Avant de partir (2)

sauzki

Chapitre 2

La semaine a été merdique, incroyablement merdique.

Lundi a commencé par une perquisition dans une famille dont le fils aîné traficoté un peu de shit pour arrondir les fins de mois. Crier devant une porte close à six heures du mat n’est excitant que dans les polars. La réalité c’est du bruit, des insultes, des larmes et des chocs, contre la porte d’abord, puis contre les parents, contre la détresse, contre la peur.

Après, j’ai toujours du mal à boire mon café. Je suis pourtant du côté des gentils.

Mardi a été marqué par un appelle de Sylvie, une ex. un prénom impossible à porter mais un corps qui compense largement. Elle m’appelait juste pour que je lui fasse sauter un PV. J’ai hésité à négocier un resto en échange, finalement je lui ai dit que la police était incorruptible et d’aller se faire foutre ; pas par moi hélas.

Mercredi a été vide, aucune nouvelle de Pierre, le boulot coule tranquillement, le jour passe, quelques whisky et au lit.

Jeudi et vendredi ont été proches, similaires dans l’ambiance. Des heures assis à lire le dossier d’un suspect. Je sais maintenant tout de sa vie, je connais le nom de chaque membre de sa famille, où il vit, les restos qu’il aime, les bars et les putes qu’il fréquente. Juste une question de temps et je l’aurais. Je le cueillerai paisiblement à la sortie d’un bar ou devant l’appartement de Nadine. Sa dernière ex connue.

Samedi je marche une bonne partie de la journée. Je pense à Pierre et à l’étrange soirée de dimanche, et au silence qui a suivi. Presque une semaine sans nouvelle, c’est rare. J’hésite à continuer à jouer le vexé ou à lui passer un petit coup de téléphone, l’air de rien, en passant.

Messagerie.

Je laisse donc un message, c’est la tradition, je demande à Pierre de me rappeler au plus tôt.

Je pars en balade sans but, je marche dans la rue en évitant les bars. J’ai pourtant envie de boire, du fort, qui agresse l’intérieur. Je résiste.

 

Mon téléphone sonne, c’est Claire qui a écouté le message, elle m’invite à manger ce soir.

Je passe acheter un bouquet de fleurs pour Claire et un paquet de bonbons pour Emma. Comme à chaque fois, petite tradition entre nous à laquelle je ne manquerai pas. Je roule vite. Je suis en avance. Emma m’ouvre la porte.

-          Tu es toujours aussi belle.

-          Merci, tu as des bonbons ?

-          Comme toujours, tiens.

Je lui tends un mélange de morceau de plastiques a priori comestibles. Je reçois une bise et Emme part en courant.

Claire me crie d’entrer.

Pierre s’approche de moi et m’entraîne dans la chambre brutalement.

-          Pas un mot pour dimanche OK ? Dit-il le visage tendu.

-          Calme toi, qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu déconnes complètement ! Pas de nouvelle pendant une semaine, puis cette invitation, puis ta gueule de parano qui m’agresse en arrivant !

-          Je voulais qu’on se voit pour parler mais Claire t’a invité ce soir après ton appel. Je t’expliquerai plus tard mais là je ne veux pas que tu parles de notre soirée de dimanche à Claire.

-          Ok, ça va j’éviterai le sujet.

Claire entre dans la chambre.

-          Qu’est-ce qu’il se passe, vous faites quoi tous les deux dans la chambre ? Je vais finir par être jalouse. Dit-elle en rigolant.

Pierre reste immobile et silencieux.

-          T’inquiète, tu sais bien que ton mari n’est pas mon type ! Dis-je sans inspiration.

Claire sourit à ma blague et me dit de passer dans le salon pour boire un verre. Je m’exécute sans un mot, trop heureux de quitter la chambre.

Emma mange tranquillement ses bonbons. Je la regarde et vois cette petite que je connais maintenant si bien. Je l’ai vu grandir, petite fille blonde, aux yeux clairs, par principe de bonne humeur et joyeuse, dont l’univers se résume à jouer et à rire. Je tente de me rappeler la dernière fois où j’ai joué, le moment où tout s’est arrêté, où j’ai cessé d’être le dieu des playmobils pour devenir un adolescent aux cheveux gras… pas de souvenir, cela a dû arriver quand je dormais…

Après quelques verres j’arrive à me détendre, mais la soirée est étrange, je n’y suis pas. Je me sens en dehors. J’ai l’impression que Pierre aussi a du mal à être là. J’écoute, je réponds même, je fais illusion dans la conversation. Mais je ne parviens pas à me sentir présent. Je suis inquiet pour Pierre, son attitude, son silence, sa parano, j’ai beau chercher mais je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà vu Pierre dans cet état.

Les plats se suivent, après une salade sillonnée de chèvre, je plonge ma fourchette dans une viande incertaine, rouge probablement, certainement morte il y a longtemps.

Les expériences culinaires de Claire m’ont toujours étonné et souvent un calvaire, la source de brûlures d’estomac durables. Je n’ai jamais réussi à percer le mystère de son incapacité à cuire convenablement un aliment. Pourtant, elle s’applique, lit même parfois un livre de cuisine, exécute à la lettre la recette… mais rien n’y fait. Les années passent, je goutte, je souris à Claire, j’avale, je mens d’un « Hummm » de satisfaction simulé et tente d’oublier le goût des aliments martyrisés.

J’aurais pu aimer Claire, sa cuisine jamais.

Entre deux bouchers, je regarde le couple en face de moi tout en participant à une discussion animée sur les dernières élections. Claire et Pierre, le couple idéal, à faire rêver les célibataires égarés sur internet. Des années à proximité l’un de l’autre, à s’écouter et à vivre le quotidien sans faiblir, sans s’égarer.

J’imagine souvent me réveiller près de la  femme que j’aime. Je m’en suis approché parfois, même tout près, mais je me suis toujours égaré dans les dernières caresses, comme un ado attardé qui refuse d’apprendre. J’ai pourtant envie de me transformer en une famille, mais je laisse toujours filer ma chance. Et plus le temps passe plus j’ai l’impression que faire un effort pour quelqu’un est un reniement, que faire des concessions est de l’hypocrisie… finalement plus je vieillie plus je deviens un ado…   

[à développer]

Le dessert se fait pressant, il arrive inexorablement. Claire rate très souvent ses plats, toujours ses desserts. Je sais que je n’ai aucune chance d’être confronté à quelque chose de mangeable. Mes craintes empirent quand Claire m’annonce avec un sourire radieux qu’elle a préparé une nouveauté qui lui a pris des heures de travail.

J’imagine le pire. Toute stratégie d’évitement serait vouée à l’échec. L’appartement est situé au quatrième étage et aucune excuse valable ne me vient à l’esprit, je reste immobile, un sourire figé et la fourchette tremblante.  Comment décrire ces quelques minutes de solitude face à une glace melon banane faite maison. Le froid aurait pu anesthésier mon palais, mais le cookie au chocolat a eu raison de mes derniers espoirs. Sauf miracle, je vomirais seul ce soir…

Le regard perdu de Pierre me confirme que je ne suis pas seul à souffrir, mais nous sommes solidaires et chacun notre tour, nous parvenons à articuler avec difficulté :

-          C’est très bon.

Le visage de Claire s’illumine.

Merci, j’y ai passé beaucoup de temps et j’avais peur d’avoir raté. Je n’ai pas pu y gouter et je n’en mangerais pas car je suis au régime.

Je comprends alors comment il est possible de faire une glace au goût de savon sans s’en apercevoir…

Je termine le dessert en évitant de manger trop vite pour que Claire ne me propose pas une deuxième coupe.

L’épreuve du diner étant passé, je demande à Pierre s’il ne lui reste pas une goutte de sa poire faite pas son oncle, celle qu’il faut manier avec précautions sous peine de combustion spontanée. Il ramène la bouteille. Claire est partie coucher Emma, j’ai quelques minutes seul avec Pierre pour tenter d’obtenir quelques explications.

-          Je suis inquiet depuis dimanche, Pierre, dit moi ce qu’il se passe.

-          Rien, il ne se passe rien, oublie cette soirée, il ne s’est rien passé.

-          Pierre, tu es ridicule, tu crois vraiment que je peux faire comme si tout allait bien ? Regarde toi Pierre, tu fais illusion quand Claire est là, mais je vois sur ta gueule qu’il y a un problème, et un gros. Alors maintenant tu arrêtes tes conneries et tu m’expliques.

Pierre resta silencieux, il semblait hésiter, mal à l’aise.

-          Parle Pierre, je ne te lâcherai pas, tu le sais, je vais te harceler tant que tu ne m’auras pas expliqué.

-          Ecoute Paul, si je ne te dis rien c’est pour te protéger, si je te parle tu seras dans la merde.

-          Arrête ton discours protecteur ridicule, tu déconnes complètement.

Pierre s’immobilise et je sens qu’il va parler. Je vois ce petit frémissement dans son œil, celui que je retrouve à la fin d’un interrogatoire quand  le suspect se résigne à devenir coupable.

-          Je suis sérieux Paul, ce n’est pas une histoire de cul gênante ou une dette de jeu. Ca vient de moi, c’est moi le problème, et je t’assure qu’une fois que je t’aurai parlé il n’y aura pas de retour en arrière possible.

Je reste silencieux, incrédule. J’ai l’impression d’assister à un mauvais film policier. Je ne reconnais pas Pierre, d’habitude sûr de lui. Je sens une détresse dans son regard. 

-          Tu es sérieux ? Je ne comprends pas. Pourquoi c’est toi le problème ? Qu’est-ce que tu as fait ? Pierre, tu me fais peur.

Claire arrive à cet instant et met fin à notre discussion.

-          Emma dort, je veux bien un verre de poire si vos en avez laissé.

Je sers Claire sans rien dire, mal à l’aise. Pierre me regarde et commence à parler d’une affaire qu’il est en train de préparer pour faire diversion.

Je prends sur moi pour dissimuler mon malaise. De son côté Pierre arrive facilement à reprendre le rôle du mari amoureux épanoui dans sa vie. Il est impossible de reconnaître l’homme qui me parlait il y a quelques secondes, l’inquiétude qui habitait son regard a totalement disparu, son angoisse n’apparait plus sur les traits de son visage. Je prends conscience que Pierre est capable de dissimuler totalement ce qu’il ressent fond de lui sans difficulté. Il est passé en un instant d’un visage de désespoir à celui du bonheur total. Cette capacité m’intrigue et me fait peur. Je pensais connaître tout de Pierre et être capable de savoir quand il ment. Mais je viens d’avoir la preuve qu’il n’en est rien et qu’il a la capacité à changer de personnages selon ses besoins. C’est pour ça qu’il est un très bon avocat mais je croyais naïvement  que moi, son ami d’enfance, je pouvais savoir quand il mentait ou pas.

Je laisse Pierre mener la discussion avec Claire et me contente de quelques phrases ponctuelles pour faire illusion. J’ai l’étrange sensation d’avoir été trahi par Pierre alors qu’il n’a rien fait. Il ne m’a pas menti, il n’a pas nié être mal et avoir un problème, mais il a été capable de tout effacer en une seconde pour redevenir le Pierre heureux, joyeux qui passe une soirée agréable avec des amis. Je réalise juste que finalement je ne connais pas totalement mon ami comme j’en avais la sensation jusqu’à ces derniers instants, qu’il peut  jouer un rôle, son rôle, celui du Pierre que je connais alors qu’au fond de lui il est au plus mal.

J’ai une sensation désagréable, je ne sais plus quoi penser.

Je n’aurais plus l’occasion de me retrouver seul avec Pierre ce soir maintenant qu’Emma dort. Je termine ma poire, attend que la brulure de ma gorge se calme et prend congé. Je glisse juste à Pierre qu’il faut qu’on se voit au plus vite. Pierre me dit qu’il m’appellera dès qu’il peut pour m’expliquer ce qu’il se passe.

Pierre ferme la porte avec de nouveau cet étrange regard de détresse.

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