Antéchrist O

hugues-stephane

Coup de foudre


Assoupi dans l'herbe, il fut caressé par le bourdonnement d'un insecte à l'allure incertaine. Cette intrusion aux frontières de son oasis morphéique le fit émerger insensiblement vers la réalité, sans toutefois qu'il pût s'y maintenir, tel qu'il était, là, pris au fond de son endormissement lesté par le poids du flegme de cette fin d'été. Près de sa tête un livre avait laissé fuir un peu de son suc, déteint jusqu'à sa mémoire, s'était imprégné aux confins de lui, avait repeint des murs immaculés dans le dédale de son esprit, tagué tapisseries et tableaux que le temps, les maîtres et autres haleurs avaient voulu lui rendre indispensables.

Il avait rêvé, s'était laissé emporter profondément par les mots qu'il avait lus, pris par eux comme par des milliers de petits bateaux en bois jetés le long d'un ruisseau de songes.

Comme il ouvrait les yeux il aperçut un regard furtif et doux, celui d'un ange dont la lumière avait posé une goutte de flamboyance solaire sur le sommet de la tête. Dans l'opale des yeux pers qui naviguaient des siens au livre entrouvert, il se vit telle une lueur de bougie au travers le verre. Un sourire carmin et des timidités engageantes eurent raison de son instinct rétif. Par un mouvement du coude dont les fins tendaient à l'assise de son corps alangui il sentit un insecte craquer, et ployer sur la surface molle de l'herbe. Il ne put s'empêcher de s'en émouvoir, encore empreint par la narration qu'il venait de laisser filer et qui avait baigné la surface de ses rêveries.

« Pardonnez-moi si je vous ai réveillé, si je vous ai fait peur… lui avait-elle dit fébrilement.

— Non, pas du tout, vous ne me réveillez pas. »

Il avait tenté de se relever avec l'air ferme, mais ses paupières collaient encore, surprises par ce réveil soudain. Sa bouche pâteuse rendait les mots solidaires, tant et si bien qu'il n'articulait presque pas ; il toussa, rougit car l'apparition le charmait.

« Vous lisez Kafka ? » Elle lui sourit avec douceur, et ajouta : « J'adore Kafka ! » Ses yeux exprimaient l'émerveillement. Elle avait pris sur ce dernier mot une intonation qui révélait son éducation appliquée, une origine sociale aux préciosités devenues naturelles. Elle était si belle qu'il ne savait que répondre. 

 « Quel titre est-ce donc ? Continua-t-elle. 

—C'est la "Métamorphose ». Il répondit en relevant les ailes du livre avec délicatesse, veillant à ne point briser une des pages dont le vent avait secoué les plumes, car  l'encre put en avoir été désarticulée et les mots composés s'être évaporés, perdus comme des gouttes d'eau dans la terre herbeuse.

 

Ils parlèrent ensemble jusqu'au coucher du soleil. Les parisiens avaient quitté le jardin. Les gardes du Sénat vinrent à eux pour les engager vers la sortie. Le craquement du gravier autour du bassin devenait une ode à cette rencontre onirique. Les arbres commençaient à préparer leur sommeil, assombrissaient plus encore les allées et manèges, éteignaient les recoins et chaises métalliques, noircissaient les pelouses et terrains de tennis, couvraient les plantes sous la toile de leur ombrage.

 

Ce soir-là, en la quittant devant l'entrée de son immeuble situé à l'angle de la rue Mozart, il lui donna son numéro de téléphone. C'était au tout début du vingtième et unième siècle, au mois d'août, quand l'été perd de sa vigueur, résiste dans une enveloppe de romantisme estival et que sous sa présidence déclinante les saisons allient leurs forces amoureuses les unes aux autres.

 

Deux rencontres plus tard, ils s'embrassèrent dans la volupté de l'automne naissant, près de chez lui dans l'angle d'un tronc d'arbre incommensurable du champ de mars. Entre les feuillages, ils étaient bénis par l'assentiment de la vieille tour de fer. L'index métallique donnait à ses métaux des couleurs de velours, fouettait pareil à l'instrument paysager d'une Dame pâtissière appliquée, la coloration des nuages gonflés par la pluie chaude, les liqueurs contenues dans ses joues pleines de la lumière estompée par le soleil évanescent. Ces caramels lumineux zébrés en pointes de violettes nappaient onctueusement leurs embrassades. Elle était fraîche et délicate comme l'odeur d'une rose qui n'existerait pas encore, comme le sucre qu'il restait à inventer, comme l'épice d'un orient imaginaire. Quand dans ses bras il la serrait, il croyait tenir la matière, le corps, l'élan devenu palpable du sirocco, des ressacs salés, des bruines de Bretagne et d'Irlande, les lumières de toutes les aurores boréales. 

Pendant plusieurs jours il ne pensa qu'à elle et se languissait de leurs retrouvailles. Il ne travaillait pas encore, mais ses études presque achevées il ne s'inquiétait pas pour son avenir, bien que le marché du travail fût en crise. Il vivait chez ses parents dans le huitième arrondissement, et les soucis du quotidien n'avaient que peu de prise sur lui au crépuscule de ses vingt-trois ans.

En fin d'après-midi, un mardi d'octobre, alors qu'il se rendait à la rencontre de sa chère Angeline, les feuilles d'automne électrisaient follement le bitume de Paris par le vent qui brassait ces bruines sèches comme des paumes caramélisées, rappelaient aux vers magnifiques de Chateaubriand, aux envolées romantiques des poètes de la capitale. Il passa devant une vitrine où trônaient des vêtements de marque ; il ne les vît point mais se mira pour s'apprêter. Il s'était bien mis. Une veste en velours de marron foncé, une chemise aux grands cols longs, dont les boutons bleutés faisaient ressortir la distinction, et un pantalon noir dans un tissu doux et résistant parcouru par des coutures d'agrément soignées. Son teint était clair et ses cheveux bruns, sa silhouette grande et longiligne, et son nez qui n'était pas droit imposait une beauté Auguste au-dessus de lèvres harmonieuses invitant à la parole construite et aux baisers déconstruits. Comme il s'était arrêté depuis deux minutes devant cette vitrine vide dans la rue déserte, les gens sortirent d'on ne sait où et vinrent se coller à lui comme s'il avait découvert l'ultime article que chacun devrait s‘arracher avant lui, obtenir aux enchères de l'envie. Il les laissa, s'extirpant de la masse formée par les quatre personnes venues l'enrober. Comme il s'était retiré, la chose n'avait plus le même attrait, et la foule se volatilisa. 

 

De la Tour Eiffel à l'Arc de Triomphe, il ne voyait par ces monuments que l'union d'un homme et d'une femme, que le théâtre de leur amour, qui déversaient de longs soupirs par les veines et les artères frémissantes, tressaient des écheveaux d'émotions jusque dans les gorges de la Seine.

 

Chaque tunnel, chaque vide qu'il devinait sous ses pieds dans le corps urbain ne l'oppressait plus, lui semblaient vivre sous l'effet d'un pouls mû par ses emballements amoureux. Tout son être s'étirait dans l'arc en ciel du bonheur, cet état qui sublime les boursouflures des pluies passées. Mêmes les mouvements de colères, les aigreurs de tristes Sires et nymphettes acariâtres, leur gestes ou autres vilénies humiliantes, dont les cœurs desséchés servaient d'écrins, valorisaient plus encore, dans leurs rôles secondaires, la justification des amours magnifiques. Sorti d'un cachot où les âmes viles des anges déchus de la cité pleurent le carcan de leur vie monotone, il lui semblait avoir été libéré par la force divine et pure pour s'accomplir dans l'amour d'Angeline, rendre au destin ce que l'humanité a de plus beau, de plus élevé dans le halo de la destinée sentimentale.

Un matin de septembre il reçut un appel téléphonique alors qu'il longeait le boulevard des Italiens, qu'il flânait entre les lampadaires, zigzaguant au milieu des badauds dont la nuque pliait lourdement  vers un écran numérique portatif. Il était ivre de bonheur par les sentiments d'amour qui l'emplissaient infiniment. Sans qu'il soit possible d'en tirer une quelconque symbolique, ni la moindre raison philosophique ou religieuse, il se trouva qu'un effroyable sentiment inverse s'abattit sur lui, le foudroya dans l'éclair de cet appel. Tant de bonheur ne pouvait être écartelé en quelques secondes... Et pourtant l'innommable injustice le dévastait soudainement. Pourquoi ? Que lui voulait donc le Dieu tout-puissant, qui lui ôtait deux êtres éminents quand il venait tout juste de trouver l'amour bienfaisant ?

 

Ses parents venaient de s'envoler en un instant, les gendarmes n'avaient pas pris de précaution pour lui annoncer la nouvelle, rompus par l'habitude et le nombre des victimes, occupés qu'ils étaient à avertir les familles. Trois cent passagers disparus d'un coup de pinceau, d'un seul au-dessous des nuages. L'insupportable douleur que la vie impose à ses sursitaires, qu'elle exige d'eux en leur confiant son souffle le temps qu'il lui plait, à leur faire constater le retrait arbitraire aux siens, aux autres, aux semblables, pour répéter ce fait immanent avec cruauté, jusqu'à ce qu'advienne leur tour, perpétuant ainsi la chaine de l'accablement. L'amour si frêle, si improbable dans cette mécanique naturelle et divine, porte son éphémère puissance contre tous les vents de malheurs et l'ensemble des forces destructrices. Pourquoi les Tsunami et les millions de morts ? Pourquoi tant d'innocents évanouis ainsi au travers l'histoire et plus encore depuis la nuit des temps ? Pourquoi tant de catastrophes dont nous ne pouvons dénombrer les réalisations naturelles sans que la justice et la moralité telles que nous les concevons ne soient respectées ? Désormais, pour lui le sens de l'humanisme et de l'équilibre entre le bien et le mal n'auraient plus les mêmes échos. Dans son regard aux reflets du bois brut on devinait la profondeur des forêts et les nuances de ces matières sombres et brillantes à la fois, le miel et les caresses d'or qu'offrent les instants de lumière. En cet instant, la pénombre avait recouvert son regard, une profonde colère le tordait, ses pupilles avaient pris toutes la place  semblables à la nuit qui voile la forêt. Leur intensité paraissait recouvrir l'ensemble de son visage, se fondre à ses cheveux. Enfin, c'était du pétrole en ébullition, de la matière noire brulante en fusion qui tenait dans ses yeux ; quelques flammes jaillissaient. 

 

Les religions semblaient dépassées par un sens divin supérieur que l'intelligence humaine ne peut appréhender. Son malheur bouleversa sa vision métaphysique de l'existence et des choses, transforma l'alchimie de son âme par la douleur qui muait son esprit. Il lui parut que les pédagogies religieuses, sacralisées par la foi pour échapper à la raison, n'étaient finalement que l'absolu traduit à la portée des consciences réduites, peint par des prophètes plus ou moins opposés, avec pour modèle le même objet. 

 

Ces excès de ressentiments dérivaient de la tristesse et de la rage du monde qui l'entourait, tant l'injustice et le caractère fortuit du destin lui semblaient arbitraire. Il s'ensuivit une longue et lente dépression, qui dura la moitié d'une année, comme un couteau s'enfonçant lentement dans la chair de son être. Il ne contacta plus Angeline pendant cette période tant il était devenu objet, tant le sujet qu'il se croyait être avait dû retrouver sa place, son humilité dans l'ordre des choses.

 

Ce même jour, de son côté, Angeline goûtait pleinement son amour pour lui. Studieuse, elle révisait assidument pour ses derniers examens. Bien que l'enjeu fut symbolique, car l'entrée dans la grande école de Harvard lui avait été accordée au vu de l'excellence de ses résultats, finaliser cette année préparatoire constituait pour cette race d'étudiante, un tour d'honneur. Devant une tasse, elle effaçait la trace de chocolat sur ses lèvres, gommait la moustache sucrée d'un coup de langue délicat, avec gourmandise, pour ne rien laisser du plaisir velouté qui s'y était attardé, puis plaçait le contenant au bon endroit pour ne point salir l'ouvrage qui l'occupait.

Penchée sur son bureau, posée droite comme il est convenu de se tenir pour assurer l'allure altière jusque tard dans la vie, consciencieuse dans ses habitudes, la demoiselle préparait les cours du lendemain tout en écoutant les denses et frêles amplitudes de la mélodie qui émanaient de la radio. 

Par les caresses des mélopées enivrantes - parfois enjouées, vibrant au vent à la surface de l'eau douce, vrombissant aux prises d'un ouragan – la sensibilité de la jeune fille valsait entre tierces et quartes, bousculées par des quintes qui, de mineures en majeures diminuaient, augmentaient soudainement au large de Cornouailles ; son esprit flottait puis coulait, mourrait et renaissait au gré des dièses et bémols tressés, des ambitus désarticulés qui la parcouraient.

Elle aimait étudier en écoutant de la musique classique, laquelle piquait son attention par l'apport de vicissitudes intérieures mouvementées, en rythme, fuselait sa concentration en extraits d'intelligence, guidait la force des élans abstraits au service du travail en cours.

 

Fréquemment, elle devait manipuler l'antenne capricieuse du poste. Ce geste devenait machinal mais celui-ci n'empêchait pas la tâche de scribe de l'autre main. Posé près, le courrier reçu du matin décacheté comme une chemise blanche entrouverte, émanait des senteurs d'horizons, des merveilles de promesses. Elle tournait son regard avec félicité vers ces ailes de papillon dont le secret était dévoilé, pleines du charme clinique que les épingles ont figé, humait un parfum invisible, celui de l'espoir, de la réussite promise, d'une carrière magnifique où dorures et ors s'offriraient à elle. Issue d'une famille bourgeoise, une éducation de grande qualité, logée dans un beau studio du XVIe arrondissement loué par ses parents pour le temps des études afin de faciliter sa prise d'indépendance - lesquels demeuraient pourtant très proche, rue de Molitor - tout avait été préparé pour qu'elle parvînt à cette réussite sociale. Agée de vingt et un an, belle et brillante, son reflet était celui d'une étoile filante échappant aux trous noirs de ce tout début de millénaire.

 

Son cœur rayonnait pour l'amour d'un garçon, dans ses pensées au détour de tous les coins de Paris, amplifiait les couleurs et les sons de chacune des mansardes, des fenêtres, illuminait artificiellement tous les yeux, mêmes crevés de solitude des anges urbains déchus, asservis. L'amoureuse avait pour chacune de ces ombres la vue d'un acteur sur la salle qui l'admire, y convoquait le ban des spectateurs assistant au romantisme d'une vie, dont elle tenait le rôle démiurgique.

Angéline se réjouissait à l'idée d'annoncer cette nouvelle à l'élu de son cœur. Elle partirait aux USA mais jamais ne le laisserait. Ils se retrouveraient comme se retrouvent immanquablement les gens qui s'aiment.

 

Après avoir tourné son frêle poignet pour viser l'heure de la montre lâche en dressant le cadran qui pendait jusque sur la base de sa paume, elle reprit son œuvre scolaire puis, quelques secondes passées, jeta un coup d'œil pensif vers la fenêtre pour y voir le ciel, mais les rideaux étaient fermés. La radio grésillait, et nécessita un nouveau réajustement de l'antenne. La musique classique fit place à un flash d'information spécial. La jeune fille se figea. Ses joues faites des sucres de rose, aux couleurs framboise vernirent d'effroi. Une tour venait d'être attaquée par un avion terroriste aux Etats-Unis d'Amérique. Les médias semblaient interloqués. Cette inquiétude collective l'atteignit naturellement. Un sentiment de déséquilibre la saisit. Il lui sembla qu'à tout moment des avions viendraient s'écraser contre sa fenêtre, que rien n'était désormais plus contrôlable, que la sécurité ressentie par la superposition des pouvoirs militaires de tous les bords occidentaux, de l'OTAN et de ses alliés était désactivée. Si New-York pouvait être la cible de telles attaques, qui empêcherait Paris d'en être l'objet. Un deuxième avion s'abattît sur les pointes de Babylone. Son angoisse décupla. L'agression est organisée, préparée, intelligente et minutieuse, tous les systèmes ne suffiront pas à protéger Paris. Elle imagina la Tour Eiffel en feu, s'écroulant sous la joute d'un énorme oiseau mécanique rageur. Ces fébrilités disparurent progressivement au fur et à mesure que les médias digéraient l'information et le drame. Cet avion, sans qu'elle le sache alors, c'était le phare qui l'aiderait à valider la fin de ses études futures dans les meilleures conditions.

 

Passé l'étonnement de ce jour, il lui sembla que le cours d'économie politique qu'elle étudiait avec un intérêt limité aurait dû, les années passant, disparaitre de son esprit comme s'est évanouie la parole mythologique de Cassandre chez les Troyens. Pourtant, - elle ne s'en apercevra que bien plus tard - cette leçon fut gravée très profondément dans son esprit, en même temps que la diapositive historique de l'évènement. Quelle autre forme d'apprentissage eut pu ainsi marquer une mémoire quand il s'agissait d'étudier un sujet tel que celui de la théorie de l'anatocisme et de la justification morale de l'usure ? Le cynisme ayant la spécificité de ne s'encombrer d'aucune forme de moralité, cette empreinte cognitive lui permettra de décrocher brillamment le diplôme final de Harvard à la fin de ses études, puisque l'épreuve principale pour l'obtention du grade relevait du thème qu'elle révisait ce jour là.

 

 

 

 

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