Valérie :

— Ce gars était sympathique, tu sais. J'avais encore chaud. Il souriait tout le temps.

— Daniel ? De quoi me parles-tu ?

— J'avais encore chaud.

— Tu as chaud ? C'est ça ? Tu as trop chaud ?

— Non.

— Tu as froid ? Quelque chose ne va pas ?

— Il était tout sourire, c'est juste que...

— Daniel ? Tu m'entends ?

— Oui, oui...

— Je vais chercher le médecin.

— Il avait les mains moites. Mais sympa, il était sympa.

— Je reviens.

— Il y a le bouton.

Bien sûr. Il fallait bien que ce soit son mari, en plein délire, qui lui dise quoi faire. Elle avait pressé le petit interrupteur rouge situé à droite du lit, et patienté en tentant de garder son calme. Quelques minutes plus tard, une infirmière était venue : la température de son mari était toujours très haute (mais elle ne grimpait plus, c'était bon signe), ce qui pouvait entraîner des discours incohérents. Le médecin arriverait plus tard, « avec aussi un diagnostic pour la vue de monsieur », avait-elle dit.

Faustine attendait encore et encore, car elle n'avait pas le choix, et pour ne pas céder à la panique, elle s'accrochait à l'image de sa fille. Valérie n'accusait plus qu'un bon 39° et dormait paisiblement. Le virus l'avait épuisée, mais elle se défendait très bien. Pour Daniel, le match était bien plus engagé, et Faustine sentait ses propres forces la quitter peu à peu.

Le discours de Daniel tournait en rond dans la tête de Faustine. Un homme souriant, avec qui il avait bu quelque chose. L'homme avait les mains moites mais chaudes. Et Daniel avait fait des efforts avant. Quels efforts ? Il lui avait bien dit avoir accepté un petit boulot, un colis à porter au milieu de nulle part. Elle lui avait demandé si cela lui semblait réglo, il avait dit : « Oui, mon amour, rassure-toi, c'est pour un projet scientifique ». Elle lui faisait confiance : jamais Daniel n'aurait accepté un travail douteux.

Faustine se calmait peu à peu. La surprise causée par les propos incohérents de son mari était passée, et contre toute attente, l'arrivée imminente du médecin la rassurait plutôt que d'aiguiser son impatience. Sans vraiment s'en rendre compte, elle commença à interroger Daniel.

— Daniel ? Tu m'entends ?

— Où est Valérie ?

— Dans une autre chambre. Vous avez tous les deux la grippe A. Elle va bien, elle se repose.

— Merde, c'est de ma faute ?

— On n'en sait rien, mon amour. C'est qui ce type sympa qui avait les mains moites ?

— Il m'a payé.

— Il t'a payé ? Pour ton travail, c'est ça ?

— Sympa, mais les mains moites. Désagréable.

— C'est le type qui t'a employé, c'est ça ? Il avait l'air malade ?

— Sais pas. Crois pas. Non.

La colère monta en elle. Sa famille souffrait, ils étaient à l'hôpital, son homme ne voyait pas. Que ce soit ou non à cause de ce type, l'esprit fatigué de Faustine se rua vers le présumé coupable.

— Daniel ? Est-ce qu'il avait l'air malade ?

— Non, non. Pas malade. Les mains moites.

— C'est le type qui t'a payé et que tu as vu hier matin, c'est ça ?

— Oui.

— Et il n'avait pas l'air malade mais il avait les mains moites ?

— Fatigué, Faustine. Pas l'air malade. Il m'a remercié. Payé.

— Ok, il t'a payé. Puis il est parti ? Tu connais son nom ? Son numéro de téléphone ?

— Dans mon portefeuille.

— Ton portefeuille est à la maison, mon amour. On l'a oublié. Tout est allé vite, je n'ai pas pensé à le prendre.

— Il y a le bouton.

— Le bouton, oui, j'ai appuyé, l'infirmière est déjà venue. Le médecin ne va plus tarder.

— Non, je veux dire...

— Tu veux dire quoi ?

— Le bouton sous la machine.

— La machine ? Quelle machine ?

— Je l'ai déposée au col des Vosses.

— C'était ça ton travail ? Déposer une machine ?

— Et appuyer sur le bouton. J'ai mal à la tête.

— Le médecin arrive.

— C'est à cause de la lumière.

La porte de la chambre s'ouvrit, laissant entrevoir un jeune homme avec un stéthoscope autour du cou, qui les salua poliment. Faustine ignora son bonjour :

— Daniel ? Que viens-tu de dire ?

— Je ne vois pas bien, mais ça revient.

Faustine se retourna vers le médecin.

— Cela devrait même aller mieux assez vite, dit-il d'un ton satisfait. Si vous voulez bien m'accorder quelques minutes, je vais vous expliquer tout cela.

Alvéoles est disponible en texte intégral ici...

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