Apocalypse

Sandrine Virbel

Ils n’avaient plus ni noms, ni prénoms.

Ils les avaient oubliés en même temps que la lumière avait cessé de caresser la peau translucide qui recouvrait leurs membres décharnés.

D’ailleurs, ils avaient perdu la faculté de manier le verbe et l’oralité au moment précis où le froid avait gelé leurs langues gonflées contre leurs palais et où leurs dents avaient déserté leurs gencives rétractées.

Ils étaient désormais sans âge.

Leurs cheveux étaient tombés par poignées entières, sans logique autre que celle d’offrir un crâne aussi clairsemé que le sol dévasté.

Ils étaient sans sexe, enfin.

Tous semblables dans la nudité de leur enveloppe corporelle, incapables de sentir encore les élans vitaux et l’essence de l’être créateur pulsant dans leur intimité.

Ils y avaient bien longtemps que les corps ne se mêlaient plus et que les effluves sensuels s’étaient dissipés dans la nuit perpétuelle.

De toute façon, les épidermes trop pâles et trop fins se seraient mis à saigner mortellement  au moindre effleurement.

Tous avaient subi la même déchéance à l’exception d’un individu qui avait conservé mystérieusement l’usage de la parole. Les autres s’en étaient saisis et lui avaient cruellement crevés les yeux afin que lui-aussi connaissent les affres du douloureux manque d’une capacité.

…une façon comme une autre de rétablir un semblant de justice dans un monde qui ne savait plus vraiment ce que cette notion recouvrait…

Au point glacial de la journée, les doigts noueux des plus robustes choquaient en rythme des pierres anthracites jusqu’à produire les précieuses étincelles qui embraseraient les tas de végétaux secs fébrilement rassemblés.

Autour des foyers improvisés, ils se réunissaient dans un silence résigné, seul troublé par la voix de leur orateur aux yeux éteints.

Son laïus, débité d’une voix monocorde, ne déviait jamais d’un seul mot, pilonnant les boîtes crâniennes et s’y infiltrant en une pluie d’épines cinglantes. Il débitait ses paroles venues d’une époque incertaine mais  qui avait assurément existée comme en témoignaient ses réminiscences dans leurs esprits hébétés.

« Au début, on leur avait confié un espace vaste, beau et fertile, des plaines herbeuses et douces au pied, des montagnes intimidantes mais protectrices, des forêts  drues mais recelant des trésors nourriciers et des océans riches, ombrageux mais fascinants.

On leur avant confié la terre, berceau et linceul, féconde et régénératrice.

On leur avait confié l’air, vif, chargé d’effluves, tantôt tiède ou glacé.

On leur avait confié l’eau, mère de leur corps et de tout ce qui vit.

On leur avait confié la seule richesse qui mérite d’être respectée.

 

Mais ils ont commencé à tout corrompre, à vouloir tout aliéner.

Ils ont vendu leur repos, leur respiration et leur génitrice sacrée.

 

Ils ont tout recouvert d’une couche visqueuse et sombre et nauséabonde.

Les émanations ont envahi jusqu’à l’éther qui s’est retrouvé prisonnier d’une fumée dense et profonde et malfaisante.

 

Alors, ils ont combattu pour ce qui restait de terre, d’eau et d’air qui ne soient pas encore viciés.

Puis, ils se sont déchirés puisqu’il n’y avait plus rien à sauver depuis qu’ils avaient terminé de sucer tout le lait de leur mère jusqu’à ne plus laisser qu’un sein vide et flapi,  qu’ils ont dissimulé honteusement au fond des océans pour ne plus voir la preuve de leur ingratitude.

 

Les lettres gravées aux frontons de leurs temples ont vacillé, elles se sont détachées et ont été englouties dans les tréfonds de la terre, devant leurs yeux qui refusaient encore de voir.

 

Leurs grandes croyances, nourriture de toutes les incuries et de toutes les divergences de vues, les ont dressés les uns contre les autres pour mieux leur laisser le loisir de rejeter la culpabilité de la ruine annoncée.

 

Des lambeaux de nuages anéantis sont descendues des formes noires qui ont pris position au carrefour des continents, barrant la route à ceux qui voulaient encore se tendre la main.

 

Les animaux aquatiques ont bondi sur la terre ferme, s’asphyxiant à chaque battement de leurs cœurs. Les oiseaux exsangues ont plongé dans les fosses abyssales pour ne plus subir la terreur.

 

Devant ce monde défiguré qui les accusait, ils ont précipité leurs nouveau-nés dans les cheminées bouillonnantes de lave, espérant calmer la colère de leur terre-mère, de leur ciel-père. Leurs infanticides n’ont fait qu’exacerber la fureur qui soulevait la croute terrestre et vaporisait les océans. Pendant des siècles et des siècles, le ciel est tombé en une pluie brûlante qui a tout embrasé. Frappés de démence, les nuages couraient sur la lune enflammée.

 

Le dernier jour de ces temps d’infamie, la mère s’est férocement grattée et s’est secouée comme un chien qui se débarrasse de ses parasites. Puis elle s’est enroulée sur elle-même et elle les a  oubliés dans son profond sommeil. Ils ont alors compris que leur règne était terminé. »

A peine le dernier mot sorti d’entre les lèvres de l’orateur aveugle, ils ont baissé leurs regards vides sur les braises mourantes des foyers improvisés et ils se sont demandés quelle folie avait bien pu les conduire jusque là.

Alors, ils ont de nouveau entrechoqués les pierres grises, les étincelles salvatrices jaillissant dans la nuit.

L’aveugle a repris sa litanie.

« Au début, on leur avait confié un espace vaste, beau et fertile… »

Signaler ce texte