Atropa (Rouge glace)

Caïn Bates

        Quand Kraven et moi étions enfants, il y avait une légende qui nous obsédait: celle d'Atropa, la cerise du Diable. La légende prétendait qu'une dame surnommée Belladone avait fui son pays natal avec sa fille pour se réfugier au coeur de Boicéliande, à la recherche d'Epöna. Bien sûr, cela n'avait rien d'extraordinaire mais lorsque l'on apprit qu'elle s'y était cachée plusieurs années durantes, son mystère nous avait intrigué. Depuis son arrivée, la Mort d'Iroise semblait plus clémente auprès des étrangers et ne frappait que les bandits et autres coupe-jarrets qui sillonnaient la forêt à la recherche de voyageurs égarés. 


        Un jour, Kraven et moi avons fui le village pour nous approcher de la cabane qu'elle était censé habiter mais nous ne l'avons pas trouvé. Au lieu de ça, nous sommes tombés sur un lieu de culte qui nous avait paru récent tant le souffre empestait l'air. Accrochées aux branches, des amulettes fianas dansaient avec la brise légère qui les faisait tournoyer. Kraven m'avait attrapé le poignet pour m'inciter à partir mais je les entendais me parler, elles m'appelaient, pas les amulettes mais les voix qui en sortaient. Tandis que je m'avançais pour en décrocher une, il se mit à tirer brusquement sur mon bras jusqu'à me faire tomber dans les feuilles mortes qui se sont mise à virer au noir des plumes d'un corbeau. Mes jambes perdirent toutes facultés de me porter et il s'est mit à hurler pour demander de l'aide. Un homme est alors apparu, provenant d'un sentier non loin, suivi par d'autres armés de fusils rayés et de lames rouillées et abîmées. C'est ce jour là que le démon est entré en lui, qu'il est entré en nous. De la fin de cette escapade, il ne me reste que le souvenir de mon réveil à l'infirmerie. Kraven était assis face à moi, le regard sombre et l'air complètement désemparé. Hormis une cicatrice près de l'oeil, il semblait n'avoir aucune égratignure. Il n'a jamais voulu me dire ce qui s'était passé ce jour là.


          Hobbes se mit à me regarder avec insistance tandis que je finissais mon récit, comme si il s'attendait à plus de détails. “Et Atropa, demanda t'il, qu'est elle devenue ?” Je me demandais ce qu'il lui voulait mais je me suis remise à tout lui dévoiler.


          Atropa est décédée il y a bientôt trois ans, peu après l'arrestation de Kraven en fait, elle tenait beaucoup à lui. Elle n'avait plus que nous depuis que les Anciens avaient fait d'elle  et de sa fille des hérétiques de par les légendes qui se racontaient sur elle. Elle était au premier rang quand ils ont allumé le bûcher, elle a regardé sa fille mourir, impuissante, tout en essayant de cacher ce funeste spectacle à mes yeux d'enfants. Bien sûr, je ne savais pas que c'était elle à cette époque, c'est quand Kraven s'est enfuit qu'elle m'a dévoilé son secret. Elle s'en voulait terriblement de l'avoir entraîné dans sa cavale mais ce n'était pas de sa faute, il avait toujours méprisé l'injustice. Pour atténuer son chagrin, je passais de longues journées à ses côtés. De sa compagnie et de son histoire, j'ai appris que l'on ne peut échapper à son passé même si on décide de lui faire face. Par contre, on peut le masquer à la vue de ses ennemis si on cache notre propre regard délibérément.


        Hobbes s'impatientait, les discours sur la motivation et le dépassement de soi c'était très surfait pour lui. Il s'approcha de moi subitement et posa ses doigts sur mon masque en dévoilant ses crocs. “Dans ce cas, voyons qui se cache derrière la légendaire Diane”. Ses doigts se raidirent subitement et il recula, regardant sa main avec stupeur.      


  Atropa était aussi bonne guérisseuse qu'habile empoisonneuse. Elle a complété ma formation de survie en m'apprenant les bienfaits et méfaits de chaque plante qui ornent le sol, les arbres et les décombres de ce continent. Sa connaissance combinée aux instructions chirurgicales que souhaitait m'inculquer ma mère ont fait de moi la chasseuse la plus redoutée des animaux et des hommes. Mais contrairement aux seconds, j'ai toujours respectés les premiers. Et maintenant, je suis la seule à pouvoir contrôler la Mort d'Iroise.


    Je sortis un linge de ma poche et caressa le visage du chef de notre meute tout en lui souriant tendrement.

    “Qu'est ce que c'est ? Que m'as tu fait ?
- N'aie crainte, ce n'est qu'une infime dose de curare, ça t'aidera à dormir ô loup de givre. Mais, un petit conseil si tu ne veux pas me servir d'apparat, ne me touche pas.”

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