Big Girls don't Cry

Alinoë

Participation à la cinquième Nuit des Plumivores du forum d'écriture Jetez l'Encre.

 Assis sur une étroite corniche, les pieds dans le vide, Jesse scrutait l'obscurité du canyon en contrebas. Même par une nuit comme celle-là, il n'avait nulle besoin d'une quelconque source de lumière pour l'aider dans sa tâche. Il connaissait le décors par coeur, autant que la marche à suivre.

Pour le moment, il n'avait rien d'autre à faire qu'être patient, mordre sur sa chique amer jusqu'au signal de Lucy. Il aurait préféré une bonne cigarette roulée à son tabac moisi mais les ordres étaient claires, aucun écart ne serait toléré.

Et puis, Jesse n'était pas totalement abruti. Certes, ce n'était pas une flèche cependant, il avait bien conscience que le point lumineux de son hypothétique cigarette révèlerait immanquablement sa position.

Il poussa un long soupire désespéré à cette constatation en se laissant aller contre la paroi puis, maintenant son Stetson en place d'une main, releva les yeux vers le ciel affreusement obscure. Lucy avait vraiment l'art de choisir les pires moments pour ses petites combines.

Qu'espérait-elle, franchement ? Personne n'était assez fou pour mettre le nez dehors par une nuit sans lune. Personne de sain d'esprit, en tous les cas... Les gars n'avaient peut-être pas tord, au fond. Leur chef était entrain de perdre le peu de raison qu'elle avait.

Un cri déchira soudain le silence de la nuit.

En un quart de seconde, Jesse était sur ses pieds, le corps tendu, la main sur la crosse de son colt ; les sens aux aguets, comme s'il doutait encore de ce qu'il venait d'entendre.

Un coup de feu retentit, illuminant brièvement une parcelle du canyon.

Jesse eut tout juste le temps d'apercevoir les silhouettes obscures de ses compagnons surgissant de toutes parts pour répondre à l'appel de leur leader que déjà les ténèbres reprenaient leurs droits.

Pas le temps de gamberger.

Il recracha négligemment sa chique de tabac, remonta son foulard sombre devant son visage et se mit à dévaler la pente raide avec une aisance déconcertante. En quelques secondes, il avait rejoint le cercle de malfrats formés autour d'une charrette lourdement chargée, escortée par quatre hommes dont un seul tenait encore sur ses pieds, les trois autres ayant été descendus sur le champ.

Sans trop se poser de question, Jesse braqua son arme sur le dernier survivant. Obscurité aidant, il n'en discernait qu'une vague silhouette mais c'était amplement suffisant pour ce qu'il avait à faire : tirer au moindre geste suspect, de préférence dans les jambes, non pas pour épargner la vie du prisonnier mais bien pour éviter au maximum les balles perdues et autres dégâts collatéraux.

« Qu'est-ce que t'attends pour le descendre ? », aboya l'un des bougres en direction de Lucy, au mépris du respect qu'il lui devait.

Contre toute attente, la jeune femme mit un moment avant de répondre. Elle se tenait à quelques pas de celui que Jesse soupçonnait d'être contrebandier, le fixant droit dans les yeux comme si elle y cherchait quelque chose.

Tenue d'homme, carrure d'homme et l'attitude qui allait avec.

Elle dégaine une seconde arme à feu, la braque sur l'insolent en même temps que son regard emplit de mauvaises intentions :
« Quoi ? T'es jaloux mon Jacky ? Tu veux aussi ton lot d'pruneaux ? »

Le cercle fit un brusque écart en arrière tandis que la mine du Jacky se renfrognait derrière son foulard noir. Deux choix s'offraient à présent à lui : baisser les yeux et passer pour un couard ; ou soutenir son regard et devoir affronter un duel dont l'issue lui serait probablement fatale.

« Un autre volontaire pour une salade de fruit façon Lucy ? », renchérit la jeune femme de sa voix la plus grave en dévisageant son comparse comme si elle cherchait à hâter sa réflexion.

La réaction ne se fit pas attendre bien longtemps. Le trublion baissa les yeux dans un grognement contrarié et reprit sa place dans les rangs.

Un silence de plomb s'abattit sur le canyon que Lucy prit un malin plaisir à faire durer.

Jesse, quant à lui, trépignait d'impatience ; au grand dam de ses voisins. Il n'aimait pas d'attendre et puis, son arme le démangeait. Il n'avait pas encore eu l'occasion de tirer un seul coup de feu ; c'était plutôt contrariant.

Au bout d'une interminable minute de silence, Lucy daigna enfin poser les yeux sur son protégé :
« Promis, tu pourras lui en coller une dans le crâne mais pas maintenant. J'veux d'abord savoir ce qu'il a à raconter. »

Un grondement mécontent parcourut brièvement la bande de truands.

« Quelle pragmatisme, ma chère ! », intervint le prisonnier d'un ton exagérément poli.
« Ta gueule, l'aristo, si tu veux pas que j'revienne sur ma décision. », rétorqua sèchement Lucy en venant coller le canon de son arme contre son front.
« Et me priver d'un interrogatoire en votre compagnie ? Mh. Vous... »

Il n'eut pas le temps de s'aventurer plus loin dans ses délires que la cross de Lucy venait percuter violemment sa tempe droite en l'assommant sur place. L'homme s'effondra mollement dans la poussière, sous le regards moyennement satisfait de toute la bande.

Cependant, personne n'osa remettre en question sa décision. Jusqu'à preuve du contraire, Lucy était encore le chef et, à moins d'un brusque renversement de pouvoir, ils n'avaient pas vraiment d'autre choix que d'exécuter les ordres sans broncher.

***

Assis dans un recoin sombre du campement, le cul dans la poussière, Jesse observait les joyeuse silhouette de ses camarades rassemblés autours du feu. Il sifflaient allègrement leur butin alcoolisé, ventant les mérites de leur chef, passée en un rien de temps du statu de folle à celui de génie du crime organisé.

Et pendant qu'ils riaient aux éclats entre quelques blagues graveleuses, Jesse se retrouvait coller au rang de geôlier. Enfin, il n'y avait pas vraiment de geôle, pas même de cage, en fait. Juste l'aristo, allongé sur le sol, saucissonné comme un jambon. Pour couronner le tout, l'homme n'avait pas encore repris conscience depuis le coup de cross.

Jesse détourna la tête en soupirant pour venir contempler le bout rougit de sa cigarette. Au moins, il avait le droite de fumer, maintenant. Et puis, Lucy lui avait promis qu'il aurait le droit de venir faire un tour sur sa tente après son tour de garde. Il n'avait plus qu'à prier pour que la fin de son quart ne tarde pas trop à arriver.

Il resta un moment immobile, les yeux dans le vague, tirant régulièrement quelques taffes machinales sur sa cigarette maladroitement roulée jusqu'à ce qu'un mouvement viennent perturber son champ de vision.

Plus vif de corps que d'esprit, Jesse se redresse vivement en dégainant son colt, prêt à parer à toute éventualité.

« ...u ca...e ..on ...ieux. », s'exclama l'aristo en avisant l'arme avec angoisse, son bâillon de fortune avalant la moitié de ses mots.

Grossière erreur !

Le canon pivota immédiatement dans sa direction, suivit de prêt par le corps tout entier de son geôlier. Un bien grand mot. Jesse n'était rien de plus qu'un gosse affublé d'un costume de crapule. Un gosse qui tenait une arme chargée entre ses mains et, selon toute vraisemblance, pas plus futé qu'un asticot.

Il lui fallut d'ailleurs une bonne demi-seconde pour comprendre ce qu'il se passait ; juste le temps pour l'aristo de rouler sur le côté histoire de sortir de sa ligne de mire. Un coup, ça pouvait partir à une de ces vitesses...

Jesse secoua légèrement la tête comme s'il cherchait à connecter ses rares neurones en renfonçant son chapeau d'une main nerveuse.

« Arrête de t'agiter et ferme là. J'pige rien de ce que tu raconte, t'façon. », grommela le jeune homme tandis qu'il se pliait en deux pour remettre l'aristo sur le dos, sa position initiale, celle dont il n'aurait jamais dût bouger.

Action prévue d'avance ou balle saisie au bond ; les mains de l'aristo agrippèrent fermement le canon tandis que son corps tout entier se contorsionnait de façon totalement improbable aux yeux de Jesse, beaucoup trop surpris pour réagit.

***

Un coup de feu retenti brusquement à travers le campement, suivit par un silence de plomb.

Autour du feu, les rires avaient immédiatement cessés tandis que les hommes se levaient d'un bond, main sur le colt, prêt à dégainer au moindre mouvement suspect. Se faisant, ils se dévisageaient les uns les autres comme s'ils cherchaient mentalement lequel d'entre eux manquait à l'appel.

Lucy fut la plus prompt à réagir.

Elle surgit de sous sa tente, l'arme au poing, l'air hagard. Ses longs cheveux ambrés avaient retrouvés leur libertés, retombant en cascade sur ses épaules tout juste couverte d'une chemise d'homme froissée.

Son allure l'inquiétait peu. Elle avisa ses troupes puis l'obscurité où devait se trouver le prisonnier et son geôlier. Jesse. Sans réfléchir outre-mesure, elle fila à toute allure, une boule d'angoisse au creux de l'estomac. Le coup de feu ne pouvait provenir que de là.
Dans sa hâte, elle ne chercha même pas à savoir si ses hommes la suivent ou pas. Elle se contenta de courir en scrutant l'obscurité devant elle, à la recherche d'un quelconque détail pour apaiser ses craintes.

Malgré tous ses efforts, son regard parvint à peine à discerner la forme d'un corps avant qu'il ne soit à ses pieds. Elle resta un instant immobile, la tête droite, craignant d'identifier le corps sans vie ainsi que la marre de sang encore tiède dans laquelle baignaient ses pieds nus.

Elle prit une grande inspiration avant d'enfin baisser les yeux sur le visage serein de Jesse.

Pas d'effusion de larmes, pas de sentiments. Ses doigts se serrèrent un peu plus sur la cross de son arme tandis qu'elle se penchait pour attraper le Stetson échoué sur le sol. Après un rapide époussetage, elle le vissa sur son crâne en pivotant vers l'attroupement formé dans son sillage.

« Enterrez-moi ça. On décolle à l'aube. », lacha-t-elle froidement avant de se diriger d'un pas décidé vers sa tente, la tête haute malgré les larmes qui s'amoncelaient au coin de ses yeux.

Un jour, elle se vengerait. En attendant, elle avait une troupe à commander et aucun écart ne serait toléré.

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