Appelez-moi Charlie

Georgia Margoni

Hommage décalé et irrévérencieux aux porteurs de crayons. #jesuisCharlie

Avant le Verbe, il y eut le dessin. Un seul trait tout d'abord, par timidité, comme une excuse d'être humain et d'avoir une humeur de chien, une émotion de joie ou un sentiment de spleen. L'art d'être et de rester en vie. Puis l'on prit peur de ne rien laisser en mourant,  pourchassé et dévoré par des mammouths. Alors, dans le réconfort de nos grottes, on se mit à peindre des scènes de vie. Le temps passa. Les siècles aussi. Les bêtes féroces périrent le temps d'une averse de météorites pour laisser la place au monde des hommes.

Survivre restait la tendance sur cette terre. Le frère tua son frère, l'envie et la jalousie s'emparèrent du cœur des hommes, les femmes apprirent à subir la loi du plus fort, découvrirent l'infidélité quand son voisin de grotte était plus riche que son compagnon en restes de mammouths. Les peaux de bêtes tuées pour survivre, se nourrir et se réchauffer lancèrent la folie de la mode et des soldes, quand tuer devint plus facile et moins onéreux grâce à la découverte du feu et du silex.

Le printemps survint, puis l'été. On se prit à risquer un pas hors des grottes, on voyagea, on découvrit le vaste monde. Comme il y avait des rivières et des déserts arides, on découvrit qu'il pouvait y avoir autre chose que la joie ou la tristesse, la vie et la mort. Des tas d'autres choses. Une farandole d'émotions et de peurs, de désirs et de souffrances. On s'aima, on s'entre-tua et on voulut marquer la preuve de son importance. On dessina sur les murs des grottes des scènes de vie préhistorique. On  inventa les ronds pour adoucir, les lignes brisées pour signifier sa colère . L'espèce humaine évoluait.

Un jour, un homme du nom de Gutenberg réfléchit et eut une idée géniale qu'il mit en application. La parole fut couchée sur papier que l'on relia grâce à de grosses imprimeries. Les enfants eurent leurs histoires le soir avant d'aller se coucher. Les crayons de couleur, invention diabolique pour les murs des habitations qui gagnaient en ampleur et en confort, donnèrent une vie aux portraits et aux  récits de  guerres. Mais ce n'était pas assez.

Il fallut y mettre un message, une réflexion, une échappatoire au malheur. Le dessin se mêla aux bulles que l'on remplit de petites phrases assassines. La France d'ancien Régime y prit goût. Comme il était drôle de ridiculiser les fâcheux, les ambitieux, les imbéciles. Le rire marque plus que les batailles les plus rudes. Il laisse une impression amère, couvre le destinataire du dessin jugé humoristique pour certains, indécent pour d'autres, d'un ridicule qui tue et vous entraîne dans le sillage de la honte et du déshonneur. La caricature était née en France.

Elle devint une profession mais ceux qui n'y virent que cela se leurraient. On crut qu'elle symbolisait la liberté d'expression. Mais ce n'était pas une posture d'artiste. Croquer un personnage pour mieux en souligner ses imperfections cachait une irrévérence salutaire pour qu'un esprit sain puisse se maintenir dans un corps si propice aux infections. On voulut alors la faire taire et on employa pour se faire les armes les plus perfectionnées. Mais ce vent d'impertinence de nature voltairienne se riait de ces lourdes méthodes. L'esprit est si léger qu'il s'envole, tournoyant autour des armes afin de mieux les narguer pour finir par  s'en éloigner.

Vole, vole, Charb. Regarde ! Tes camarades t'escortent tandis que  l'éternité t'accueille comme un artiste et un modèle ! Et n'oublie jamais : «  Le héros est celui ou celle qui donne sa vie pour quelque chose de plus grand que lui ». Salut l'ami !


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