Aujourd'hui j'ai cent ans.

Adelphine

Aujourd'hui est un jour bien particulier,

Aujourd'hui est le jour que j'ai tant attendu, celui que je m'étais donné.


De mon lit je vous observe, vous les femmes en blanc,

Je vous avoue qu'autrefois je vous reconnaissais,

Mais aujourd'hui je peine un peu c'est vrai.

Vous me souriez de toutes vos dents,

Alors que moi je vous bouge un peu mes lèvres asséchées,

Pour vous montrer tant bien que de mal que me vaux la joie de votre visite.

Ma chambre est le moins que l'on puisse dire petite,

Rien à voir avec la maison que j'ai habité toutes ces années…


Vous mes femmes, à tour de rôle vous rentrez,

Vous murmurer mon nom à mon oreille.

Aujourd'hui vous venez me souhaitez ma centième année.

Aujourd'hui cela fait un siècle. 


On en voit des choses, en un siècle.

C'est presque une vie d'immortelle.

Mais vous savez, la vieillesse n'est pas belle.


Je me rappelle avoir aimé les hommes étant jeune et belle,

Ne pas avoir fermé l'œil certaines nuits,

Je me rappelle de Georges mon tendre mari,

Mon bien aimé qui m'a quitté, une douleur cruelle.

J'ai connu les batailles et les hommes qui partaient au front,

J'ai connu le bruit incessant des avions,

La première télé et ses premières couleurs,

Les vrais gouters à la chandeleur.


Vous, mes femmes en blanc, j'aimerais tant vous raconter mes années passées,

J'aimerais tant écrire et vous conter,

Chacun des jours que j'ai vécu comme étant les meilleurs,

Dans mon humble demeure.

Vous mes chères femmes qui vous occupez tant de moi,

Vous n'imaginez pas la douleur que me fait mon dos.

Ma peau s'abîme dans les plis des draps et je pèse mes mots,

Je le sais car je vous entends parler d'escarre,

Apparemment chez les personnes comme moi ce n'est pas rare.


Je sais que vous faites votre possible pour apaiser mes maux,

Mais j'ai le regret de vous dire que la douleur est toujours là,

Cette teigne ne s'en va pas,

Elle habite mon corps entier désormais léger et paisible comme un cours d'eau.


Vous ne cesser de me tourner et de me retourner dans mon lit,

Cherchant en vain une position confortable en me calant toute sorte de coussins.

Vous me faite ma toilette dans mon lit tous les matins,

La où je mange, où je vis.


Je passe mes journées allongées,

Et lorsque je suis souillée,

Je dois attendre une seconde main pour venir me changer,

Je dépends d'une autre vie qui vient m'assister.


Je suis une coquille, encore pleine.

Une coquille rigide, raide, usée.

Aujourd'hui j'ai cent ans,

Cela est un bel accomplissement.


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