Ariane

John Person

Synopsis d’Ariane

Thomas part en vacances avec son fils Teddy et Ariane, sa petite amie. À sa demande, il fait halte dans un relais routier. Dans le parking, le père et le fils admirent une voiture de sport magnifique. Ariane  discute avec un inconnu. Elle s’enfuit avec lui.

Ivre de jalousie, le jeune homme décide de courser les deux fuyards. Martin, un auto-stoppeur excentrique, le met sur la piste. Par chance, une noce qui improvise une fête sur l’A666 bloque la circulation et permet à Thomas de combler son retard. Il se remémore son coup de foudre pour Ariane, la starlette inaccessible, et ses crises de jalousie du début – jusqu’à tabasser, un soir, un de ses admirateurs.

Thomas retrouve la Lamborghini garée dans un village provençal. Il part à la recherche des deux amants, mais doit, sur un caprice de Teddy, assister dans une kermesse à un numéro de prestidigitation : « la femme coupée en deux », une blonde qui ressemble à Ariane.

À la sortie, Thomas aperçoit Ariane, qui curieusement ne le voit pas. Elle embrasse langoureusement son nouvel amant et disparait avec lui dans un hôtel luxueux. Fou de rage, Thomas se rabat sur la voiture qu’il fouille. Il découvre dans la boîte à gants l’adresse de l’inconnu,  Vincente Scheidegger, près d’Aubagne, et le carré Hermès, taché de sperme, qu’il avait offert à Ariane.

Flash-back : la voix glacée d’Ariane raconte comment, il y a un an, elle est devenue la maîtresse de Vincente et comment, du jour au lendemain, il y a six mois, il l’a jetée d’une façon particulièrement odieuse, en installant sa nouvelle conquête dans l’appartement, les robes et les bijoux qu’il avait soi-disant acquis pour elle.

Pour avoir les coudées franches, et malgré ses protestations, Thomas a déposé Teddy chez tante Hortense, à Orange. Il se perd sur la route de Marseille. Le soleil cogne, il ne sait plus où est le nord, les images d’Ariane avec son amant l’obsèdent.

La voix de Teddy dans le noir : il raconte comment, en faisant mine de s’enfermer pour bouder chez tante Hortense, il s’est enfui par la fenêtre et caché dans le coffre de la Golf. Il se méfie d’Ariane et veut protéger son père. Le moteur s’arrête.

Thomas s’introduit dans la villa de Scheidegger. Dans le patio, une table magnifique, pour deux, est dressée à côté de la piscine. L’argenterie brille. Thomas surprend une violente altercation entre Scheidegger et Ariane. Comme Scheidegger menace Ariane, Thomas voit rouge et le plante avec le couteau du service.

Ariane remercie froidement Thomas et lui explique qu’il est tombé dans son piège : tout – du rendez-vous du relais jusqu’à l’effraction de Thomas dans la villa, qu’elle a minutée et épiée avec l’une des caméras – a été prémédité. Elle a instrumentalisé la jalousie de Thomas pour se venger de Scheidegger, son ancien amant qu’elle hait et qui, après l’avoir humiliée au plus profond de sa chair, a osé récemment la recontacter. Thomas est désormais coupable d’un meurtre commis sous l’œil des caméras.

Teddy, qui a suivi secrètement son père dans la villa, enregistre sur sa console l’aveu compromettant d’Ariane.

Premier épisode. La disparition

Nulle part.

Ni au parking, ni sous les arbres, ni même à la terrasse d’à côté : elle n’est nulle part.

Pas même aux chiottes, enfermée. Non. Elle n’est nulle part.

Mon cœur est un trou noir. Avec dedans, qui pulse, ton image. L’éclat sourd de ta beauté. Ariane, où es-tu passée ?

Au bout du fil, il n’y a personne. La voix de sa messagerie, la même voix toujours, aérienne, sublime, monocorde, la même voix, le même timbre qui répète sans émotion le même nom : « Ariane Strindberg ». Sa voix atemporelle, sa voix née de nulle part, prisonnière d’un boîtier. Sa voix alors qu’elle n’est pas là. Plus là. Es-tu en vie, Ariane ?

Une à une, j’ai passé en revue les tables du restaurant, puis du café d’à côté. Je me faufilais entre les rires, l’indifférence et la fumée. Tous les visages de femme tout à coup te ressemblent.

Tout le monde s’en fout.

Je deviens fou.

Pourtant, j’ai l’habitude de gérer avec sang-froid des situations difficiles. Protéger la vie des autres. Fouiller les bâtiments, examiner les alentours, contrôler les voies d’accès, c’est mon métier. Mais là, c’est différent. De ta vie il s’agit, Ariane. J’ai fait une nouvelle fois le tour du restaurant. Je voulais en avoir le cœur net avant d’appeler les flics. Les événements de la matinée se bousculaient dans ma tête, je cherchais des indices. Quelque chose sans doute m’avait échappé. Ça rushait, dérushait sec dans le cortex, des mètres de pelloche défilaient.

D’abord, la joie du départ. Le réveil qui claironne comme une fête, le costume frais des vacances qu’on enfile. Le petit déj embrumé debout dans la cuisine, la thermos de café qu’on prépare, Teddy roulé en boule sur la banquette arrière, et les yeux clos, le souffle léger de toi, ma beauté, qui s’abandonne à mon côté. J’ai traversé la nuit, l’aurore, j’ai enquillé les kils. Auxerre – Beaune. Chalon-sur-Saône. Je roulais, je roulais, je voyais le chalet perdu dans la montagne, avec, dans les hauteurs, son lac d’eau glacée – à l’aube, c’est là que j’irais nager. Deux kilomètres. Ensuite, je prendrais une douche chaude, je préparerais le petit déjeuner. Teddy lirait dans le séjour. Et moi j’irais dans la chambre, je me glisserais dans les draps tièdes. Tout doucement je te réveillerais. Ariane. Ma lune, mon soleil.

J’ai marqué un arrêt à la station-essence pour me dégourdir les jambes. Ensuite, ça a été l’A666 et puis Lyon et les portes du Sud. Du coin de l’œil, je t’observais. Tu as ouvert les yeux, et tu m’as regardé. J’ai remarqué la poudre, le cerne noir sous tes yeux verts. Quand donc t’étais-tu maquillée ? Puis tu t’es étirée. La couverture a glissé en découvrant tes jambes fines. À l’arrière, Teddy dormait.

Tu t’es bien reposée ?

Tu as hoché la tête et rabattu le pare-soleil. Dans le miroir tu t’es mirée. Tu ajustais ton canotier, tiré d’on ne sait quelle cachette. Et puis tu l’as ôté, et déjà j’ai entrevu l’éclat du téléphone, que tu serrais dans tes mains. Ton trésor en plastique, le gardien glacé de tes secrets. J’ai su que tu ne parlerais pas.

Alors je me suis concentré sur l’A666. Pour me faire plaisir, pour t’impressionner aussi, j’ai coursé mes adversaires. Je me shootais aux grondements du moteur, je le faisais gémir. Le pied sur la pédale, la paume sur le levier, je testais la reprise. J’avais bien fait de choisir des jantes alu, je le sentais aussi au freinage. Je doublais tous les pépés, toutes les titines, tous les cortèges de lenteur. Les allumés, aussi. Sauf cet étalon noir, cette Porsche qui a crevé mon rétroviseur, et que j’ai dû laisser s’enfuir.

Je faisais mes gammes. Teddy applaudissait.

Soudain, la route a fait un coude. Au tournant, je me suis pris l’horizon en pleine face – le cirque des montagnes, les nuages bleus et le soleil en pleine face. J’ai ri. C’était bon. J’ai montré le spectacle à Teddy et Ariane. J’ai tourné la tête. Elle était encore accrochée à son mobile. J’ai souri – à elle, à son profil, la promesse des vacances, au plaisir de ne l’avoir qu’à moi. Toute la nuit et tout le jour. Et ce pendant sept jours. Ariane ma fée, mon amour.

À qui donc écris-tu ?

Elle n’a pas répondu. Elle a jeté un œil distrait sur le paysage. Lu à voix haute l’un des grands panneaux bleus qui jaillissait du bas-côté :

Grenoble : 21 kilomètres

Digne : 202

Turin : 250

Marseille : 300.

 Je meurs de faim.

Elle a ajouté qu’il y avait un relais routier très sympa un peu plus loin, tout près de Grenoble, justement. Elle venait de le lire sur son IPhone. Il suffisait d’emprunter la sortie 13, à 20 km d’ici. J’avais prévu de ne pas faire d’arrêt avant Briançon, mais mon chat a insisté. Et Teddy s’y est mis, il avait une énorme envie de frites.

Il était midi pétant quand j’ai garé la Golf sous les platanes du parking. Ariane a claqué la portière et s’est allumé une cigarette. Nous marchions vers le relais quand, dans notre dos, la voix de Teddy a fusé :

— Regarde, papa !

J’ai tourné la tête. Teddy m’a fait signe d’approcher. Alors, entre deux camions, j’ai découvert une furie, un monstre bleu prêt à bondir. Une force, un meurtre immobile. Avec ses pare-chocs alvéolés, ses jantes étoilées, elle semblait sortie tout droit du futur.

— C’est une Lamborghini Spyder. Châssis aluminium. Moteur V10. Puissance : 520 chevaux. Elle met 4,2 secondes pour passer de 0 à 100 km/h. Vitesse de pointe : 319.

J’ai siffloté entre mes dents. L’instituteur que j’avais rencontré à la fête de l’école avait raison, Teddy est vraiment un garçon précoce.

— Elle est belle, cette bagnole, non ? Je me suis tourné vers Ariane qui s’avançait. Elle a incliné la tête, avec un léger sourire. « Tu n’es pas près de pouvoir te l’offrir ». Il y avait de ça, je crois, dans le fin pincement de ses lèvres.

— On se retrouve à l’intérieur ? elle a dit, et elle a tracé sans nous attendre. Un instant, je l’ai regardée s’éloigner avec sa démarche gracile, légèrement indolente, avec ses hauts talons et sa robe en lin presque transparente. Ses cheveux blonds débordaient du chapeau aux longs bords, sur sa tête un peu penché… Ariane, tu marches, ta cigarette tremble dans ta main immobile. Tu marches, et ces deux camionneurs qui s’avancent te déshabillent d’un regard, tous les hommes se retournent sur toi. Tu n’es pas à proprement parler belle, Ariane. Enfin, je ne crois pas. Tu es plus que cela : tu es sublime.

Avec Teddy, nous avons fait le tour du monstre d’azur et d’aluminium. Il avait des sièges en cuir clair, un aileron dément. Les essuie-glaces, on aurait dit des éclairs. Et puis je suis resté planté là, fasciné par le taureau gaufré sur les deux appuie-têtes. Le taureau légèrement penché en avant, pattes antérieures pliées, prêtes à bondir. Le taureau avec ses cornes brutales, et sa queue tournoyante comme un lasso. J’avais l’impression qu’il me fixait.

Nous avons rejoint Ariane dans la grande salle du relais. Elle s’était installée à une table près de l’entrée. De la fenêtre, on voyait le perron et un bout du parking.

Le lieu se remplissait. Assis sur des banquettes vertes lézardées, des routiers,  quelques familles mangeaient bruyamment sur des nappes à carreaux rouges. J’ai consulté l’ardoise. Ariane s’était déjà commandé un plat du jour. J’ai grondé Teddy qui émiettait la mousse de la banquette en cuir. J’ai choisi deux menus, dont un spécial enfant. Je ne me souviens plus de quoi l’on a parlé. Du chalet que j’avais réservé, j’imagine. Et comme on allait être bien là-haut. On allait faire des randos, se jeter nu dans des torrents glacés. Elle allait arrêter de fumer.

—   J’ai oublié mes cigarettes dans la voiture. Tu peux me passer les clés ?

Elle s’est levée et a tendu vers moi une main décidée.

Pendant son absence, avec Teddy, nous avons parlé des cabanes qu’on allait construire, de ma nouvelle voiture et de la luge d’été, de l’excursion en Italie. On allait s’éclater !

Soudain, les mots se sont figés dans ma bouche. Ma bouche comme une bétonnière et dedans les mots qui ne voulaient plus tourner, qui s’effritaient comme du ciment.

Ariane était dehors, debout sur le perron. Je la voyais derrière la vitre. Elle n’était pas seule. Elle discutait avec un homme d’une quarantaine d’années peut-être, elle penchait vers lui son sourire enjôleur. Elle avait l’air heureuse. Les gouttes de lumière qui tombaient du platane électrisaient ses cheveux d’or, on aurait dit un ange dans le soleil.

Dans l’embrasement, ils se fixaient. Ils ne se quittaient pas des yeux.

L’inconnu, lui, était à demi plongé dans la pénombre.

Le teint mat, les tempes légèrement argentées, il portait une chemise et un pantalon de flanelle clairs, à la coupe élégante. Ses yeux disparaissaient derrière ses lunettes d’aviateur vert foncé.  Il était rasé de près et souriait avec satisfaction, en montrant ses dents très blanches. L’air insolent de la réussite, il l’avait tatoué au front.

J’ai eu une violente envie de lui casser la gueule.

Juste pour voir ce que ça lui ferait, d’avoir ses jolies dents cassées et du sang sur son col.

Juste pour voir son nez pisser et la douleur. Voir la douleur tordre son sourire Colgate et froisser sa gueule d’enfoiré, à ce richard de merde.

Juste pour leur montrer qui était le king. Pif, paf : petit crochet gauche, petit crochet droit, et par terre il irait ramasser ses canines.

Ariane a tourné vers nous la tête. Avec le reflet, elle ne pouvait certainement pas me voir.

Alors, au ralenti, comme dans un mauvais film, un cauchemar en fait, je l’ai vue le toucher. Oui, elle a avancé le bras, et de sa main droite, elle a saisi son poignet. Sa montre elle voulait voir, un cercle d’or énorme qui brillait dans le soleil, qui semblait lourd comme le soleil. Rien qu’un seul maillon, un seul, il devait peser des tonnes.

Elle a pris le bras de ce type et elle a regardé l’heure, à sa montre en lingot blindé. Sa montre comme un étau, un garrot sur mon cœur. Sa main à elle tranquillement posée sur sa peau à lui, bronzée.

Mon ventre s’est noué comme une pieuvre. Je transpirais comme un dingue.

À cet instant, le garçon m’a posé sous le nez ma souris d’agneau aux herbes de Provence. Quand j’ai regardé de nouveau vers la fenêtre, le soleil avait disparu.

Elle était à quelques pas de moi, ma beauté venait à moi. Elle a posé les clés de l’auto sur la table. Et là, comme j’ouvrais la bouche pour lui demander ce que lui voulait ce type, et d’abord qui c’était ? elle s’est penchée sur moi, ses mains fraîches posées soudain sur mon cou, et elle m’a embrassé. Doucement. Voluptueusement. Ses lèvres sur les miennes, j’ai senti sa chaleur, son parfum. J’en ai eu la chair de poule. Mon cœur s’est merveilleusement dilaté. Un pansement délicieux, c’était. Et puis elle s’est redressée, elle a demandé à la serveuse où étaient les toilettes. Elle a filé. Teddy, qui avait terminé sa glace, est parti dehors jouer.

J’ai fini mon assiette et commandé un café. Puis un second, en rêvant à la bouche tendre, aux seins fermes et blancs d’Ariane. Je rigolais tout seul : le quadra au sourire Colgate, c’est le cas de le dire, il pouvait aller se brosser ! Ariane est comme toutes les autres : folle de mon corps. Je suis un foutu beau gosse. Toutes les nanas le disent. 1 m 90, 90 kg, tablettes de chocolat et pec en acier. Et pas un poil. Tout lisse je suis. Avec ça, chaud comme la braise. C’est comme ça que j’ai eu Teddy, d’ailleurs. Un accident. Généralement, elles avortent, mais là, Nadège n’a pas voulu. J’aime leur donner du plaisir. Enfin, je leur donnais, parce que depuis trois mois, je me suis rangé. Depuis ma rencontre avec Ariane. Sans doute pas une fille pour moi. Pas si belle – je veux dire : belle, mais j’ai déjà eu mieux. Je me suis tapé tous les tops du 83, quand j’habitais là-bas. Un soir, j’ai même eu Charlize Theron. J’escortais un élu, c’est elle qui est venue me draguer. Plus belle sans doute qu’Ariane elle était, mais Ariane, c’est autre chose. Elle a le regard qui envoûte. Je n’arrive pas à le cerner, à l’enfermer. Ça me rend fou. Elle m’a rendu fou. C’est pour ça que je lui ai donné le carré Hermès, celui qu’à sa mort, ma mère m’a donné. C’est à sa demande aussi que j’ai posé ces congés. Je n’en prends quasiment jamais. Pas la thune. D’habitude, je ne prévois pas, au dernier moment, un bon plan à l’arrache, et je décolle. Elle ne voulait pas emmener Teddy, mais j’ai insisté. Pour une fois que je prends de vraies vacances, je veux que mon gosse en profite.

Le serveur a débarrassé la table. Avec son appétit d’oiseau, Ariane avait à peine touché à son plat. J’ai bu un troisième café, bien noir. J’ai tourné pendant des heures ma cuillère dans la tasse. Le relais se vidait.

J’ai étudié la décoration de la salle, les cadres suspendus autour de moi. Je rêvais de rencontrer le proprio pour le féliciter. Quel goût ! Quelle originalité ! Je lui aurais bien décerné une palme, le Plumeau d’or de la Déco ou le grand prix Marie-Claire… À ma gauche, sur le papier peint à fleurs rouges s’étalait la gravure d’un jardin anglais aux allées biscornues et grisâtres, un paysage ébouriffé de buissons. Un peu partout, des dessins et des croûtes à la gloire des Alpes alternaient avec des assiettes multicolores. Les crédences hébergeaient toute une basse-cour en porcelaine criarde. Quant au mur dans mon dos, il était tapissé de vieilles affiches, des réclames pour les apéros anisés et La Moutarde qui m’aille.

Elle commençait d’ailleurs par me monter au nez. Que pouvait faire Ariane, si longtemps aux toilettes ? Elle se tapait une choré toute seule devant la glace ? Elle se remaquillait pour le festival de Cannes ? J’en avais marre, de moisir dans cette cantoche ! J’ai essayé de la joindre sur son portable. Je suis tombé directement sur sa messagerie. Elle devait téléphoner aux chiottes… Ou peut-être était-elle  malade ? Peut-être s’était-elle évanouie ? J’ai prié la serveuse d’aller voir.

Elle est revenue au bout de dix mille siècles, en annonçant que les toilettes étaient désertes.

J’ai été rassuré. Pour une raison ou une autre, elle était retournée dehors. Et moi le nez dans la tapisserie, je ne l’avais pas vue sortir.

J’ai réglé l’addition et retrouvé Teddy qui jouait près du perron. Nous avons traversé le parking. Sans doute nous étions-nous mal compris, elle nous attendait tranquillement à la voiture. Voire : elle s’impatientait en grillant sa treizième cigarette. Mais non. À côté de la Golf, il n’y avait personne. La plupart des camions étaient repartis. La Lamborghini bleue aussi. À ma montre, il était treize heures trente. Et sur son mobile, Ariane restait injoignable. J’ai commencé à flipper grave.

J’ai fait un crochet par la terrasse du café mitoyen, l’Entracte (si elle était allée siroter un verre là-bas ?). En vain sous les parasols, j’ai scruté les clients. Je cherchais aussi le connard aux lunettes vertes, j’avais changé d’avis à son sujet : je brûlais de le connaître… Quelques questions je voulais lui poser, avant de lui polir la gueule. Mais nulle part, je n’ai vu sa tronche de cake.

Je suis retourné au relais, j’ai passé moi-même en revue les toilettes – femmes et hommes compris. C’était une sorte de préfabriqué en tôle, séparé du bâtiment principal par une allée de graviers. Je suis entré. Les quatre portes étaient ouvertes, sur les chiottes blanches ouvertes. Il n’y avait vraiment personne. Sur ma rétine fuyait une silhouette blanche…

Ariane, où donc es-tu passée ?

Je suis revenu dans la salle principale. J’ai parlé au patron. J’ai décrit Ariane. Lui ou l’un des serveurs avaient-ils vu quelque chose ? Quand j’ai prononcé le mot « Police », j’ai vu son visage se contracter. Il a déclaré qu’il ne fallait pas précipiter les choses.

Il avait probablement raison. D’autant plus qu’en termes d’investigation, je ne crains personne. Je suis ce qu’on appelle vulgairement un garde du corps : un agent de protection rapprochée. Dans notre jargon : un A3P, un « agent de protection physique de personnes ». J’accompagne les personnalités, je prépare les itinéraires, j’anticipe les dangers.

J’ai fait minutieusement le tour du relais. Derrière le préfabriqué des toilettes, la cour était fermée par une haute clôture et une rangée de thuyas. Pas d’autre sortie, donc. Par contre, il était possible de rejoindre directement le parking en longeant le mur latéral du relais. L’autre côté était fermé par une haie qui devait être celle de L’Entracte. C’est par là que, de gré ou de force, Ariane avait dû passer. Si elle avait traversé la salle, moi ou l’un des membres du personnel l’aurions forcément repérée.

J’ai donc emprunté le passage entre le mur et la haie. J’ai visité l’intérieur de L’Entracte, j’ai vagabondé sous les platanes – elle avait pu se promener pour passer un coup de fil, fumer une cigarette. Peut-être s’était-elle assoupie sous un arbre ? Alors je l’ai appelée. À pleins poumons, je l’ai appelée, j’ai hurlé son nom. Les têtes de la terrasse se sont sans doute retournées. Ça m’était bien égal. Je commençais à avoir mal. Dans la région du cœur à avoir mal. Ça m’empêchait de penser, ça ne m’était jamais arrivé. Dans mon métier, il n’y a pas de place pour les émotions. Je réfléchis, j’anticipe froidement… Mais là, je commençais sérieusement à paniquer. J’ai songé aux deux camionneurs qui l’avaient matée tout à l’heure… Tous ces routiers qui traînaient – des graines de violeurs en marcel. Qui avait pris ma femme ? Ça ne m’enchantait pas, mais il n’y avait plus à lanterner. Il fallait prévenir les keufs. La déposition, les uniformes et les guns à la ceinture, voilà qui plairait au moins à Teddy…

Mais bon Dieu, il était passé où, lui aussi ? Je ne l’avais plus vu depuis un bon moment... Lui aussi, on l’avait kidnappé ? Mon sang n’a fait qu’un tour, j’ai piqué un sprint vers le relais… Heureusement, il était là, au pied du perron, près d’une plate-bande. De dos, accroupi. Il ne bougeait pas. Je me suis approché. Il tenait des graviers dans une main, de l’autre il les semait, en esquissant un drôle de chemin, qui, cailloux parmi cailloux, à mesure se perdait.

Je me suis accroupi à mon tour, je l’ai pris dans mes bras. Je lui ai dit qu’Ariane avait pour de bon disparu, qu’on allait appeler la police. Il respirait bruyamment à mon oreille. Ça me faisait du bien, de sentir son corps chaud et vivant contre le mien. Puis il s’est dégagé, il m’a jeté un regard étrange… Il avait quelque chose à me dire, ça se lisait dans l’écarquillement des yeux. D’un signe, je l’ai encouragé à parler.

Mais non, il a baissé la tête, a saisi un bâton. Il s’est mis à tracer un dessin dans la terre. Ses mains étaient jaunes de poussière. Un rond, deux ronds alignés… un rectangle par-dessus… – un visage ? Un monsieur avec un chapeau et des lunettes ? – dessus encore un trait oblique, d’autres traits encore… Des étoiles dans les ronds… Des jumelles ? Une voiture ? J’allais lui gueuler dessus, c’était pas le moment de jouer aux rébus, quand soudain, il a inspiré profondément. Et il a lâché, dans le soleil éblouissant, l’air et le ciel de juillet insouciants – et mes tripes à moi se tordaient et j’avais peur, le froid de la vérité dans son souffle, déjà je le sentais, comme un ouragan je le sentais – dans l’ombre du platane et la terre qui tournaient, de plus en plus vite tournaient, Teddy mon fils, un garçon brillant, surdoué même si l’on en croit son instituteur, Teddy mon gosse, la chair de ma chair, tout à trac a lâché :

— Elle est partie avec le taureau.

Il y a eu un éclair dans le ciel blanc, un moteur qui beuglait affreusement, qui m’écorchait les tympans. Et j’ai senti un uppercut, aussi, un lingot géant qui venait m’emboutir la gueule. J’ai perdu l’équilibre.

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