Black Out

Marc Chataigner

----------------look at a screenIF other channels EXISTTHEN check them allIF NOT THEN be annoyed that no other channel have been invented yet.----------------1 janvierJe m'ennuie...Comme chaque année je commence un journal. Et la seule chose que j'ai à y écrire est «je m'ennuie...» Je viens de relire les pages de celui de l'année dernière, quelques pages noircies avant de jeter l'éponge, et c'est terrifiant de voir à quel point ma vie est une routine! Toujours le même boulot, le même patron, la même équipe (ou presque), le même rythme, les mêmes histoires entre copines... C'est barbant. Heureusement que je suis la seule lectrice de ces pages.Ma routine est tellement solide que chaque matin, je croise les mêmes personnes, à la même heure, au même endroit, ... Cette impression de déjà-vu perpétuel m'écœure. Dernièrement, j'en ai même eu des nausées sur le chemin du bureau. J'ai l'impression d'être l'héroïne d'un Jour Sans Fin. Avec le magnifique Bill Murray. La différence est que, moi, je fais partie des figurants qui vivent cette journée en rond sans jamais s'en rendre compte vraiment. Enfin bref, je m'ennuie à mourir.Et ce ne sont pas les bonnes résolutions qui risquent de changer ça; je relis celles que j'avais prises l'année dernière:- trouver un homme, une épaule et un sens de l'humour, pas qu'une bite. --> raté- refaire mon CV pour chercher un nouveau boulot. --> pas commencé- installer l'étagère dans l'entrée. --> étagères achetées, montées, installées, mais pas encore peintes.- chercher à apprendre un truc par mois. --> en douze mois, j'ai appris que je faisais partie des figurants d'un Jour Sans Fin...- voyager. --> je suis allée à Barcelone. Seule. Il a fait beau. Je me suis ennuyée. Pas glorieux tout ça.Cette année, je ne prends pas de bonnes résolutions. C'était la discussion que j'ai eue avec Mario hier soir: «pas de résolutions, pas de plan ni d'objectif, pas de deadline ni de mission, laisser à chaque jour une chance d'être nouveau». Il revient d'un tour du monde, il est tout zen, alors évidemment c'est plus facile à dire pour lui. Il est encore tout déconnecté. Si je suis honnête avec moi-même deux secondes, moi aussi je meurs d'envie de tout plaquer, de partir loin, tout recommencer. Mais si je reste honnête avec moi-même deux secondes de plus, je m'en sens tout à fait incapable.Cette année encore, le réveillon chez Camille était bonne ambiance. Les années passant, on fait moins de folies. Il y avait plus à manger qu'à boire, on s'empâte. On devient frileux. Les couples sont déjà formés, il n'y a plus vraiment de surprise. Les rencontres qui restent sont des rencontres boulet (et j'en suis le parfait exemple). On est des trentenaires maintenant. Faut se l'avouer. «Un caf', Cam', steupl'». Ça c'est Vincent, maître du langage mono-syllabe, typique du trentenaire.Bref, je m'ennuie.Et une bonne année d'ennui!!5 janvierFélix m'a rappelée. Je me disais que ça valait le coup de l'écrire.On s'était revus le 31 chez Camille, je croyais qu'il était encore en couple. Mais apparemment non. «Enfin, c'est compliqué...» Les mecs sont compliqués. On se voit vendredi soir, j'espère avoir très vite d'autres choses à raconter dans ces pages.8 janvierFélix est toujours en couple. Merde, fait chier. J'y ai cru deux secondes que j'avais ma chance. Il n'est pas le mec parfait, mais il est tendre. Ce n'est pas qu'une bite quoi. Mais non, ma fille, tu es une cruche. Arrête de te faire des films. Les miracles n'existent pas... 16 janvierJe m'ennuie toujours. Je ne donne pas cher de ce journal.Ça va être le plus court jamais écrit.Je retourne sur Facebook.21 janvierPeut-être qu'au final, j'aurais dû me donner des résolutions. Ça m'aurait donné une raison de me bouger les fesses. Parce que là c'est déprimant. Si j'étais un mec, je crois que je pourrais ecrire « je ne bande plus le matin».Je n'ai plus d'envies.Routine au boulot.Je m'ennuie....Je me donne jusqu'au 31 janvier pour voir si je persiste à suivre les conseils de Mario ou si je me donne de bonnes résolutions pour cette année encore. Tiens, et si je commençais par faire un sondage sur Facebook pour savoir quelles sont les bonnes résolutions des cette année?27 janvierPassé la nuit avec Félix. Suis trop conne. Bonne poire.Il s'emmerde avec Esmeralda, alors il vient voir les filles esseulées. Et je suis tombée dans le panneau. Au moins, ç'aura été une nuit sportive et plaisante. Toujours ça de pris.Mais là je suis de nouveau seule. J'ai froid. Je m'ennuie. Et Facebook tourne en rond.30 janvierAprès avoir mené l'enquête en ligne, seul un tiers des personnes interrogées ont pris des résolutions pour cette année. Et la majorité concerne - un «miracle» (trouver l'homme/la femme de ma vie) - et/ou une «obligation» (faire un régime, faire du sport, acheter moins sur ventes-privées, sourire à belle maman). Pas de grande surprise au final.Je ne me sens pas l'âme d'une marathonienne de prières ni celle d'une ascète souriante.Je m'ennuie toujours.Ça sent la fin. -----------------------VAR:you ARE SINGLE or MARRIEDyou GO OUT with the same friendsyou WORKyou HAVE NO TIME TO WASTEIF you ARE LOOKING FOR LOVETHEN IF you BELIEVE in god (’a’, ’b’ or ’c’)THEN we can MATCH your PROFILE with database ( RANDOM member ( ’BELIEVE in SAME god’ + OPPOSITE GENDER + SAME INCOME ) )IF NOT THEN we can MATCH your PROFILE with database ( RANDOM member ( ’LOOKING FOR sex’ + ANY GENDER + SAME INCOME ) )IF NOT THEN PRINT ( “You are not feeling alright. Here are links that may help you.” ) + PRINT ( database ( PSY ) )--// comment: in this algorithm, ’providence’ DOES NOT apply //-------------------------21 FévrierIl y a eu une coupure générale de courant avant hier. Ça valait le coup que je l'écrive dans ce journal, histoire qu'il n'y ait pas que des «je m'ennuie».Le 19 au soir, plus de jus chez moi. Je regarde par la fenêtre, plus de jus dans le quartier on dirait. Plus de télé, plus d'ordi, pas suffisamment de batterie pour mater un film, plus de musique, toutes mes playlists sont sur Deezer, plus d'Internet, plus de web, plus de Facebook, plus de lumière. Heureusement que je suis chauffée au gaz me suis-je dit. C'était silencieux tout à coup. Et j'ai passé la soirée aux bougies, à essayer de lire. J'ai surtout regardé par la fenêtre. Au début tout le monde est resté tapi chez soi. En attendant que ça revienne. En regardant par la fenêtre eux aussi. J'ai vu des flashs, des voisins qui faisaient les cons dans le noir et se prenaient en photo. Et au bout d'un certain temps, j'ai vu les premières têtes sortir. Ils (surtout des hommes) allaient aux renseignements. Et revenaient vite partager leur butin d'informations. J'entendais les pas dans la cage d'escalier. Tout le monde chuchotait, comme si dans le noir il fallait faire le moins de bruit possible. Pour ce que j'ai réussi à entendre, personne ne savait vraiment combien de temps ça allait durer. Moi, je me suis couchée tôt. Le lendemain matin, réveillée avec mon téléphone, douche aux bougies et partie au boulot. Il n'y avait toujours pas de jus, donc pas de Nespresso, ni de sèche cheveux. Et brosse à dent à la main s'il vous plaît. Dehors les métros ne fonctionnaient pas, ni les Vélib' d'ailleurs, il y avait une circulation dense et surtout, les trottoirs étaient bondés. Je me souviens d'essayer d'appeler le boulot, voir s'il y avait du courant là bas, mais évidemment, pas de tonalité. Tout le monde s'échangeait des regards, questionnant l'autre en silence pour savoir s'il en savait davantage sur ce qui se passait. Quelques-uns parlaient, d'autres râlaient, la majorité filaient droit au boulot. Je me souviens me faire la réflexion «au moins, ça change de la routine».Il faisait frais mais pas froid, j'ai marché jusqu'au bureau et tout du long, j'ai vu des scènes similaires: certains énervés après les Vélib' et les métros, les bus d'ordinaire vides aujourd'hui bondés, des jeeps de l'armée avec des haut-parleurs, «coupure de courant à l'échelle européenne, pas de panique», des flics en train de s'époumoner à faire la circulation, des personnes qui pestaient après EDF, «tout fiche le camp ma bonne dame», et beaucoup d'autres personnes amusées par la situation, les mecs draguaient à fond, des «je vous dépose mademoiselle?» ou des «les cheveux bouclés vous vont bien aussi...». Dans les quartiers que je croisais en chemin, aucun n'avait d'électricité. C'était assez fou de voir la ville à pied. Et contre toute attente, je ne me souviens pas avoir vu d'accident ni de magasin pillé...  Arrivée au boulot, toujours pas de jus. Autant dire que sans ordi, mon boulot de consultante IT tombe à l'eau. Même le téléphone n'était pas opérationnel. Tout est sur IP. Donc on s'est vus offrir notre journée. Sans demander mon reste, je suis partie vers les Grands Magasins; à part les escalators, les ascenseurs, les lumières, les stands étaient ouverts. Les nanas faisaient les comptes à la main. Et il y avait affluence! Comme un jour de soldes, avec la bonne humeur en plus. On devait toutes avoir eu notre journée offerte. Et tout ça se déroulait dans une ambiance de foire: il n'y avait pas de musique en fond sonore. Puis, ne voulant pas rester seule, je suis partie voir Anne-So chez elle. Je n'avais aucune idée de savoir comment retrouver les autres sans téléphone, alors j'ai parié sur le fait qu'en tant que free-lance elle serait à la maison. Et bingo! Elle était là, à se tirer les cheveux sur comment finaliser ses plans et ses perspectives à temps... Je lui ai filé un coup de main, même si au final ça n'aura servi à rien: elle ne pouvait de toute façon pas envoyer son e-mail!Donc on est sorties se promener. Le temps était agréable, l'ambiance détendue. On a discuté, pris des cafés pour se réchauffer. On s'est fait des réflexions marrantes, comme «pourquoi on continue de poser nos iPhone et BlackBerry sur la table alors que rien ne marche?». J'étais très relax quand je discutais avec Anne-So, et je l'étais nettement moins quand j'ai pensé à mon frigo qui devait être en train de dégeler. J'ai repris le chemin de la maison au petit trot, et en passant devant le Monop', c'était l'apocalypse: les rayonnages vides, plus d'eau, ni de lait, des nanas en train de se crêper le chignon pour les dernières serviettes hygiéniques, d'autres sur les petits pots pour bébé... C'est fou comme tout peut basculer quand il manque juste du courant. Le gouvernement avait commencé à envoyer plus de camions et de troupes pour arpenter les rues. La bonne humeur du matin n'avait pas fait long feu... La nuit tombée, comme je n'arrivais pas à lire à la bougie, et que je ne pouvais appeler personne, je suis descendue dans mon quartier. Je me suis dit que je n'y sortais jamais en fait. Il y avait quelques rades d'ouverts, et je me suis rendue compte que je n'étais pas la seule à avoir eu l'idée. Au 10/20, il y avait des bougies et des gars qui jouaient de la guitare. Je suis rentrée pour prendre un vin chaud, et c'est là qu'au deuxième verre j'ai rencontré Sameer. Il a un accent indien optimiste, il m'a fait rigoler avec ses histoires, «en Inde, notre gouvernement fait des coupures d'électricité comme il respire». Comme tous ceux du bar ce soir là, il habite le quartier. Il a les yeux clairs, de belles mains puissantes, j'aime bien son cou, sa voix, ses dents. Il sourit tout le temps. Il vient du Tamil Nadu, il étudie la philosophie et la théologie à la Sorbonne. «Si je suis venu ici, c'est parce que chez nous, on a plus de 30 000 divinités! J'ai besoin de l'aide de vos dieux inhumés au Panthéon pour les comprendre». On s'est revus hier soir, quand le courant était en partie revenu, et ce n'était pas tout à fait pareil. C'est fou comme le contexte peut jouer sur l'appréciation que j'ai des personnes: on s'est retrouvés dans le même bar, il n'y avait pas de guitare, juste la radio, pas de bougies, juste des néons, et Sameer m'a un peu gonflée avec ses histoires à dormir debout. Mais bon, on verra bien, on a prévu de se retrouver ce week-end pour une expo.Quand je me suis réveillée hier matin, mon téléphone a sonné alors que je ne m'y attendais pas. La courant a dû revenir durant la nuit. Tout à coup, c'est comme si cette coupure de courant était un rêve. Tout a repris comme avant. Même rythme, mêmes visages dans la rue, même routine. Back to normal. Sameer est mon seul lien avec ces deux jours de black out. Sur Facebook, c'était hallucinant de lire toutes les histoires similaires qui sont arrivées durant ces deux journées. Tout le monde y allait de son anecdote. À la télé, ils ont passé des reportages horribles sur ceux qui sont morts de froid. Les pauvres. Je ne sais pas ce que j'en aurais pensé si la panne avait continué, mais dans mon souvenir, j'ai l'impression que pendant deux jours, on avait oublié nos soucis. Ceux qui ne sont pas morts de froid je veux dire. Comme si on avait remis les compteurs à zéro. Alors quand tout reprend comme avant, c'en est presque encore plus déprimant.Mais bon, on en est là. C'est tout pour ce soir!26 févrierMon histoire avec Sameer continue. On s'est retrouvés pour voir une expo qu'il avait dégotée: Divinités d'Inde. Je ne serais jamais allée la voir de moi-même, mais avec Sameer en guide, les photos étaient tout de suite beaucoup moins hermétiques. Plus vivantes. Chaque caste, chaque divinité, chaque esprit porte un nom; sans les connaître moi-même, toutes ces choses-là n'existent pas. Sameer m'a révélé un monde de spiritualité qui m'était inconnu. Je me sentais exploratrice.Ensuite, il m'a emmenée boire un verre et j'ai pu rencontrer des amis à lui. Ils sont tous plus ou moins à la Sorbonne, doctorants ou autre, et ils ont tous des caractères bien trempés. Si je reprends la façon dont Sameer me les a présentés, il y a Fred le nihiliste, Alain le communiste, Hannah l'anti-totalitariste, Bob le libertaire, Yoko la rêveuse et Aimé le poète. Ils étaient tous là, attablés dans une lumière caverneuse, dans le sous-sol d'un boui-boui du 6ème arrondissement. Ma première impression en les voyant est qu'ils avaient l'air d'humeur à débattre. Et que ça sentait le funk. Le fenek quoi.Avec moi, ils ont parlé de leurs examens, de leurs sujets de recherche, de l'ambiance à la fac, des problèmes de financement. Et je me suis dit que ça ne faisait pas si longtemps que ça que je travaille, mais la vie étudiante, son rythme, ses soirées, ses révisions, me sont parus extrêmement loin. L'ambiance était amicale, ils discutaient politique. J'écoutais, n'ayant rien à ajouter. Sameer rigolait. J'aime bien son rire, il me fait quelque chose. Il oscille entre celui de l'homme simple et l'enfant heureux. Des ondes lentes et des graves doux. Une grande bouche optimiste. C'est peut-être ça que j'aime bien chez lui d'ailleurs, ça me semble plus clair en l'écrivant: son optimisme. Pour lui, tout finira bien. Il voit à long terme. C'est reposant. Même si ça peut paraître un peu candide parfois. En tout cas, à notre époque sombre et austère, c'est très rafraichissant de passer du temps avec Sameer. Et mon week-end n'avait rien à voir avec ceux que j'ai connus, et ça, c'est merveilleux. 28 févrierJ'ai revu Anne-So, je lui ai parlé de Sameer, de son optimisme, son rire, etc. Elle m'a dit «l'amour rend idiot». Je suis idiote de croire en ses histoires optimistes? Anne-So m'a remis les pieds sur Terre, c'est son caractère à elle. Et je ne sais plus trop quoi penser. J'ai envie de revoir Sameer, je suis un peu perdue. Mais il me manque. Son rire plein de soleil. (ouhlaaa... Toi, ma fille, faudrait pas que tu tombes amoureuse trop vite...)-----------------------IF there is NOT a commercial   THEN it is NOT a movieIT IS art-----------------------5 marsJe n'arrive jamais à voir Sameer seul. Il faut toujours qu'on voit ses potes des catacombes. Hier soir, ils débattaient sur les dérives du capitalisme, l'environnement, la fin de notre système, et patati et patata. Je me suis sentie un peu conne, n'ayant toujours rien à ajouter. J'ai pris quelques notes comme une imbécile. Je me donnais une contenance. On a le même âge ou presque, mais ils m'ont paru un peu jeunes dans leurs têtes, n'ayant que des discours et pas d'actions à mener... Sameer leur a dit à un moment qu'ils se prenaient la tête pour rien, parce que s'ils regardent à long terme, tout ira pour le mieux. Fred l'a méchamment rembarré, «la société marchande n'en a rien à foutre de ton long terme, elle le bannit et l'écrase. C'est ça le probleme.» Sameer leur a répondu qu'ils étaient tous issus de pays développés, France, Allemagne, US, Japon, et qu'ils faisaient tous face aux mêmes problèmes de sociétés, croissance, chômage, violence, etc. «En Inde, la famille reste une cellule importante, et ça aide à y voir plus clair, à voir plus loin que le bout de son nombril.» Alain a repris le flambeau en disant qu'il y avait aussi des violences en Inde, et qu'à Delhi ou Mumbai, les jeunes actifs emménageaient seuls aussi. J'ai été surprise par la ténacité de chacun et encore plus par l'écoute dont chacun était capable. Ils n'étaient pas d'accord, ça c'est sûr, mais avant tout, ils discutaient.Je retranscris ce que j'ai compris. Autrement dit, pas grand chose. Beaucoup de blabla, peu d'action. C'est mon sentiment. Et je n'ai pas vu Sameer seul à seul, c'est le plus frustrant.6 marsAprès ces dernières lignes, j'ai appelé Sameer et on s'est vus pour dîner. C'est moi qui l'ai invité et ça l'a emmerdé un peu. Ici, pas question de jouer les femmes au foyer.Il m'a parlé un peu de lui, de sa famille, son village du Maharastra (faudra que je vérifie l'orthographe). Quand il rentre, il est accueilli comme un roi. Pas parce qu'il gagne de l'argent ou qu'il est devenu riche. Mais parce qu'il est parti loin, il a voyagé, et il a des histoires à raconter. C'est ça sa richesse.Je suis bien avec lui, il me fait oublier la routine. Il m'a prise dans ses bras avant de partir, j'aime bien son odeur. Il ne m'a pas embrassée, mais je sens que ça ne saurait tarder. Je vais rêver de lui cette nuit je sens... 8 marsIl y a des grèves, et ça me gonfle. Ça fout le bordel. Ils ont eu beau enchaîner les conseils de ministres européens, ça n'a rien changé. Le gouvernement est nerveux. Ils pensent savoir d'où vient la panne, mais ça se sent qu'ils n'ont pas de solution. Alors les manifestations se suivent et se ressemblent. En même temps, je les comprends un peu ceux qui descendent dans la rue. Après la panne du 19 février, la bourse a dégringolé, l'énergie ne valait plus rien du jour au lendemain. Et les prix varient tout le temps depuis. Et les industriels en profitent à fond sur les prix. Tout le monde en pâtit, sauf eux. Il faut croire que les riches ne perdent jamais. 13 marsRevu Sameer et les philosophes. Ils parlaient des grèves eux aussi, des puissants, du système qui fout le camp. Ils disaient qu'il fallait inventer autre chose, qu'une crise était le moment idéal pour penser un autre monde. Yoko a parlé de l'économie solidaire et c'est bien la seule chose qui m'a parue sensée ce soir-là. Je viens d'aller voir les sites dont elle parlait, et je pense que je vais tenter covoiturage.fr pour aller voir mes parents, airbnb.com en voyage, co-lunching.fr à côté du boulot et vestiaire-de-copines.fr pour m'habiller en soirée. Mais, je ne sais pas trop comment commencer; je me suis bien créé des profils en quelques clics avec le bouton Facebook, mais je ne connais pas mes voisins! Est-ce que je peux vraiment leur faire confiance? Et est-ce que eux vont me faire confiance? ... Yoko avait l'air tellement enthousiaste qu'il faut que je tente quand même. Sameer m'a raccompagnée. Je l'ai invité à monter chez moi. On a discuté autour d'un thé. Au bout d'un moment, il est reparti. Je n'ai pas trop compris... Peut-être qu'il a quelqu'un en Inde? Je ne lui ai même pas demandé. Ou peut-être que je devrais y aller à la bière ou au vin la prochaine fois... C'est connu, le thé ça fait pisser.19 marsUn mois depuis la coupure de courant. Les journaux fêtent ça. C'est une «non information» dirait Alain. J'ai essayé vestiaire-de-copines et j'adore! J'ai l'impression d'avoir décuplé ma garde robe. Et ma voisine est super cool. Je suis contente de savoir qu'il y a des personnes comme elle dans mon quartier. C'est rassurant.Au boulot, les projets suivent leur cours, sans surprise. Mon équipe assure bien, pas de mauvaise surprise.Demain, ça fera un mois que j'ai rencontré Sameer. Les choses vont doucement et j'aime ça au final. Pas comme avec Félix. Je continue de bailler aux corneilles des fois le soir. En pensant à son rire. Si je suis honnête avec moi-même, je ne peux pas dire que je suis amoureuse de lui aujourd'hui. Mais je suis bien en sa compagnie. J'ai envie de l'embrasser pour voir ce que ça donne. Une histoire à suivre!22 marsHier c'était le printemps. Hier, Sameer m'a embrassée! Les hirondelles ne font pas le printemps, mais les lèvres de Sameer oui! On était allés manger un bout dans un resto Tamul. Crade mais délicieux. C'est en prenant un verre après, en parlant des milliers de divinités, ce qu'elles voient et ce qu'elles aimeraient voir, qu'il s'est laissé tomber de tout son poids et a fondu sur ma bouche. J'ai gouté l'optimisme! Il a un goût de palak paneer! Enfin bref, je suis heureuse. Il a passé la nuit avec moi, on a fait l'amour par dessus la jambe, comme deux guss bourrés, et je l'avais pour moi toute seule au réveil. Et là je rentre de chez Anne-So qui me dit que je suis toujours inconsciente mais je m'en fous. Demain soir je revois Sameer, il m'invite au concert des Fleet Foxes, la classe! -----------------------VAR:a = EVERYTHING will GO BACK to normalIF accident HAPPENSTHEN IF you KNOW some “First Aid Gesture”THEN DO “First Aid Gesture” AND HOPE ( a )IF NOT THEN WAIT for help AND HOPE ( a )-----------------------16 avrilUn petit moment que je n'ai pas écrit ici. Faut dire qu'entre mon journal ennuyeux et la bonne humeur de Sameer, je n'ai pas mis longtemps à me décider. Mais là, comme on vient de s'engueuler pour la première fois, j'ai envie de l'écrire. Autant pour en garder une trace que pour m'aider à penser.Si je ne me trompe pas, les tensions sont apparues il y a 4 ou 5 jours, après la soirée avec les beaux parleurs. Les grèves continuent, et leurs discours aussi. Ils en discutaient et ils attaquaient la «société marchande spectaculaire». Sameer m'a raconté Guy Debord à la suite de ça, parce que je dois avouer, une très large partie des discussions m'échappait complètement. Enfin bref, lui n'était pas tout à fait du même bord, alors que pour moi, ça a fait clic. Cette modernité au sein de laquelle on vit s'auto-alimente. Les modes changent, les devices, les technos, ... mais rien ne change dans le fond: les pauvres ne s'en sortent pas et les riches ne partagent pas. Je caricature, mais c'est un peu la situation que l'on vit et elle a quelque chose de nauséabond. Sameer, lui, croit en cette modernité: elle va sortir les pauvres de l'extrême pauvreté, aider à developer des infrastructures, des hôpitaux, des écoles, faire évoluer les mentalités paysannes vers plus d'ouverture, ... À l'écouter, j'ai juste l'impression qu'on a 50 ans d'écart. Pas que l'Europe soit en avance, juste que l'Inde comme les autres pays qui se développent n'inventent pas d'autre modèle et poursuivent celui de l'Occident. Et en voyant ce que ça donne ici, avec ce système de consommation qui pompe toujours plus d'énergie, ce n'est pas forcément ce que l'on souhaite aux autres. Oui, proportionnellement, il y a sûrement moins de pauvres qu'en Inde et plus d'hôpitaux. Mais est-on heureux? A-t-on un avenir? Après quoi est-ce qu'on court? Discours de riches m'a-t-il répondu. Réalistes lui ai-je dit. Et on a commencé à s'engueuler, «tu ne connais rien à l'Inde, tu as des idées préconçues!» «et toi rien à l'Europe!», etc. Bref. On a été ridicules. En revanche, il y a un truc qui a changé: cette satanée modernité, elle s'est mise entre lui et moi. À force d'écouter les hurluberlus, je commence à avoir des arguments pour la faire tomber. En fait, ce que j'aime bien dans ces réunions, c'est qu'ils discutent et s'écoutent, qu'ils sont convaincus, et il s'en dégage un enthousiasme impressionnant. C'est l'énergie de ceux qui disent qu'ils peuvent changer le monde. Personnellement, je me sens incapable de rentrer dans leurs débats. Mais j'avoue que ça m'ouvre l'appétit. Je vais appeler Sameer pour faire la paix. C'est un peu con de s'engueuler pour si peu. L'essentiel est de discuter. 24 avrilLes grèves se sont arrêtées. Mais rien n'a changé. Certains économistes expliquent que tout devrait revenir à la «normale» (mais au fait, c'est quoi la Normale?), d'autres disent que c'est impossible et qu'il est grand temps d'inventer autre chose. Mais changer le modèle revient aussi à dire changer les jeux de pouvoir, et «les puissants d'aujourd'hui n'ont aucune envie de voir tout ça leur échapper», dixit Hannah. En tout cas, on a passé la fin de l'hiver sans nucléaire en Europe, et je crois que le principal enseignement qu'on en a tiré collectivement est qu'on s'est rendus compte qu'on pouvait s'en passer. Qu'on pouvait consommer moins. Ou différemment. C'est au cours d'une discussion avec Bob qu'il m'a fait réaliser ça. Il est assez idéaliste dans son genre, très ouvert. Il a une belle énergie. Je m'arrête là, je file retrouver Sameer. Je parie qu'on va retrouver les autres aussi. 28 avrilLe week-end dernier, descendue voir les parents en co-voiturage. Une première. Je suis fan. J'ai fait le trajet avec 2 nanas. Moi qui n'aime pas parler en TGV, là, on a refait le monde toutes les trois en partant de l'idée de co-voiturage. J'ai l'impression de m'être fait des amies. Fêté mes 27 ans avec mes parents. Toujours reposant de les voir. Un peu triste aussi parce que rien ne change. Et en même temps, pourquoi chercher à changer? Ça ne serait pas une injonction de la société du spectacle ça par hasard? (ça m'arrive de plus en plus souvent de me poser ce genre de questions). Avec papa et maman, on a parlé de co-voiturage et des autres services similaires. Papa parlait de ses années auto-stop. Maman aime bien l'idée de la consommation collaborative, mais elle n'en a pas besoin. Ils aiment bien se passer d'Internet, aller voir les voisins directement. Et puis je les ai entendus pour la première fois raconter leur expérience de mai 68; ils n'étaient pas sur les barricades, trop jeunes, ils étaient rivés à leur poste de radio. Sur leur petit bureau ou dans leur chambre, éclairés par une ampoule nasillarde. Le poste grésillait «... les troupes se déplacent vers la place St. Michel...» «... la Sorbonne est tombée...». Ça devait être quelque chose. J'en avais la chair de poule rien qu'à les écouter. «Et puis tout est revenu à la normale. De Gaulle a été réélu, l'imagination n'a jamais pris le pouvoir.» Ça, c'était mon père. Ce genre d'événement vous marque une génération.Là je suis dans le train pour rentrer. J'étais pressée de revoir Sameer... J'ai envie de l'embrasser TGV. À la française quoi.-----------------------IF you >= 50 years old AND you own a Rolex THEN you know that all what you have done in your life had to be done that wayIF NOT THEN you failed-----------------------4 maiJ'ai pris un RTT hier pour passer la journée avec Sameer. Je l'ai récupéré à la Sorbonne et on est partis vers les quais. En chemin, je lui racontais les histoires de mes parents, leur mai 68. Et un truc étrange m'est arrivé. Ça a commencé rue des Écoles. En passant ma main sur le mur, c'est comme si je revivais ce mois de mai 68. Je ressentais la cohue, la chaleur des pavés, le désordre, les coups de trique. Et puis rue du Bac, on s'est arrêtés un instant, et en posant ma paume sur les pavés, je pouvais tâter le pouls de la ville, le martèlement des bidasses, l'odeur de fumées, les cris de la foule, l'air aigre dans les campements de fortune, les slogans scandés, les réunions en petits comités la nuit. Je me sentais au cœur de la bataille. Les sens en alerte. Les narines dilatées. Comme un animal traqué. Et en même temps je ressentais la tension de l'action, mes tempes battaient, les événements circulaient en moi. Je racontais à Sameer ce que je voyais. Ou ce que j'hallucinais. Je sentais tout au présent. C'était grisant de me sentir me lever, m'ériger en rempart, me dresser en étendard. Je me sentais féroce. Je me sentais vivante. Sameer m'a applaudie. Comme s'il était au théâtre. Je le remerciai de son attention et en même temps je lui en voulais de ne voir qu'un spectacle. Je me sentais un peu perdue... , dans le trouble je lui ai donné raison et je l'ai embrassé.On a continué la journée dans son lit.6 maiJ'ai raconté mon expérience du Quartier Latin à Anne-So qui avait l'air contente de me voir réagir. Je ne la savais pas si engagée. On a eu une longue discussion sur la société de consommation, improbable pour moi, et je l'ai invitée à notre prochaine réunion avec ceux qui envisagent le futur. 12 maiUn peu mitigée après la réunion d'hier. D'un côté, ça manque d'action. De l'autre, ça me donne du grain à moudre. Et de l'énergie positive. Et puis surtout, ça me sort de ma routine. J'ai raconté à Bob mon aventure de la rue du Bac et en retour il m'a raconté Occupy WallStreet. Ça avait l'air grisant d'être là bas, assister aux General Assembly, voir comment tout ce beau monde s'auto-organisait entre voisins. Une sorte d'expérience échelle une de l'économie du partage.Et puis tout est revenu à la normale. Comme en mai 68. Comme après le black out de février. Bon, pour le moment, la question de fond n'est pas réglée ici. Il y a toujours des coupures de courant intempestives. Sans nucléaire, on s'en sort, mais on est obligés de faire des économies. On change un peu de système, pas de plein gré, mais ça nous fait bouger. Et aujourd'hui, tout le monde a un avis sur la question. Tout le monde à l'échelle européenne. À côté de ça, le gouvernement cherche toujours à relancer les centrales. Ils disent avoir fini leurs inspections pour vérifier que la coupure générale n'avait pas endommagé les installations. Je ne comprends qu'à moitié. Parce qu'ils disent vouloir «relancer la consommation». Selon eux, «la consommation a besoin d'énergie». Je ne sais pas si 'nous avons besoin d'énergie pour consommer' ou si 'la consommation a besoin de notre énergie'. C'est encore un peu flou pour moi.Il y avait aussi Pieter hier, un Allemand, un pote d'Hannah, tout frais débarqué de Berlin. Il parlait des mouvements similaires en Allemagne, des discussions qui s'ouvrent, des alternatives qui voient le jour. Entre lui et Bob, ça rajoute une dose d'énergie d'entendre qu'il se trame des dynamiques similaires ailleurs dans le monde. Mais au final, on parle, on échange, en vrai ou par e-mail, on se partage des articles, des vidéos, ... mais on ne descend pas dans la rue. Or c'est là que ça se passe. On reste un groupe de discussion. Un salon. On est des rêveurs, loin des pavés de la rue du Bac. Pour finir la soirée sur une note optimiste, j'ai ramené un Indien dans mon lit. 13 maiAprès notre discussion avec Bob, je me suis maté des vidéos des General Assembly sur YouTube. Celle où Slavoj Zizek vient parler à la foule du parc Zuccoti. J'avoue ne pas avoir écouté en détail tout ce qu'il racontait, j'étais obnubilée par ses mains. Nerveuses. Leur mouvement en transe. Qui battaient l'air et venaient irrémédiablement tirer sur son T-shirt rouge. Elles tournaient autour de son ventre comme durant une séance d'hypnose collective. Et puis j'étais subjuguée par la foule qui répétait chacune de ses phrases. Les unes après les autres. Je me suis laissée aller à en répéter moi-même à voix haute. Seule devant mon écran. J'avais l'impression de réciter des incantations au changement. Des incantations à l'action. Des incantations au bonheur maintenant.16 maiJe suis allée chez le coiffeur. Me suis fait une coupe très courte. Esprit rebelle. Sameer a fait une drôle de tête. «Je suis habitué aux files aux cheveux longs moi...» Fini! Je retrouve ma coupe de jeunesse. J'ai l'impression d'avoir 20 ans et j'aime bien ça. Sameer s'habituera. 25 maiOn a commencé un groupe sur Facebook, pour canaliser notre énergie. C'est assez chouette de voir comment ça prend. Et comme c'était mon idée, je ne suis pas peu fière! Je ne parle pas beaucoup aux réunions, mais je crois que j'ai trouvé un moyen de participer. -----------------------IF you DO NOT know (a)   THEN Google (a)-----------------------5 juinJe ne suis pas trop les news, un, parce qu'il y a des trucs qui m'échappent, et deux, parce que j'ai l'impression qu'ils répètent toujours la même chose. Mais quand je suis allée voir l'expo photo sur la Palestine avec Sameer, j'ai regretté de ne pas en connaître davantage sur le coup. J'ai à nouveau eu des sensations similaires à celles qui m'avaient assaillies dans le quartier latin. Face à chaque portrait, j'avais l'impression d'entendre les femmes, les enfants, les hommes, tous me racontaient leur histoire. Avec en fond des sifflements de roquette, les détonations de char, le bruit des murs de briques qui s'écroulent, l'odeur âcre après l'incendie, la poussière qui s'envole de partout. Je connaissais la vie au quotidien de chacun, son humiliation, sa vie sans terre, juste avec sa famille. Je me sentais devenir leur sœur. Sameer me disait que c'était comme au Nord-Ouest de l'Inde, là où les populations d'obédience musulmane et les autres trouvaient n'importe quel prétexte pour se pourrir la vie au quotidien. Alors qu'au Tamil Nadu, à l'entendre, toutes les confessions cohabitent sans soucis. Ici aussi, en Europe, tout prétexte est bon. Je ne comprends pas vraiment ce qu'il y a derrière. Mais je me suis sentie proche de ces visages qui se lèvent tous les matins en sachant qu'ils vont devoir se battre contre ce quotidien. Face à eux, mon regard se réveille. Et puis je retourne à la normale. Avec Sameer, mon boulot, mon appart, mes soirées. Je me sens à cheval entre ce que je ressens au fond de moi, ces injustices, et le confort de ma vie au quotidien, dont je ne suis pas maître du rythme. 12 juinLors de la dernière réunion, avec Sameer, Alain, Anne-So, Bob, Yoko et Hannah, on a posé les bases d'un mouvement qui a pour vocation de faire connaître les alternatives. On l'a appelé «Black Out». En lien avec la panne générale durant laquelle on s'est connus. Et en lien avec les modes de consommations alternatives. J'aime bien ce nom, Black Out. Il évoque les coupures de courant dans les pays en développement, les hoquets du progrès. Pour les faire passer, il fait prendre une grande respiration et se tenir calme un moment. Et puis tout reviendra à la normale. Ou peut-être pas. 15 juinOn a 100 membres au groupe Facebook et 300 sur Twitter. Je n'en reviens pas de l'engouement que ça génère. Sameer me raconte l'histoire de leur centrale dans la Tamil Nadu. Ils payent des fortunes pour faire taire les groupes de pression qui ont embrigadé les paysans qui vivent et cultivent à proximité. Ses concitoyens urbains veulent la centrale. Ils attendent le progrès de pied ferme. S'ils en ont les moyens, qui pourrait le leur refuser?Avant de faire l'amour, je lui pose plein de questions. Et il a toujours la patience de me répondre. Ça veut dire beaucoup pour moi. Il m'explique la philo, les courants de pensées, l'histoire des idées, les liens avec les religions. Ensuite, dans l'extase, tous ces concepts se mélangent et fusionnent. Et j'ai l'impression d'y voir clair, de voir les idées faire la fête, danser et s'associer. Et je vois le passé qui s'aligne avec le présent et puis ce qui vient. Mais quand je retrouve les amis qui inventent demain, je me sens toujours incapable de prendre la parole, de parler ou de débattre avec assurance. J'ai encore du mal à partager ce que je ressens. Je le sens dans mon ventre. Ça ressemble à la rage.Il y a encore une coupure de courant, trop dur d'écrire à la lumière du téléphone, il faut que je descende acheter des bougies.16 juinHier soir, j'ai chopé Anne-So avec dans l'idée d'arriver à partager ces réflexions qui tournent en rond en moi. Je lui ai dit à quel point j'étais devenue sensible à la vie que mènent certaines minorités, leur envie d'en découdre qui les réveille chaque matin, leur irrésolution à se rendre à l'évidence, l'adversité qui brille dans leurs yeux. Je lui ai aussi dit à quel point nos discussions du soir me semblaient manquer de chair, de sang, de muscle. Combien je me sentais habitée par une meute de sentiments d'injustice, face à ce monde qui, plus je le regarde, plus il m'apparaît bancal. Elle a pris le temps de m'écouter et m'a répondu «tu commences à être enragée. C'est prometteur. Il te faut un ennemi maintenant.»«Un ennemi?» Je ne comprends pas exactement là où elle voulait en venir. Peut-être que j'ai juste besoin de concentrer mon envie d'en découdre sur un combat en particulier. Il faut que j'en parle à Sameer aussi, parce que là dessus on est différents. Il est plus raisonné que moi.Un autre truc qui m'a marqué récemment: plus je discute avec des amis ou des collègues, plus ça me semble commun d'entendre certains parler de divorce, ou de changement de vie, de boulot, de ville. Ou faire des bébés. C'est comme si le black out de février avait donné un coup de fouet à nos vies routinières. Et toutes ces bonnes résolutions que l'on prend sans jamais les aboutir nous sont revenues en plein visage. J'ai souvent entendu «j'ai envie d'arrêter de gâcher ma vie». C'est comme une vague qui a secoué notre confort et on a tous été pris d'une nausée sociale. Et plus on en parle, plus cette vague fait du bruit.19 juin4 mois que j'ai rencontré par accident le sourire de Sameer. Et je ne m'en lasse pas. Parfois, il est trop optimiste pour moi, il voit à long terme quand je commence simplement à me concentrer sur une bataille. On est allés retrouver les autres et passer une soirée Carbone Zéro. En souvenir de cette soirée à la bougie et à la guitare. Les discussions sont allées bon train et Guy Debord s'est à nouveau invité au groupe. Alain a fait remarquer qu'en 70, il n'y avait que la télé, la radio et les journaux. La société du spectacle dont il était témoin était une communication à sens unique. Le spectacle était adapté aux médias de masse. Alain poursuivait son idée en disant qu'aujourd'hui cette société du spectacle était devenue interactive. Chaque spectateur est devenu aussi commentateur, promoteur, acteur, voire producteur ou réalisateur. Tout le monde y est allé de son allégorie. Bob a conclu «Facebook n'est rien d'autre qu'un Loft Story mondialisé et permanent. On y est tous enfermés.»A suivi la discussion de «quoi faire». Hacker Facebook? Qu'est-ce qu'on fait de nos 250 followers? monter des parodies du Loft avec du contenu Facebook? Les idées étaient moins pertinentes que les discussions théoriques. Et puis il y a eu ce gars qui nous a fait une tirade sur nos conclusions anarchiques. Il disait qu'il fallait qu'on se rende à l'évidence, qu'on vivait tous dans un monde de plus en plus complexe, qu'on était dans le même avion au final, «il faut accepter de concéder certaines libertés pour avancer ensemble, se laisser transporter à travers les turbulences, il faut admettre qu'on n'y connaît rien par rapport aux pilotes professionnels, et si on veut être tous gagnants à l'arrivée, il faut admettre qu'il n'y ait rien que l'on puisse faire, juste attendre et faire confiance». Hannah lui a répondu qu'il aille en soute s'il était aussi confiant. J'ai eu envie de lui crier qu'il était médiocre, «vous utilisez la raison pour atteindre la nullité». Mais rien n'est sorti. Je n'y arrive toujours pas, j'ai le corps qui parle avant moi, les mâchoires qui se crispent et je suis parcourue de rictus d'énervement. Au final, pour ce qui est des actions à mener, on va chacun proposer des idées et échanger sur le groupe Facebook. On verra bien ce qui en sort. 25 juinBientôt 500 followers. C'est assez incroyable de voir l'énergie qui se dégage. C'est super grisant. Je me réveille et je me couche en regardant Facebook et Twitter. Même au boulot, entre deux meetings ou à la pause déjeuner, je suis ça de près. Je me sens faire partie du groupe à l'origine de ce mouvement. Plutôt fière. Avec Sameer, on est partis en week-end. On a pris les vélos dans le RER et puis on a pédalé. On n'est pas allés très loin, mais on se sentait déconnectés. Seuls au monde. Petits bonheurs partagés. C'est toujours agréable de redécouvrir son pays, sa région, avec des yeux d'étranger. Sur la route, on a passé des bidonvilles. À la lisière des villes qu'on traversait. Image choquante. Je me sentais propulsée en 70. Eux ne seront jamais au devant de la scène. Le spectacle ambiant leur est inconnu. Tout autant que leur situation restera à jamais inconnue du grand public. Sameer n'a pas voulu s'arrêter pour discuter. Je n'ai pas voulu insister.On a fait du camping sauvage. Pas loin d'un terrain vague. Avec Joan Baez et Léonard Cohen. On a baisé comme à la belle époque. On a ri en voulant lancer un nouveau baby-boom.-----------------Print (’answer (a)’)IF ’answer (a)’ IS NOT satisfyingTHEN it means Google does not know you enough yetPrint (tell Google more about you)----------------5 juilletJ'ai vu des nenettes dans le métro, elles étaient rivées sur Facebook sur leur portable. J'avais l'impression de les voir co-produire bénévolement du spectacle. En offrant leurs photos, en aimant telle ou telle marque, en écrivant publiquement leur vie, leurs soucis, leurs rêves, leurs déboires, leurs succès. Tous ces spectacles sont à une échelle micro. Anodins. J'avais devant les yeux la société du spectacle nanodin. 6 juilletJ'ai ouvert ma gueule. Ça fait du bien. Je n'en reviens toujours pas moi-même. Je ne pensais pas pouvoir avoir confiance en moi comme ça. J'ai l'impression d'avoir remporté une victoire. Surtout sur moi-même.On discutait au 10/20, comme d'habitude, pas d'actions en vue, même après les échanges en ligne avec la communauté. Après la table ronde, je partageais ma frustration avec Fred. Il me disait «les idées sont bien plus importantes que les actions, il faut en priorité les ordonner soigneusement, qu'elles soient anatomiquement correctes, pour pouvoir élaborer une armée de sens, imbattable». En ligne, selon lui, ce sont les idées qui doivent être véhiculées, elles sont universelles comme la toile est mondiale. J'ai hurlé «arrête de te cacher sous les jupes de ta mère la raison!». Il y a eu un silence. J'ai ajouté que j'écrivais ma vie avec mes tripes, je ne savais pas faire autrement aujourd'hui, et qu'il devrait aussi essayer un jour. Tout le monde s'est retourné vers nous. Le silence a continué. Jusqu'à ce que Fred me réponde que j'avais peut-être raison au final et m'a demandé alors ce que mes tripes proposaient de faire. «Parler dans la rue» ai-je répondu du tac au tac. Tout le monde a approuvé. À ma grande surprise. Sameer était content de me voir heureuse. Je me sentais invincible. J'étais incapable de penser. Juste capable de me remémorer ces mots qui fusaient entre mes lèvres. Je me sentais conquérante.13 juilletOn s'est décidés à agir demain. On est tous un peu tendus, ça se sent. Surtout moi. Parce que c'est mon idée de se montrer au grand jour. Et j'organise. Mais ce n'est pas moi qui vais parler. On a échangé plein d'idées en ligne, des lectures, des discours, on a revu les GA de Occupy WallStreet. On n'est pas encore d'accord sur comment se présenter. Yoko, Bob et Aimé sont ceux qui sont le plus à l'aise. Ils vont déclamer certains de leurs textes ou de leurs créations (Yoko a écrit une mini pièce de théâtre) sur une tribune de fortune. On va se placer devant l'Assemblée Nationale. Les autres préparent des textes sur la société du spectacle. Anne-So s'est proposée pour faire une grande banderole avec un logo Black Out. Et je motive les troupes sur Facebook et Twitter. Je sens la tension monter, comme avant un examen...15 juilletOn a fini tard hier et rien ne s'est passé comme prévu. Mais à l'arrivée, tout le monde était content je crois. Surtout moi. Avant leur grand oral, Alain et Fred ne se sentaient pas à l'aise avec leurs textes, pas finis selon eux. Résultat, ils ont eu de bons retours. Et ça, je crois que ça va les aider à avancer.En fin de matinée, on s'est retrouvés sur les marches de l'Assemblée. Un peu penauds. Ils n'y avait quasiment que nous 8 et quelques touristes curieux. Tout le monde était agglutiné de l'autre côté, sur les Champs Élysées. On commençait à se préparer, espérant interpeller les spectateurs qui repartiraient après le défilé. Mais dès qu'on a commencé à déployer la banderole, des forces de l'ordre sont venues nous en empêcher aussitôt. Faut dire que depuis la panne de février, les gouvernements sont tous super nerveux. Si on voulait manifester, il nous fallait des papiers de la préfecture. Évidemment, c'était bien la dernière chose qu'on avait sur nous. Alors on a fini sur le trottoir en face. Aimé debout sur la rambarde. Lové dans la banderole. Il a déclamé ses vers sur le Black Out et des histoires vécues durant ces deux jours de panne. Bob à chanté. Quelques personnes se sont arrêtées, plus amusées qu'autre chose. Je les voyais au loin, jeter les flyers que je venais de leur donner. On a fait une pause pour becqueter, un peu découragés, et puis on est repartis vers chez nous. Au 10/20, on a recommencé avec la banderole et un promontoire de fortune. Et là, il y avait un peu plus de monde. Durant un jour férié, les passants prenaient leur temps. Le grand «BLACK OUT» devant le bar les intriguait. Sameer et les autres ont été fantastiques pour diffuser les tracts et la bonne parole. Alain et Fred ont reçu des applaudissements, Alain avec son «Loft Story a montré, à l'époque, que nos vies de merde, si elles étaient médiatisées, pouvaient être spectaculaires. Et aujourd'hui nous offrons aux médias, imbéciles heureux, nos vies sur l'autel du spectacle interactif», Fred avec son «Google réduit notre champ de vision. Plus il nous connaît, plus il nous fait remonter les résultats qui nous intéressent. Et plus il nous fait oublier ceux qui nous sont étrangers. Vous pouvez passer à côté d'une guerre, à ce rythme là. À chaque résultat que l'on considère comme non satisfaisant, Google apprend aussi et nous demande de nous livrer encore un peu plus pour mieux nous servir. Ou mieux nous asservir peut-être». Ce sont les deux parties qui ont été les plus reprises en ligne. Ce qui était vraiment grisant, c'est que j'ai senti que nos discussions intéressaient d'autres personnes, des familles, des vieux, des jeunes, des retraités, et même quelques lycéens, mais pas trop.Après, si je suis critique envers nous, le logo d'Anne-So et ses flyers sont chouettes, mais un peu trop «rave» ou «music party». Le spectacle de Yoko était touchant mais un peu trop conceptuel je crois. Les discours étaient un peu trop longs aussi. Ou peut-être pas suffisamment aérés. Ça manquait un peu de respiration. Et les modes d'interaction façon General Assembly qu'on a essayé de lancer n'ont pas vraiment pris. Il fallait à chaque fois réexpliquer le principe aux nouveaux arrivants. Enfin bref, on a plein de trucs à peaufiner, parce qu'il y a une prochaine fois! René, le patron du 10/20, nous a invités à réitérer. Ça c'est bon signe. J'ai publié en masse sur les réseaux sociaux, textes, photos, vidéos, je suis allée tagger celles qui ont été postées par les passants. Hier soir, on a fini tous un peu ronds. Libérés aussi. Plutôt fiers de nous. 27 juilletLe 10/20 est en train de devenir notre QG. Il y a de plus en plus de trucs exposés, des tracts, des textes, des affiches. Des personnes du groupe Facebook sont venues et y ont laissé leur contribution aussi. Je suis super contente de voir le lien entre la vie du groupe en ligne et ce qui se passe ici dans la vraie vie. Après, ça commence à poser des problèmes sur qui fait quoi, où et quand. On ne s'est jamais vraiment posé la question de l'organisation du mouvement. Ou même comment organiser la permanence au 10/20. On s'était juste concentrés sur comment monter un événement. Je vais bosser là-bas le soir maintenant et ça commence à faire beaucoup. Avec le boulot à côté, je dois bien passer 60 heures par semaines à bosser. Mais je commence à aimer ça. Et il y a une ambiance électrique dans le groupe. (et pour un mouvement qui se nomme Black Out, c'est plutôt comique). Il y a juste Sameer qui se plaint qu'on ne se voit plus tous les deux. C'est le monde à l'envers! Mais il a raison je crois, ça me ferait du bien de m'aérer un peu. On va voir pour la suite.-----------------This is a gameOBJECTIVE = increase your e-reputationMISSION = aim a Klout score of 100TO PLAY1 GIVE US your Facebook Login2 GIVE US your Twitter login3 GIVE US any other social login you haveTHEN we CALCULATE your Klout scorePrint ( Klout score )LEVEL 1TO INCREASE your REACH scoreTHEN say whatever you want online that is cool enough for people to think it is cool to follow youLEVEL 2 TO INCREASE your SPREAD score...-----------------5 aoûtOn planifie notre second événement: célébrer les 6 mois de la coupure générale du 19 février. Ça sera aussi les 6 mois de notre relation avec Sameer. Devrais-je m'en vouloir de ne pas préparer celle-ci aussi activement que celle-là ? ... Anne-So est en train de revoir l'identité graphique, il y a Gérôme et Manu qui s'occupent du Community management, Hannah, Fred, Pieter, Alain et d'autres de l'économie du partage qui travaillent sur un manifeste. Il faut que je mette Aimé et Bob dans la boucle aussi, histoire qu'ils y mettent un peu de poésie et que ça ne sonne pas trop anarchiste ou communiste. Il y a Sameer et d'autres qui rassemblent le quartier. Il y a ceux qui bossent au 10/20 pour aménager l'espace, d'autres encore qui essaient de contacter des médias et des blogueurs. On a prévu de leur envoyer des invitations. Il faut qu'on trouve d'autres musiciens aussi. Et puis sur Facebook et Twitter, Gérôme et Manu ont eu une idée chouette: ils ont demandé à la communauté, partout en France et un peu dans le monde, de proposer des slogans et ensuite de voter pour les meilleurs. Ça a donné des trucs étonnants, «demain ne se construit pas avec l'énergie d'hier», «spectacle sans lumière» ou «notre énergie n'est pas à consommer, elle est là pour créer». Mon «sortons de la société du spectacle nanodin» n'a pas eu beaucoup de voix. Je pense qu'il n'est pas très clair... Quand je regarde autour de moi, là au 10/20, il y a vraiment une énergie intense qui se dégage. On est tous galvanisés par notre action et nos idées. J'ai l'impression de voir le quartier changer. Peut-être qu'en fait c'est juste moi qui change... et mon regard sur le monde avec. 18 aoûtPas beaucoup de temps pour écrire, encore beaucoup à faire. J'ai posé des jours au boulot pour pouvoir me donner à fond ici. Tout le monde se donne à fond, les amis comme les inconnus, c'est incroyable. On a réussi à être relayés par quelques blogs médiatiques. C'est cool et en même temps, il y a deux journalistes que je ne sentais pas trop. Comme s'ils cherchaient juste un sujet à se mettre sous la dent en plein mois d'août. On reste au taquet.22 aoûtC'est vraiment la fête!! J'ai l'impression que ça prend!Le 19 a été un très beau samedi, ensoleillé, souriant. Et depuis, il y a des personnes qui ont décidé de rester sur place. Ils campent dans le squat d'artiste au bout de la rue. Le quartier est vraiment changé je trouve, tout le monde se reconnaît, se sourit, discute. Tous les sujets se trouvent être en lien avec Black Out: le politique, l'énergie, les modes de consommation alternatifs, l'éducation, l'agriculture raisonnée, et j'en passe. Tout le monde veut s'y associer. J'ai reçu hier un message de Bernard Stiegler qu'il faut que je transmette aux autres. Ils vont être super excités.Sur Facebook, c'est de la folie, notre wall est super actif, et on est en passe d'atteindre les 10 000 fans! Ils ont fait un travail de dingue. Il faut que je passe le mot aussi pour trouver d'autres personnes pour filmer et uploader les contenus. Je suis super fière d'être parmi les instigateurs du mouvement. J'en perds presque le sommeil tellement il y a de choses à faire. C'est incroyable ce qu'on arrive à monter avec 3 fois rien, juste du temps, des idées et de l'énergie. La presse est venue, presse de gauche surtout, leurs articles étaient une petite consécration. J'ai appelé mes parents et ils étaient aux anges de lire tout ça. Je me sentais exister! Plus précisément, je me sentais exister à travers notre combat. «À bas la société du spectacle nanodin!»Le 19, tous ceux qui sont intervenus ont eu un très bon accueil. Le public participait bien, soit en posant des questions, soit en relayant en ligne. Fred avait repris son discours sur notre monde «vu à travers les lunettes Google», «tout devient algorithme». Il a poursuivi en prenant l'exemple du «flash trading», ces programmes conçus pour passer des millions d'ordres par seconde sur les marchés financiers. «Nous mettons notre avenir entre les mains d'algorithmes qui à leur tour écrivent un monde qui nous échappe entièrement, un monde que nous ne savons plus lire à l'œil nu». Travaillant moi-même dans le milieu informatique, la vision qu'il développe de l'impact du langage codé sur notre façon d'envisager le monde me touche particulièrement.Autre succès, on a même réussi à tenir des General Assembly. Hier et avant-hier, comme il y avait toujours des discussions, Fred et Alain ont recommencé à discourir tard le soir en mode GA. Je pense pouvoir dire qu'ils prennent goût à la scène. Le patron de 10/20 nous remercie, son bar ne désemplit pas. Dehors, j'entends des personnes chanter L'Internationale. C'est étrange ce mélange des genres. Mais c'est festif. La rue est à nous!Le 19, entre deux interventions, Sameer m'avait offert une bague en fleur pour nos 6 mois! J'ai versé une larme sur le moment. De surprise parce que je ne m'y attendais pas, et aussi un peu d'énervement parce que c'était déplacé en plein cœur de notre bataille. À l'heure où j'écris ces lignes, je reste touchée par son geste. 31 aoûtDeux semaines que ça dure! Slavoj Zizek est venu! C'était magnifique. Toujours ses mains baladeuses. La foule était au comble. Il a répété plusieurs fois «faites en sorte que ce qui se joue ici ne devienne pas seulement de beaux souvenirs». Ça m'a rappelé ce que mon père disait de 68 et Bob de OWS. J'espère qu'on ne va pas tomber dans le même panneau et laisser la normale revenir au galop. Suite à son passage, France 3 a commencé à s'intéresser à nous. Et aussi deux journaux européens. Depuis, il y a d'autres personnes encore qui sont venues grossir les campements, des hippies, des militants, même des familles qui veulent faire l'expérience de cette économie du partage. Un voisin qui bosse dans le bâtiment nous a dégoté des WC chimiques. D'autres voisins se relaient pour proposer de la nourriture à tout le monde. Les sites de partage de voiture fonctionnent à fond dans le quartier. J'ai vu plein de groupes de musique, c'est incroyable! Je n'en reviens toujours pas. Malgré le peu d'heures de sommeil, tous les matins je me réveille avec une patate d'enfer. Hier encore, des artistes ont réalisé d'autres banderoles, et les enfants ont désormais des activités qui leur sont dédiées. Yoko donne tous les jours des représentations de sa pièce revue et corrigée. Dans la rue, il y a des acteurs de la consommation collaborative qui ont monté des stands, pour faire connaître les services qui existent. J'ai vu des AMAP venir se présenter. Et dernièrement s'est même montée dans un local associatif de la rue une école collaborative où chacun peut apprendre à cuisiner, jardiner, recycler, programmer... «Tout pour être autonome». Il y a tout pour croire en un autre avenir ici. Et il y a encore plein d'autres choses qui m'échappent sûrement. En ligne par exemple, Manu m'a montré un blog sur lequel il était tombé par hasard: "We are the BOG", comprenez the «Black Out Generation». Tout le monde y va de son histoire perso pour soutenir le mouvement. Cette réaction en chaîne est tout ce qu'il y a de plus grisant.Depuis deux semaines, on a réussi à tenir une GA par soir. Et les discussions continuent jusqu'à pas d'heure. Au bout de la première semaine, il y avait un peu moins de monde. Fred et les autres doutaient un peu. Mais en persévérant, il y a une seconde vague de visiteurs. Et la fête continue! En ligne. Le groupe a explosé, on atteint les 75 000 fans! Un truc de fou...On a eu quelques merdes quand même, tout n'est pas rose. Quelques habitants du quartier sont venus râler; ils en ont marre du «bazar». Et on a eu aussi quelques gars bourrés qui eux pour le coup foutent vraiment le bazar. Pour les premiers, on a édicté une charte du bien vivre ensemble, pour «la vie entre voisins et ceux qui sont de passage». Pour les seconds, il y a Sylvain, un pote de Fred, qui a monté avec d'autres une sorte de service d'ordre. Je ne sais pas trop quoi en penser pour être honnête. Jusqu'à présent, on a tout fait dans l'urgence et ça s'est plutôt bien passé...On a entamé une discussion sur comment faire connaître le mouvement davantage. Le groupe Black Out sur Facebook et Twitter devient insuffisant. Idem pour les blogs. Le manifeste n'est pas encore terminé. Certains veulent écrire un bouquin, d'autres pensent à un film. Il y a beaucoup d'idées et ça part un peu dans tous les sens. Personnellement, je ne sais plus trop. Je sens que c'est un faux débat. J'aime la rue.Je laisse la réflexion là, je tombe de sommeil. -----------------IF you DO NOT changeTHEN you dieTHEREFORE IF you DO NOT want to dieTHEN you HAVE TO changePRINT ( living is not enough by itself )----------------6 septembreEt ça a été au tour de Bernard Stiegler de nous rendre visite! Il fallait être là pour voir la tête de Pieter: il pleurait de joie à l'idée de rencontrer tant de sagesse d'un coup, et en même temps, il pleurait d'effroi à l'idée de parler avant ou après lui. Et il a fait des merveilles au final. Il a parlé de ce qu'il nomme la «domestication humaine». Je l'ai compris comme la façon dont, à l'échelle d'un groupe humain, on se «programme» nous-mêmes. Sans trop s'en rendre compte. Après lui, Bernard Stiegler a parlé du marketing, «ces industries de programmation qui court-circuitent les institutions de programmation que sont les écoles». Et plus on avance dans ces discussions, plus j'ai l'impression que ce «programme général» que les entreprises de la société-marchande-spectaculaire écrivent à 1000 mains n'a qu'un seul et unique but: toujours plus de consommation. La mairie est venue nous voir aussi. Ça c'était une moins bonne nouvelle. Parce que leur passage était à moitié pour nous proposer de l'aide sur les sanitaires ou sur le service d'ordre, et ainsi faire parler d'eux, à moitié pour nous demander de dégager. Ça a chauffé un peu à vrai dire. Le dialogue n'a pas été facile. La fête n'est pas toujours soluble dans l'ordre public. Et vice-versa. Au sujet des canaux, on s'est entendus. On a maintenant un journal, version numérique et imprimée. On y trouve les textes, des exemples d'alternatives, des histoires vécues, des slogans, des photos, des poésies, des chansons, des petites annonces de personnes qui portent des projets, et des liens pour continuer la discussion. Je suis contente de voir ce qu'on arrive à produire tous ensemble. Et en même temps, je me sens un peu entre deux: c'est comme si on était nous aussi en train de devenir une marque. Un media. Une parcelle de la société spectaculaire. Je ne sais pas trop. 9 septembreC'est fini.Le quartier à été nettoyé de ses fauteurs de trouble heureux. Trublions de l'avenir. La Normale a gagné. C'est la rentrée, elle a repris ses quartiers.Tout s'est passé très vite. Avant hier, la mairie nous a enjoint à libérer l'espace public pour pouvoir le nettoyer. On a pris ça comme un «il est temps pour vous de déguerpir». Ça a chauffé à nouveau. Le dialogue avec les autorités est toujours délicat. On a tendance à oublier que c'est leur légitimité qu'on chatouille quand on s'accapare l'espace public avec succès. Électoralement parlant, ça ne sent pas bon pour eux parce que ce n'était pas leur idée. On les touche là. Et ça leur fait mal. À leur légitimité d'élu.Dans la nuit, il y a eu quelques heurts. Mais tout le monde a laissé la voie libre aux savonneuses. C'était une image étrange, ces scarabées vert mousse qui fouinaient dans notre république, ces limaces qui astiquaient notre salon. Plus il était propre, plus il reluisait l'ordre, plus il était mort. Et évidemment, la police nous a empêchés de nous réinstaller. Je suis profondément déçue. On m'a enlevé la fête que j'avais participé à créer. Celle où se débattait l'avenir. La normale est déprimante. Ça fait deux semaines que je ne suis pas allée au bureau. Et je n'ai pas le courage aujourd'hui. La fête est finie. J'ai la gorge serrée.Tout le monde est cloîtré chez soi. On est incapables de se voir. J'ai toujours cette rage dans le ventre. Elle ne passe pas. Il faut que je sache ce que les autres pensent. Où est-ce qu'ils en sont. Mais j'ai peur qu'on ne soit plus sur la même longueur d'onde. Je vais aller voir Sameer. Je sens qu'avec ses bras il peut m'aider à y voir plus clair.20 septembreSans existence dans l'espace réel, je sens que le mouvement s'essouffle en ligne aussi. Il y a eu une explosion de contenus, de commentaires, de photos, sur internet. Il n'en reste déjà presque plus rien de vivace. Anne-So a commencé à en compiler une sorte de recueil. On a finalement réussi à se revoir plusieurs fois au 10/20 avec les autres du Black Out. Il y avait plus de désaccords qu'avant je trouve. Le journal continue. Mais ceux qui le tiennent sont à la recherche de contenu vivant à publier. Les histoires vécues se font rares. Je me sens exténuée. Plus par manque de combat clair que par fatigue physique. Mon corps est parcouru de tensions. Je sors moins qu'avant.La rue ne nous appartient plus.-----------------1 look at this commercial2 IF your age <= 103    THEN GO TO line 94    IF NOT THEN 5       1 remember when you were <= 106       2 remember all what you were not allowed to do7       3 ask yourself if you want to be AS tough AS your parents generation8       4 THEN GO TO line 99    ASK YOURSELF (’Who better than kids know what kids need?’)10   IF answer = ’kids’11      THEN GO TO line 1312      IF NOT THEN GO TO line 513   Print ( Kids TV is made for you)----------------2 octobreJ'ai entre les mains le début de ce qu'Anne-So a compilé. Je dois lui faire un retour dessus. Alain, Fred et Aimé s'y sont mis aussi. Ça m'a fait chaud au cœur de voir tout ce qui a été produit durant cette période d'effervescence. Tout ce qui a été pensé, échangé, dessiné, chanté durant ces quelques semaines. Et d'un autre côté, plus je me plonge dans ce contenu, plus j'ai le sentiment que notre fête n'était pas si éloignée que ça des événements organisés par la société spectaculaire. Ça ajoute à mon trouble. Avec Sameer, je me sens devenir acariâtre. Limite asociale. Ça ne va pas non plus. Peut-être qu'avec tout ce qui s'est joué durant notre Black Out, j'ai fait une overdose de foule. Je sens qu'il y a quelque chose qui cloche dans ce qu'on a réalisé. Fondamentalement. On s'est trompés. Mais où?!10 octobreCeux qui ont commencé à écrire un scénario de film sur notre Black Out ont été approchés par Eurocorp. Pour réaliser un documentaire sur toute cette aventure. Pour qu'il en reste quelque chose. Ils m'ont demandé de participer en répondant à une interview. J'ai accepté. Pour leur faire plaisir. Pour me préparer, ils m'ont envoyé une liste de questions. Une des questions est «quel est votre meilleur souvenir de votre Black Out?». J'ai été prise d'un vertige... Je me souviens de la fête en continu, de la musique partout, des discussions ouvertes, de l'affluence, de l'autogestion aléatoire et bon enfant. De cette sensation que partout où j'allais, je me sentais chez moi, parmi les miens. Je me souviens de Slavoj Zizek qui nous avertissait «faites en sorte que ce qui se joue ici ne devienne pas seulement de beaux souvenirs...»On a monté un événement. Une fête anti-consommation de masse, contre la société spectaculaire. On a surtout réussi à réaliser un spectacle par nous mêmes. Et un spectacle anti-spectaculaire n'est rien d'autre qu'un spectacle. Les médias qui aujourd'hui reprennent cette histoire parachèvent d'en faire un spectacle. Avec un début et surtout une fin.16 octobreLes arbres sont encore en feu. Les couleurs cramées de l'été indien durent longtemps cette année.Anne-So me dit que j'ai une tête de déprimée. L'automne peut-être. Au boulot, je n'arrive plus à rien. Mon boss m'a appelée «Marie, il faut qu'on parle». Mauvais signe. Je le vois demain pour déjeuner. Je sens que je vais manquer d'appétit.Petit à petit, il y a une distance qui s'est installée entre Sameer et moi. C'est moi qui l'ai invitée. Il est trop heureux pour moi en ce moment. Le journal continue de sortir toutes les semaines. Il a duré beaucoup plus longtemps que je ne l'aurais imaginé. Mais il est de plus en plus en manque d'histoires vécues. Il s'étiole. Il ne fait que relayer des histoires vues ailleurs, entendues ici et là. Il devient un simple média. Comme les autres. Seul son positionnement reste un peu différent. Ni purement alternatif, ni anarchiste. Il conserve sa légitimité de barricades. Certains dans le groupe n'ont pas l'air d'être ennuyés avec le fait qu'il perde de sa substance et qu'il commence à prendre une teinte médiatique ou simplement spectaculaire. Il continuent de penser que l'essentiel est l'information. Continuer d'informer. Coûte que coûte. Pour continuer de rallier. Les statistiques Facebook sont dans le rouge. Organiser la fête a été ce qui a ramené le plus de monde au final. Ce n'était peut-être ni les sujets débattus ni le contexte alternatif qui intéressaient dans le fond. J'ai vu Anne-So hier. Elle garde les idées claires, elle m'impressionne. Elle me disait «dans toute aventure, les 6 premiers mois sont joyeux, tout roule. Ensuite il faut attendre 18 mois pour commencer à se faire plaisir de nouveau. Il faut tenir bon». Je me sens dépossédée. Je suis découragée de cette forme de combat. Pas de l'objectif. Je me sens allégée en même temps. Débarrassée d'un poids. Il y avait quelque chose qui clochait dans notre aventure, je le sais. Le fait qu'elle soit en stand-by me laisse libre de la penser. De la peser. Nos succès. Notre défaite. Celle de n'avoir participé qu'à renouveler le spectacle ambiant. Le soleil de l'allégresse se couche sur le champ de bataille des justes. La lumière rasante aiguise les visages de la cupidité.Dans l'action les coups s'inventaient à chaque pas en avant.Notre front a repoussé un temps les limites de notre raison.Des territoires ont été conquis à l'orée de la société marchande.Sur un nouveau continent d'idées spectaculaires exploitables à merci.Et pas une once sur la légitimité de son empire. Notre guerre a été une bouffonnerie.31 octobreJe viens de me désinscrire de Facebook. Je ne me suis pas rendue au dernier meeting Black Out. Je coupe les news. Le déjeuner avec mon patron a pris une tournure étonnante: il m'a encourager à changer de métier, changer de boîte, changer de vie. J'ai démissionné. J'ai une conquête intérieure à entreprendre. L'appel des tripes. Alors je m'organise:Lever tôtGymCuisineMarchéPas d'électricité, ou presquePas de packagingJ'ai besoin de me purifier. De prendre l'air, de me sortir du spectaculaire. Je suis allée voir les parents, on a à nouveau parlé de 68, de Black Out. Ma mère m'a prise entre quatre yeux, «ton combat est juste, mais il te bouffe. Prends soin de toi. Prends le temps pour toi. On t'aidera ton père et moi, pas d'inquiétude là dessus». Ma première requête a été qu'ils m'apprennent à cuisiner et à jardiner. Ces 3 jours, on les a passés les mains dans la terre et dans mes casseroles. J'ai toujours faim de matin. -----------------1 IF you MEET the unknown2    THEN IF (“New” OR “New  Formula”) IS written on it3    THEN buy AND GO TO line 64    IF NOT THEN be scared AND run away5 IF NOT GO TO line 66 GO TO next product7 GO TO 1----------------1er novembrePourquoi a-t-on utilisé les mêmes armes que la société du spectacle nanodin? Facebook, blogs, réseaux sociaux, identité visuelle, slogans, injonctions au changement, ... Pourquoi les a-t-on même utilisées de la même manière qu'une boite de communication? Je me posais ces questions en voyant passer depuis la terrasse du café des minettes-les-ecouteurs-dans-les-oreilles donner en marchant leur vie à Facebook. On n'a pas fait autre chose au final. Si notre rébellion, elle, n'était pas factice, on en a fait une histoire découpée en timeline, une constellation de notifications, de likes, de share, tout ça au sein de la voie lactée de l'OpenGraph. Je me souviens m'extasier devant nos scores, nos statistiques explosaient. Ces outils ne sont là que pour nous permettre de réaliser qu'on a une «cote de spectacularité». Tous en quête de starification. Cette fête n'aura été qu'un entracte au final. Les puissants étaient allés boire une coupe de champagne au foyer, nous nous étions accaparés la scène sans la changer, et nous avons récité notre histoire. À la cloche, tout le monde avait repris sa place.  3 novembreÉcrire dans ce journal me donne l'impression de parler à quelqu'un. Je parle de moins en moins. Enfin, pas des discussions approfondies. On a fait une pause avec Sameer. Je suis seule. Je ne vois presque plus personne que je connais bien. J'apprends à vivre seule. À vivre avec moi-même. Ça demande de la persévérance. Ce n'est pas la bataille que je pensais avoir à mener. Elle est moins reluisante et festive que celle que l'on avait orchestrée dans la rue. Elle est pourtant plus décisive. 5 novembreCe matin encore, indigestion d'injustice. Un goût âpre. De cendres usées. De braises froissées. Je me promène plus que jamais, j'arpente le territoire, je discute avec ceux qui y habitent. Il commence à faire froid. Récemment je rencontre des SDF. Leurs histoires sont toutes différentes. Beaucoup ont fui leurs responsabilités. Les hommes sont lâches. Sameer me manque aujourd'hui. À la bibliothèque, je suis passée emprunter des livres de ceux dont j'ai entendu parler. Bernard Stiegler. Slavoj Zizek. Et d'autres auxquels ils faisaient référence. Et puis ceux dont parlaient les idéalistes. Badiou, Camus, Césaire, Harendt, Nietzsche. Il me faut des concepts à digérer. J'ai besoin de nourrir ma haine de la société spectaculaire. Ma raison de m'extraire. Ma revanche.7 novembreLa lecture n'est pas pour moi je crois. Ou alors je m'y prends mal. J'ai besoin de sentir le dehors, la vie, leur rentrer dedans à tous les deux. J'apprends dans la confrontation.Je suis retournée au 10/20 discuter avec Fred. Il ne croit plus à la dynamique du groupe et il s'enferme pour écrire. Il prévoit de partir en Suisse quelques temps, se faire une cure. Ça m'a donné envie de partir quelque part aussi. Au frais. Au calme. Dans le vrai. Rencontrer la réalité et ceux qui la vivent au quotidien.8 novembreAu marché, il y avait un stand pour promouvoir un nouveau type de saucisson pré-découpé. Je me suis demandée ce qu'il pouvait bien faire au milieu de tant de bio. «Nouveau! Ne ratez pas cette occasion de l'essayer». Le discours du gars était trop commercial pour moi. C'est nouveau, alors il faut essayer. C'est nouveau, donc il faut essayer. C'est une des règles à suivre. Une des règles martelées. La domestication du parc humain. Et en même temps, si quelque chose est nouveau, il faut en avoir peur. La puissance économique de la Chine. Les immigrés. Les abeilles africaines. Les exemples sont illimités. Le nouveau fait peur. C'est une autre injonction. Contradictoire. Ou peut-être pas. Si c'est nouveau et qu'il y a écrit «Nouveau!» en gros dessus, alors il faut acheter. Si le nouveau n'est pas estampillé nouveau, alors il faut en avoir peur. Le saucisson, il faut lui donner une chance. Pas les immigrants. Il ne sont pas estampillés «nouvelle formule enrichie». Il sont réels eux. Trop réels.9 novembreÇa fait 10 jours sans Facebook et compagnie. 10 jours à prendre soin de moi. 10 jours à m'écouter davantage. Je cuisine plus, je sors et je marche. Je dépense moins. Chose étrange, j'ai perdu 2 kilos sans pour autant avoir perdu l'appétit. Il est toujours là. C'est ce qui me fait dire que je ne suis pas «déprimée» comme laissaient l'entendre certains. Vus les premiers signes de Noël. Va falloir que je m'échappe si je ne veux pas devenir chèvre. Je vise une contrée reculée. Les Cévennes. 10 novembreMon appartement est rangé maintenant. J'ai commencé à vider ce qui ne me sert pas. Je m'allège. Plus de télévision. Plus de magazines. Plus de shaker. Plus de freezer. Plus de yaourtière. Plus de machine à pain. Plus de lisseuse électrique. Plus d'épilateur... Je fredonne la Complainte du Progrès en revendant tout sur eBay. Peut-être qu'à la fin je finirai même par revendre cet ordinateur qui me sert à passer mes ventes. J'ai trouvé une maison d'hôte dans les Cévennes. Un mas perdu dans sa vallée. Je partirai au début de décembre.11 novembreMon frigidaire est vide. Je l'ai débranché. C'est devenu un simple rangement. En allant au marché tous les jours pour acheter ce dont j'ai besoin pour moi, mon frigo reste vide. C'est comme si un frigo allait de paire avec une télé et un supermarché. Et une bagnole pour ceux qui n'habitent pas dans le centre. Sainte Trinité. Ils forment un eco-système cohérent. Je peux stocker pour la semaine, donc je peux acheter pour tout une semaine. Eco-système dont je suis en train de m'extraire. Mon supermarché se voit même être remplacé par ma librairie de quartier. Je l'ai découverte dans une ruelle que je ne connaissais pas encore. Bonne surprise. Perdue dans les rayons, j'ai demandé mon chemin au vendeur, Samuel. On a discuté plus de 3 heures. C'est beau d'avoir le temps. On a parlé du Black Out, des événements, des grèves qui reprennent (je ne savais pas), des coupures de courant qui continuent. J'avais l'impression d'entendre parler d'un pays que je n'habite plus. On a parlé de l'avenir qui ne vient pas. On a parlé des accidents qui arrivent sans qu'on les ait invités. Ce sont eux qui nous mettent en mouvement.À chaque sujet, il me parlait d'un livre. Paul Virilio. Philippe Muray. David Graeber. Au final, le seul que j'ai acheté est «L'histoire des idées». 5000 ans d'histoire au terme desquelles je me tiens. 5000 ans d'histoire dans les pattes au réveil. 5000 ans d'exploration dans les pays imaginaires des possibles. Mon ignorance est vertigineuse. Je m'apprête à y plonger et prendre le temps d'y faire la lumière. 14 novembreLe matin, perchée à ma fenêtre, j'observe la ville qui se presse. Elle est vêtue de gris. Elle a le front barré. Je me souris pour me donner du courage. Il n'y a pas si longtemps j'y occupais une place. Depuis cette place, je voyais toujours les mêmes personnes. Au même endroit. Au même moment. Je les vois d'en haut maintenant. Je me sens voler au dessus d'eux. Sans rythme. Sans but. Le retour à la normale n'est plus possible pour moi. Chaque jour est nouveau. J'ai vu une figure de la modernité dans le métro aujourd'hui. Elle était là, debout, silhouette fine et sombre, en équilibre sur ses talons hauts, penchée dans le sens de la marche. Penchée sur son téléphone. 16 novembreSamuel est un bon guide. Je me sens moins perdue dans la lecture. Avec lui, je continue de discuter, de lui poser les questions qui me taraudent. Il est patient. Il sait prendre le temps. Délicatement. Il ne le découpe pas en tâches. Ni ne le crible de deadlines. Il le pense dans son entièreté. Aussi vaste qu'un océan unique. Depuis un mois, j'en fais l'expérience aussi. Lui sait mettre les mots justes dessus. Ces mots qui révèlent. Ces mots que j'apprends à poser sur ce que mes tripes digèrent. Le monde qui m'entoure ne pourra jamais être une digestion des réflexions d'autrui. Le monde qui m'entoure est la mise en pensée de ma panse. 17 novembreDans les rues, ça sent le bonheur en barre. Noël approche à grands pas. On se fait injecter des idées cadeaux tous les 20 mètres. Je vais proposer à mes parents de partir ailleurs à la fin de l'année. Pour qu'on se retrouve hors du temps. De ce temps événementialisé. 18 novembreJour après jour, j'apprends à vouloir par moi-même. À écouter cette petite voix qui vient de l'intérieur. Mes envies. Celles qui viennent des tripes et que je façonne pour en faire ma vie. Celles qui sont noyées par les injonctions des avenues marchandes et les places festives. Celles qui boivent la tasse des annonces publicitaires qui rayonnent la joie en pack. Celles qui se font éclabousser par les idées toutes faites des choses à faire, des choses à voir. Celles qui parfois se ramollissent sous la pluie tiède des conseils d'amis. Par chance, j'ai le temps. Rien ne presse. Plus rien ne me force à mettre la charrue des «tu dois» avant les bœufs du «je veux». 20 novembreIl y a eu une nouvelle coupure de courant durant une journée entière. Comme désormais je consomme peu d'électricité, elle est presque passée inaperçue. Le métro était à nouveau arrêté et tout le toutim qui va avec. Ce n'est que maintenant que je réalise vraiment la valeur qu'avait pour moi la coupure générale du 19 fevrier: hors du courant, je continuais à exister. Le courant ne m'est pas vital. Depuis, j'ai continué de couper les courants: courant électrique, flux de notifications, stream de news, wall de divertissement, courants de pensée, ... Je sors du torrent de la modernité. Ce qui est le plus fou, c'est de penser que hors de ce jus, il n'existe pas d'injonctions. Aucun programme n'a été écrit. Ou s'il existe, il s'appelle l'instinct. 22 novembreÀ y repenser de plus près, j'ai vraiment peur qu'il n'y ait eu que le spectaculaire qui ait attiré les foules lors de notre Black Out festif. La fête était notre manifeste. Être contre est très à la mode. C'est comme s'il n'y avait que le spectacle qui ait encore une valeur de nos jours. S'il y a une fête quelque part, participez. Si vous restez en dehors, soit vous n'aviez pas les accès réservés aux VIP, soit vous n'êtes pas informé. Dans les deux cas, vous êtes has-been.Je grossis un peu la situation. Mais en lisant l'histoire des idées, je vois que d'un côté, rien de neuf n'a été pensé durant ces quelques semaines de bonheur, et de l'autre, un temps d'incubation est nécessaire pour faire germer un mouvement. J'en suis une parfaite illustration: je ne comprends que maintenant les concepts de déconnexion, uniquement après avoir fait l'expérience de cette «coupure de courants» au pluriel. Pour être témoin d'un changement à l'échelle d'une société, il faut savoir être particulièrement persévérant. Il va me falloir de la patience. 25 novembreSamuel m'a raconté une histoire qui m'a fait rire: on est maintenant 9 mois après le Black Out et, dans toute l'Europe, il y a affluence dans les maternités. Durant ces deux jours de coupure de courant ont été conçus des millions de bébés. Les mères accouchent aujourd'hui simultanément! C'est une histoire à peine croyable. Une génération née du Black Out. C'est à eux que je veux dédier mon temps désormais. 28 novembreAvant de partir passer les fêtes sans rien fêter, j'ai revu Anne-Sophie. J'avais besoin de dire au revoir à quelqu'un ici pour avoir l'impression de dire au revoir à tout le monde. Et ainsi partir le cœur serein. Notre discussion a été particulièrement touchante. On parlait plus lentement qu'à l'ordinaire. On pesait chaque phrase. Chaque mot. Chaque regard. Comme si on sentait l'une et l'autre que cette discussion serait la dernière avant un moment. Et que l'on souhaitait conserver le meilleur souvenir l'une de l'autre. À un tournant de la discussion, elle m'a dit que ce qui l'avait marqué quand on s'était rencontrées à l'école, c'était que j'avais une âme de pirate. De «hacker». Je réécrivais les énoncés en forme de code, puis je les décomposais et je les détournais. Je me souviens très bien de ça maintenant qu'elle m'en a reparlé. Je me souviens du plaisir que j'avais à détourner les énoncés. C'est une pensée agréable qu'elle m'a offerte en cadeau de départ. Je la remercie encore.30 novembreSamuel m'a aperçue en terrasse d'un café. Il avait sous le bras un livre qu'il venait de finir. Empaqueté dans son sourire d'ange, il m'a ainsi offert «L'usage du Monde» de Nicolas Bouvier. «Je l'ai lu et relu, c'est une petite bible pour moi. Une bible en matière de lenteur» a-t-il ajouté en ruban. Je l'ai remercié en le prenant dans mes bras pendant une petite éternité. ----------------IF nothing IS newTHEN REBOOT----------------2 décembreLe voyage a été long: métro, TGV, train régional, car et voiture pour finir. Ça me donne l'impression d'être loin de chez moi et j'en suis ravie. L'odeur d'un feu de cheminée pour me souhaiter la bienvenue. La vallée en contrebas du mas était déjà habillée d'un fin manteau de givre. 5 décembreLa vie est paisible ici. La ville ne me manque pas. Odile qui tient ce gîte m'apprend à vivre à la campagne en hiver. Comment conserver les aliments. Comment préparer les légumes de saison et les racines.  Le soir, durant le dîner et tard dans la nuit, elle me raconte sa vie. Elle avait une vie de fou à Paris, assistante puis directrice de production dans le milieu de la télé, une vie à 300 à l'heure et à 2 paquets de cigarettes par jour. Elle faisait la fête, faisait la gueule, faisait des plans de carrière. Elle courait partout. Et puis elle en a eu marre et a tout plaqué, sauf son fils de 9 ans qu'elle a emmené avec elle ici. Elle m'a dit qu'elle a été agréablement surprise de voir à quel point ce petit bout de Parisien qu'il était a appris à vivre à la campagne et y a même pris goût. Il connaît tous les arbres, les champignons, il suit les saisons, sait lire les étoiles... Il est devenu alphabète de la Nature. Et je crois que c'est là son plus grand plaisir à elle aujourd'hui. Peut-être même plus que le fait d'avoir réussi à retaper ce Mas toute seule. Elle a réussi à construire un havre, pour elle et son fils. Elle a réussi à couper le jus, pour elle et son fils. 8 décembreEn me promenant, j'ai repensé à ce que me disait Anne-So: ça m'a donné envie de prendre le temps de hacker à nouveau. Et ce qui me ferait le plus plaisir de pirater aujourd'hui, ce sont les énoncés de la société marchande spectaculaire. Ce journal en est truffé. Je vais les réécrire sous forme de code. Je vais écrire de la poésie computationnelle. 10 décembreJe crois que je viens de trouver dans la vallée avoisinante un mas abandonné à retaper. Aujourd'hui, je suis retournée le voir avec Odile pour avoir son avis. À ses yeux, le terrain semble être fertile et les fondations ont l'air en bon état. Elle m'a dit qu'il faudrait attendre le printemps pour le voir de plus prêt. J'ai une saison pour me laisser pousser les envies. 16 décembreRencontre improbable: je suis tombée sur Mario au marché du village. Après son tour du monde, il n'a pas réussi à tenir en place longtemps et il est reparti sur les routes de France et d'Europe. Il m'a dit «la route m'a appelé». Pour lui, c'était une occasion d'aller à la rencontre des Européens, voir comment ils vivaient l'après Black Out. Et le voilà dans les Cévennes. Passer du temps avec lui me donne l'impression d'être encore plus au bout du monde. Je l'ai invité à se reposer au gîte quelques jours. J'ai envie d'entendre ses histoires de contrées lointaines. Ses histoires de lenteur. Il me raconte que soudain, ce qui paraissait impensable aux Européens, vivre dans un pays en développement, est devenu notre quotidien le temps du Black Out. La première coupure de courant était spectaculaire, un fait remarquable. Mais les coupures continuant, le spectaculaire ne se renouvelant pas, ils se sont rendus à l'évidence. La réalité existe toujours. «Et heureusement» ajoute Mario. «Il suffit d'éteindre la lumière pour la voir. Elle est formée de constellations d'histoires qui scintillent de manière synchrone...» 25 décembreLes parents sont arrivés hier. Pour Noël. Tous les six, avec eux, Mario, Odile et son fils, on a pris un malin plaisir - partagé je crois - à passer une soirée ordinaire. Un ciel cristallin. Et des discussions étoilées. Je commence vraiment à aimer la direction que prend ma vie.31 décembreC'est la première année. La première fois que je termine un journal. À ma grande surprise. Ce carnet sentait l'ennui en janvier. Et puis il a senti l'amour en février, le funk au printemps. Il a pris l'odeur des barricades en été, puis celle de la fièvre des General Assembly et des nuits de discussions. Récemment, il sent le feu de bois et la sérénité. Chaque jour, je continue à écrire mes poèmes computationnels. Quand j'aurai un recueil, j'irai en coller dans les rues de Paris. Je me suis dit que pour pouvoir hacker la société, il fallait commencer par avoir accès à son code. C'est la mission que je me donne aujourd'hui: écrire en Open Source le code de ce programme géant qu'est la société-marchande-spectaculaire contemporaine. Pour qu'un jour peut-être, d'autres personnes aient elles aussi les moyens de pirater leur quotidien. De couper les courants. D'entendre à nouveau piailler leurs envies. La fête se termine là, la vie qui commence ici. 

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look at a screenIF other channels EXISTTHEN check them allIF NOT THEN be annoyed that no other channel have been invented yet.
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1 janvierJe m'ennuie...
Comme chaque année je commence un journal. Et la seule chose que j'ai à y écrire est «je m'ennuie...» 
Je viens de relire les pages de celui de l'année dernière, quelques pages noircies avant de jeter l'éponge, et c'est terrifiant de voir à quel point ma vie est une routine! Toujours le même boulot, le même patron, la même équipe (ou presque), le même rythme, les mêmes histoires entre copines... 
C'est barbant. Heureusement que je suis la seule lectrice de ces pages.Ma routine est tellement solide que chaque matin, je croise les mêmes personnes, à la même heure, au même endroit, ... Cette impression de déjà-vu perpétuel m'écœure. Dernièrement, j'en ai même eu des nausées sur le chemin du bureau. J'ai l'impression d'être l'héroïne d'un Jour Sans Fin. Avec le magnifique Bill Murray. La différence est que, moi, je fais partie des figurants qui vivent cette journée en rond sans jamais s'en rendre compte vraiment. Enfin bref, je m'ennuie à mourir.
Et ce ne sont pas les bonnes résolutions qui risquent de changer ça; je relis celles que j'avais prises l'année dernière:

- trouver un homme, une épaule et un sens de l'humour, pas qu'une bite. --> raté

- refaire mon CV pour chercher un nouveau boulot. --> pas commencé

- installer l'étagère dans l'entrée. --> étagères achetées, montées, installées, mais pas encore peintes.

- chercher à apprendre un truc par mois. --> en douze mois, j'ai appris que je faisais partie des figurants d'un Jour Sans Fin...

- voyager. --> je suis allée à Barcelone. Seule. Il a fait beau. Je me suis ennuyée. 


Pas glorieux tout ça.Cette année, je ne prends pas de bonnes résolutions. C'était la discussion que j'ai eue avec Mario hier soir: «pas de résolutions, pas de plan ni d'objectif, pas de deadline ni de mission, laisser à chaque jour une chance d'être nouveau». Il revient d'un tour du monde, il est tout zen, alors évidemment c'est plus facile à dire pour lui. Il est encore tout déconnecté. Si je suis honnête avec moi-même deux secondes, moi aussi je meurs d'envie de tout plaquer, de partir loin, tout recommencer. Mais si je reste honnête avec moi-même deux secondes de plus, je m'en sens tout à fait incapable.
Cette année encore, le réveillon chez Camille était bonne ambiance. Les années passant, on fait moins de folies. Il y avait plus à manger qu'à boire, on s'empâte. On devient frileux. Les couples sont déjà formés, il n'y a plus vraiment de surprise. Les rencontres qui restent sont des rencontres boulet (et j'en suis le parfait exemple). On est des trentenaires maintenant. Faut se l'avouer. «Un caf', Cam', steupl'». Ça c'est Vincent, maître du langage mono-syllabe, typique du trentenaire.
Bref, je m'ennuie.Et une bonne année d'ennui!!


5 janvierFélix m'a rappelée. Je me disais que ça valait le coup de l'écrire.On s'était revus le 31 chez Camille, je croyais qu'il était encore en couple. Mais apparemment non. «Enfin, c'est compliqué...» Les mecs sont compliqués. On se voit vendredi soir, j'espère avoir très vite d'autres choses à raconter dans ces pages.


8 janvierFélix est toujours en couple. Merde, fait chier. J'y ai cru deux secondes que j'avais ma chance. Il n'est pas le mec parfait, mais il est tendre. Ce n'est pas qu'une bite quoi. Mais non, ma fille, tu es une cruche. Arrête de te faire des films. Les miracles n'existent pas... 


16 janvierJe m'ennuie toujours. Je ne donne pas cher de ce journal.Ça va être le plus court jamais écrit.Je retourne sur Facebook.

21 janvierPeut-être qu'au final, j'aurais dû me donner des résolutions. Ça m'aurait donné une raison de me bouger les fesses. Parce que là c'est déprimant. 
Si j'étais un mec, je crois que je pourrais ecrire « je ne bande plus le matin».Je n'ai plus d'envies.Routine au boulot.Je m'ennuie....Je me donne jusqu'au 31 janvier pour voir si je persiste à suivre les conseils de Mario ou si je me donne de bonnes résolutions pour cette année encore. Tiens, et si je commençais par faire un sondage sur Facebook pour savoir quelles sont les bonnes résolutions des cette année?


27 janvierPassé la nuit avec Félix. Suis trop conne. Bonne poire.
Il s'emmerde avec Esmeralda, alors il vient voir les filles esseulées. Et je suis tombée dans le panneau. Au moins, ç'aura été une nuit sportive et plaisante. Toujours ça de pris.Mais là je suis de nouveau seule. J'ai froid. Je m'ennuie. Et Facebook tourne en rond.


30 janvierAprès avoir mené l'enquête en ligne, seul un tiers des personnes interrogées ont pris des résolutions pour cette année. Et la majorité concerne - un «miracle» (trouver l'homme/la femme de ma vie) - et/ou une «obligation» (faire un régime, faire du sport, acheter moins sur ventes-privées, sourire à belle maman). Pas de grande surprise au final.Je ne me sens pas l'âme d'une marathonienne de prières ni celle d'une ascète souriante.
Je m'ennuie toujours.Ça sent la fin. 

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VAR:you ARE SINGLE or MARRIEDyou GO OUT with the same friendsyou WORKyou HAVE NO TIME TO WASTE
IF you ARE LOOKING FOR LOVETHEN IF you BELIEVE in god (’a’, ’b’ or ’c’)THEN we can MATCH your PROFILE with database ( RANDOM member ( ’BELIEVE in SAME god’ + OPPOSITE GENDER + SAME INCOME ) )IF NOT THEN we can MATCH your PROFILE with database ( RANDOM member ( ’LOOKING FOR sex’ + ANY GENDER + SAME INCOME ) )IF NOT THEN PRINT ( “You are not feeling alright. Here are links that may help you.” ) + PRINT ( database ( PSY ) )
--// comment: in this algorithm, ’providence’ DOES NOT apply //--
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21 FévrierIl y a eu une coupure générale de courant avant hier. Ça valait le coup que je l'écrive dans ce journal, histoire qu'il n'y ait pas que des «je m'ennuie».
Le 19 au soir, plus de jus chez moi. Je regarde par la fenêtre, plus de jus dans le quartier on dirait. Plus de télé, plus d'ordi, pas suffisamment de batterie pour mater un film, plus de musique, toutes mes playlists sont sur Deezer, plus d'Internet, plus de web, plus de Facebook, plus de lumière. Heureusement que je suis chauffée au gaz me suis-je dit. C'était silencieux tout à coup. Et j'ai passé la soirée aux bougies, à essayer de lire. 
J'ai surtout regardé par la fenêtre. Au début tout le monde est resté tapi chez soi. En attendant que ça revienne. En regardant par la fenêtre eux aussi. J'ai vu des flashs, des voisins qui faisaient les cons dans le noir et se prenaient en photo. Et au bout d'un certain temps, j'ai vu les premières têtes sortir. Ils (surtout des hommes) allaient aux renseignements. Et revenaient vite partager leur butin d'informations. J'entendais les pas dans la cage d'escalier. Tout le monde chuchotait, comme si dans le noir il fallait faire le moins de bruit possible. Pour ce que j'ai réussi à entendre, personne ne savait vraiment combien de temps ça allait durer. Moi, je me suis couchée tôt. 
Le lendemain matin, réveillée avec mon téléphone, douche aux bougies et partie au boulot. Il n'y avait toujours pas de jus, donc pas de Nespresso, ni de sèche cheveux. Et brosse à dent à la main s'il vous plaît. Dehors les métros ne fonctionnaient pas, ni les Vélib' d'ailleurs, il y avait une circulation dense et surtout, les trottoirs étaient bondés. Je me souviens d'essayer d'appeler le boulot, voir s'il y avait du courant là bas, mais évidemment, pas de tonalité. Tout le monde s'échangeait des regards, questionnant l'autre en silence pour savoir s'il en savait davantage sur ce qui se passait. Quelques-uns parlaient, d'autres râlaient, la majorité filaient droit au boulot. Je me souviens me faire la réflexion «au moins, ça change de la routine».
Il faisait frais mais pas froid, j'ai marché jusqu'au bureau et tout du long, j'ai vu des scènes similaires: certains énervés après les Vélib' et les métros, les bus d'ordinaire vides aujourd'hui bondés, des jeeps de l'armée avec des haut-parleurs, «coupure de courant à l'échelle européenne, pas de panique», des flics en train de s'époumoner à faire la circulation, des personnes qui pestaient après EDF, «tout fiche le camp ma bonne dame», et beaucoup d'autres personnes amusées par la situation, les mecs draguaient à fond, des «je vous dépose mademoiselle?» ou des «les cheveux bouclés vous vont bien aussi...». Dans les quartiers que je croisais en chemin, aucun n'avait d'électricité. C'était assez fou de voir la ville à pied. Et contre toute attente, je ne me souviens pas avoir vu d'accident ni de magasin pillé...  
Arrivée au boulot, toujours pas de jus. Autant dire que sans ordi, mon boulot de consultante IT tombe à l'eau. Même le téléphone n'était pas opérationnel. Tout est sur IP. Donc on s'est vus offrir notre journée. 
Sans demander mon reste, je suis partie vers les Grands Magasins; à part les escalators, les ascenseurs, les lumières, les stands étaient ouverts. Les nanas faisaient les comptes à la main. Et il y avait affluence! Comme un jour de soldes, avec la bonne humeur en plus. On devait toutes avoir eu notre journée offerte. Et tout ça se déroulait dans une ambiance de foire: il n'y avait pas de musique en fond sonore. 
Puis, ne voulant pas rester seule, je suis partie voir Anne-So chez elle. Je n'avais aucune idée de savoir comment retrouver les autres sans téléphone, alors j'ai parié sur le fait qu'en tant que free-lance elle serait à la maison. Et bingo! Elle était là, à se tirer les cheveux sur comment finaliser ses plans et ses perspectives à temps... Je lui ai filé un coup de main, même si au final ça n'aura servi à rien: elle ne pouvait de toute façon pas envoyer son e-mail!
Donc on est sorties se promener. Le temps était agréable, l'ambiance détendue. On a discuté, pris des cafés pour se réchauffer. On s'est fait des réflexions marrantes, comme «pourquoi on continue de poser nos iPhone et BlackBerry sur la table alors que rien ne marche?». J'étais très relax quand je discutais avec Anne-So, et je l'étais nettement moins quand j'ai pensé à mon frigo qui devait être en train de dégeler. J'ai repris le chemin de la maison au petit trot, et en passant devant le Monop', c'était l'apocalypse: les rayonnages vides, plus d'eau, ni de lait, des nanas en train de se crêper le chignon pour les dernières serviettes hygiéniques, d'autres sur les petits pots pour bébé... C'est fou comme tout peut basculer quand il manque juste du courant. Le gouvernement avait commencé à envoyer plus de camions et de troupes pour arpenter les rues. La bonne humeur du matin n'avait pas fait long feu... 
La nuit tombée, comme je n'arrivais pas à lire à la bougie, et que je ne pouvais appeler personne, je suis descendue dans mon quartier. Je me suis dit que je n'y sortais jamais en fait. Il y avait quelques rades d'ouverts, et je me suis rendue compte que je n'étais pas la seule à avoir eu l'idée. Au 10/20, il y avait des bougies et des gars qui jouaient de la guitare. Je suis rentrée pour prendre un vin chaud, et c'est là qu'au deuxième verre j'ai rencontré Sameer. Il a un accent indien optimiste, il m'a fait rigoler avec ses histoires, «en Inde, notre gouvernement fait des coupures d'électricité comme il respire». Comme tous ceux du bar ce soir là, il habite le quartier. Il a les yeux clairs, de belles mains puissantes, j'aime bien son cou, sa voix, ses dents. Il sourit tout le temps. Il vient du Tamil Nadu, il étudie la philosophie et la théologie à la Sorbonne. «Si je suis venu ici, c'est parce que chez nous, on a plus de 30 000 divinités! J'ai besoin de l'aide de vos dieux inhumés au Panthéon pour les comprendre». 
On s'est revus hier soir, quand le courant était en partie revenu, et ce n'était pas tout à fait pareil. C'est fou comme le contexte peut jouer sur l'appréciation que j'ai des personnes: on s'est retrouvés dans le même bar, il n'y avait pas de guitare, juste la radio, pas de bougies, juste des néons, et Sameer m'a un peu gonflée avec ses histoires à dormir debout. Mais bon, on verra bien, on a prévu de se retrouver ce week-end pour une expo.
Quand je me suis réveillée hier matin, mon téléphone a sonné alors que je ne m'y attendais pas. La courant a dû revenir durant la nuit. Tout à coup, c'est comme si cette coupure de courant était un rêve. Tout a repris comme avant. Même rythme, mêmes visages dans la rue, même routine. Back to normal. Sameer est mon seul lien avec ces deux jours de black out. Sur Facebook, c'était hallucinant de lire toutes les histoires similaires qui sont arrivées durant ces deux journées. Tout le monde y allait de son anecdote. À la télé, ils ont passé des reportages horribles sur ceux qui sont morts de froid. Les pauvres. Je ne sais pas ce que j'en aurais pensé si la panne avait continué, mais dans mon souvenir, j'ai l'impression que pendant deux jours, on avait oublié nos soucis. Ceux qui ne sont pas morts de froid je veux dire. Comme si on avait remis les compteurs à zéro. Alors quand tout reprend comme avant, c'en est presque encore plus déprimant.
Mais bon, on en est là. C'est tout pour ce soir!


26 févrierMon histoire avec Sameer continue. On s'est retrouvés pour voir une expo qu'il avait dégotée: Divinités d'Inde. Je ne serais jamais allée la voir de moi-même, mais avec Sameer en guide, les photos étaient tout de suite beaucoup moins hermétiques. Plus vivantes. Chaque caste, chaque divinité, chaque esprit porte un nom; sans les connaître moi-même, toutes ces choses-là n'existent pas. Sameer m'a révélé un monde de spiritualité qui m'était inconnu. Je me sentais exploratrice.
Ensuite, il m'a emmenée boire un verre et j'ai pu rencontrer des amis à lui. Ils sont tous plus ou moins à la Sorbonne, doctorants ou autre, et ils ont tous des caractères bien trempés. Si je reprends la façon dont Sameer me les a présentés, il y a Fred le nihiliste, Alain le communiste, Hannah l'anti-totalitariste, Bob le libertaire, Yoko la rêveuse et Aimé le poète. Ils étaient tous là, attablés dans une lumière caverneuse, dans le sous-sol d'un boui-boui du 6ème arrondissement. Ma première impression en les voyant est qu'ils avaient l'air d'humeur à débattre. Et que ça sentait le funk. Le fenek quoi.
Avec moi, ils ont parlé de leurs examens, de leurs sujets de recherche, de l'ambiance à la fac, des problèmes de financement. Et je me suis dit que ça ne faisait pas si longtemps que ça que je travaille, mais la vie étudiante, son rythme, ses soirées, ses révisions, me sont parus extrêmement loin. L'ambiance était amicale, ils discutaient politique. J'écoutais, n'ayant rien à ajouter. Sameer rigolait. J'aime bien son rire, il me fait quelque chose. Il oscille entre celui de l'homme simple et l'enfant heureux. Des ondes lentes et des graves doux. Une grande bouche optimiste. C'est peut-être ça que j'aime bien chez lui d'ailleurs, ça me semble plus clair en l'écrivant: son optimisme. Pour lui, tout finira bien. Il voit à long terme. C'est reposant. Même si ça peut paraître un peu candide parfois. En tout cas, à notre époque sombre et austère, c'est très rafraichissant de passer du temps avec Sameer. Et mon week-end n'avait rien à voir avec ceux que j'ai connus, et ça, c'est merveilleux. 


28 févrierJ'ai revu Anne-So, je lui ai parlé de Sameer, de son optimisme, son rire, etc. Elle m'a dit «l'amour rend idiot». Je suis idiote de croire en ses histoires optimistes? Anne-So m'a remis les pieds sur Terre, c'est son caractère à elle. Et je ne sais plus trop quoi penser. J'ai envie de revoir Sameer, je suis un peu perdue. Mais il me manque. Son rire plein de soleil. 
(ouhlaaa... Toi, ma fille, faudrait pas que tu tombes amoureuse trop vite...)

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IF there is NOT a commercial   THEN it is NOT a movieIT IS art
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5 marsJe n'arrive jamais à voir Sameer seul. Il faut toujours qu'on voit ses potes des catacombes. Hier soir, ils débattaient sur les dérives du capitalisme, l'environnement, la fin de notre système, et patati et patata. Je me suis sentie un peu conne, n'ayant toujours rien à ajouter. J'ai pris quelques notes comme une imbécile. Je me donnais une contenance. On a le même âge ou presque, mais ils m'ont paru un peu jeunes dans leurs têtes, n'ayant que des discours et pas d'actions à mener... Sameer leur a dit à un moment qu'ils se prenaient la tête pour rien, parce que s'ils regardent à long terme, tout ira pour le mieux. Fred l'a méchamment rembarré, «la société marchande n'en a rien à foutre de ton long terme, elle le bannit et l'écrase. C'est ça le probleme.» Sameer leur a répondu qu'ils étaient tous issus de pays développés, France, Allemagne, US, Japon, et qu'ils faisaient tous face aux mêmes problèmes de sociétés, croissance, chômage, violence, etc. «En Inde, la famille reste une cellule importante, et ça aide à y voir plus clair, à voir plus loin que le bout de son nombril.» Alain a repris le flambeau en disant qu'il y avait aussi des violences en Inde, et qu'à Delhi ou Mumbai, les jeunes actifs emménageaient seuls aussi. J'ai été surprise par la ténacité de chacun et encore plus par l'écoute dont chacun était capable. Ils n'étaient pas d'accord, ça c'est sûr, mais avant tout, ils discutaient.Je retranscris ce que j'ai compris. Autrement dit, pas grand chose. Beaucoup de blabla, peu d'action. C'est mon sentiment. Et je n'ai pas vu Sameer seul à seul, c'est le plus frustrant.


6 marsAprès ces dernières lignes, j'ai appelé Sameer et on s'est vus pour dîner. C'est moi qui l'ai invité et ça l'a emmerdé un peu. Ici, pas question de jouer les femmes au foyer.Il m'a parlé un peu de lui, de sa famille, son village du Maharastra (faudra que je vérifie l'orthographe). Quand il rentre, il est accueilli comme un roi. Pas parce qu'il gagne de l'argent ou qu'il est devenu riche. Mais parce qu'il est parti loin, il a voyagé, et il a des histoires à raconter. C'est ça sa richesse.Je suis bien avec lui, il me fait oublier la routine. Il m'a prise dans ses bras avant de partir, j'aime bien son odeur. Il ne m'a pas embrassée, mais je sens que ça ne saurait tarder. Je vais rêver de lui cette nuit je sens... 


8 marsIl y a des grèves, et ça me gonfle. Ça fout le bordel. Ils ont eu beau enchaîner les conseils de ministres européens, ça n'a rien changé. Le gouvernement est nerveux. Ils pensent savoir d'où vient la panne, mais ça se sent qu'ils n'ont pas de solution. Alors les manifestations se suivent et se ressemblent. En même temps, je les comprends un peu ceux qui descendent dans la rue. Après la panne du 19 février, la bourse a dégringolé, l'énergie ne valait plus rien du jour au lendemain. Et les prix varient tout le temps depuis. Et les industriels en profitent à fond sur les prix. Tout le monde en pâtit, sauf eux. Il faut croire que les riches ne perdent jamais. 


13 marsRevu Sameer et les philosophes. Ils parlaient des grèves eux aussi, des puissants, du système qui fout le camp. Ils disaient qu'il fallait inventer autre chose, qu'une crise était le moment idéal pour penser un autre monde. Yoko a parlé de l'économie solidaire et c'est bien la seule chose qui m'a parue sensée ce soir-là. Je viens d'aller voir les sites dont elle parlait, et je pense que je vais tenter covoiturage.fr pour aller voir mes parents, airbnb.com en voyage, co-lunching.fr à côté du boulot et vestiaire-de-copines.fr pour m'habiller en soirée. Mais, je ne sais pas trop comment commencer; je me suis bien créé des profils en quelques clics avec le bouton Facebook, mais je ne connais pas mes voisins! Est-ce que je peux vraiment leur faire confiance? Et est-ce que eux vont me faire confiance? ... Yoko avait l'air tellement enthousiaste qu'il faut que je tente quand même. 
Sameer m'a raccompagnée. Je l'ai invité à monter chez moi. On a discuté autour d'un thé. Au bout d'un moment, il est reparti. Je n'ai pas trop compris... Peut-être qu'il a quelqu'un en Inde? Je ne lui ai même pas demandé. Ou peut-être que je devrais y aller à la bière ou au vin la prochaine fois... C'est connu, le thé ça fait pisser.


19 marsUn mois depuis la coupure de courant. Les journaux fêtent ça. C'est une «non information» dirait Alain. 
J'ai essayé vestiaire-de-copines et j'adore! J'ai l'impression d'avoir décuplé ma garde robe. Et ma voisine est super cool. Je suis contente de savoir qu'il y a des personnes comme elle dans mon quartier. C'est rassurant.Au boulot, les projets suivent leur cours, sans surprise. Mon équipe assure bien, pas de mauvaise surprise.
Demain, ça fera un mois que j'ai rencontré Sameer. Les choses vont doucement et j'aime ça au final. Pas comme avec Félix. Je continue de bailler aux corneilles des fois le soir. En pensant à son rire. Si je suis honnête avec moi-même, je ne peux pas dire que je suis amoureuse de lui aujourd'hui. Mais je suis bien en sa compagnie. J'ai envie de l'embrasser pour voir ce que ça donne. Une histoire à suivre!

22 marsHier c'était le printemps. Hier, Sameer m'a embrassée! Les hirondelles ne font pas le printemps, mais les lèvres de Sameer oui! 
On était allés manger un bout dans un resto Tamul. Crade mais délicieux. C'est en prenant un verre après, en parlant des milliers de divinités, ce qu'elles voient et ce qu'elles aimeraient voir, qu'il s'est laissé tomber de tout son poids et a fondu sur ma bouche. J'ai gouté l'optimisme! Il a un goût de palak paneer! 
Enfin bref, je suis heureuse. Il a passé la nuit avec moi, on a fait l'amour par dessus la jambe, comme deux guss bourrés, et je l'avais pour moi toute seule au réveil. 
Et là je rentre de chez Anne-So qui me dit que je suis toujours inconsciente mais je m'en fous. Demain soir je revois Sameer, il m'invite au concert des Fleet Foxes, la classe! 


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VAR:a = EVERYTHING will GO BACK to normal
IF accident HAPPENSTHEN IF you KNOW some “First Aid Gesture”THEN DO “First Aid Gesture” AND HOPE ( a )IF NOT THEN WAIT for help AND HOPE ( a )
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16 avrilUn petit moment que je n'ai pas écrit ici. Faut dire qu'entre mon journal ennuyeux et la bonne humeur de Sameer, je n'ai pas mis longtemps à me décider. Mais là, comme on vient de s'engueuler pour la première fois, j'ai envie de l'écrire. Autant pour en garder une trace que pour m'aider à penser.
Si je ne me trompe pas, les tensions sont apparues il y a 4 ou 5 jours, après la soirée avec les beaux parleurs. Les grèves continuent, et leurs discours aussi. Ils en discutaient et ils attaquaient la «société marchande spectaculaire». Sameer m'a raconté Guy Debord à la suite de ça, parce que je dois avouer, une très large partie des discussions m'échappait complètement. 
Enfin bref, lui n'était pas tout à fait du même bord, alors que pour moi, ça a fait clic. Cette modernité au sein de laquelle on vit s'auto-alimente. Les modes changent, les devices, les technos, ... mais rien ne change dans le fond: les pauvres ne s'en sortent pas et les riches ne partagent pas. Je caricature, mais c'est un peu la situation que l'on vit et elle a quelque chose de nauséabond. Sameer, lui, croit en cette modernité: elle va sortir les pauvres de l'extrême pauvreté, aider à developer des infrastructures, des hôpitaux, des écoles, faire évoluer les mentalités paysannes vers plus d'ouverture, ... À l'écouter, j'ai juste l'impression qu'on a 50 ans d'écart. Pas que l'Europe soit en avance, juste que l'Inde comme les autres pays qui se développent n'inventent pas d'autre modèle et poursuivent celui de l'Occident. Et en voyant ce que ça donne ici, avec ce système de consommation qui pompe toujours plus d'énergie, ce n'est pas forcément ce que l'on souhaite aux autres. Oui, proportionnellement, il y a sûrement moins de pauvres qu'en Inde et plus d'hôpitaux. Mais est-on heureux? A-t-on un avenir? Après quoi est-ce qu'on court? Discours de riches m'a-t-il répondu. Réalistes lui ai-je dit. Et on a commencé à s'engueuler, «tu ne connais rien à l'Inde, tu as des idées préconçues!» «et toi rien à l'Europe!», etc. Bref. On a été ridicules. 
En revanche, il y a un truc qui a changé: cette satanée modernité, elle s'est mise entre lui et moi. À force d'écouter les hurluberlus, je commence à avoir des arguments pour la faire tomber. En fait, ce que j'aime bien dans ces réunions, c'est qu'ils discutent et s'écoutent, qu'ils sont convaincus, et il s'en dégage un enthousiasme impressionnant. C'est l'énergie de ceux qui disent qu'ils peuvent changer le monde. Personnellement, je me sens incapable de rentrer dans leurs débats. Mais j'avoue que ça m'ouvre l'appétit. 
Je vais appeler Sameer pour faire la paix. C'est un peu con de s'engueuler pour si peu. L'essentiel est de discuter. 


24 avrilLes grèves se sont arrêtées. Mais rien n'a changé. Certains économistes expliquent que tout devrait revenir à la «normale» (mais au fait, c'est quoi la Normale?), d'autres disent que c'est impossible et qu'il est grand temps d'inventer autre chose. Mais changer le modèle revient aussi à dire changer les jeux de pouvoir, et «les puissants d'aujourd'hui n'ont aucune envie de voir tout ça leur échapper», dixit Hannah. En tout cas, on a passé la fin de l'hiver sans nucléaire en Europe, et je crois que le principal enseignement qu'on en a tiré collectivement est qu'on s'est rendus compte qu'on pouvait s'en passer. Qu'on pouvait consommer moins. Ou différemment. C'est au cours d'une discussion avec Bob qu'il m'a fait réaliser ça. Il est assez idéaliste dans son genre, très ouvert. Il a une belle énergie. Je m'arrête là, je file retrouver Sameer. Je parie qu'on va retrouver les autres aussi. 


28 avrilLe week-end dernier, descendue voir les parents en co-voiturage. Une première. Je suis fan. J'ai fait le trajet avec 2 nanas. Moi qui n'aime pas parler en TGV, là, on a refait le monde toutes les trois en partant de l'idée de co-voiturage. J'ai l'impression de m'être fait des amies. Fêté mes 27 ans avec mes parents. Toujours reposant de les voir. Un peu triste aussi parce que rien ne change. Et en même temps, pourquoi chercher à changer? Ça ne serait pas une injonction de la société du spectacle ça par hasard? (ça m'arrive de plus en plus souvent de me poser ce genre de questions). Avec papa et maman, on a parlé de co-voiturage et des autres services similaires. Papa parlait de ses années auto-stop. Maman aime bien l'idée de la consommation collaborative, mais elle n'en a pas besoin. Ils aiment bien se passer d'Internet, aller voir les voisins directement. Et puis je les ai entendus pour la première fois raconter leur expérience de mai 68; ils n'étaient pas sur les barricades, trop jeunes, ils étaient rivés à leur poste de radio. Sur leur petit bureau ou dans leur chambre, éclairés par une ampoule nasillarde. Le poste grésillait «... les troupes se déplacent vers la place St. Michel...» «... la Sorbonne est tombée...». Ça devait être quelque chose. J'en avais la chair de poule rien qu'à les écouter. «Et puis tout est revenu à la normale. De Gaulle a été réélu, l'imagination n'a jamais pris le pouvoir.» Ça, c'était mon père. Ce genre d'événement vous marque une génération.Là je suis dans le train pour rentrer. J'étais pressée de revoir Sameer... J'ai envie de l'embrasser TGV. À la française quoi.


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IF you >= 50 years old AND you own a Rolex THEN you know that all what you have done in your life had to be done that wayIF NOT THEN you failed
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4 maiJ'ai pris un RTT hier pour passer la journée avec Sameer. Je l'ai récupéré à la Sorbonne et on est partis vers les quais. En chemin, je lui racontais les histoires de mes parents, leur mai 68. Et un truc étrange m'est arrivé. Ça a commencé rue des Écoles. En passant ma main sur le mur, c'est comme si je revivais ce mois de mai 68. Je ressentais la cohue, la chaleur des pavés, le désordre, les coups de trique. Et puis rue du Bac, on s'est arrêtés un instant, et en posant ma paume sur les pavés, je pouvais tâter le pouls de la ville, le martèlement des bidasses, l'odeur de fumées, les cris de la foule, l'air aigre dans les campements de fortune, les slogans scandés, les réunions en petits comités la nuit. Je me sentais au cœur de la bataille. Les sens en alerte. Les narines dilatées. Comme un animal traqué. Et en même temps je ressentais la tension de l'action, mes tempes battaient, les événements circulaient en moi. Je racontais à Sameer ce que je voyais. Ou ce que j'hallucinais. Je sentais tout au présent. C'était grisant de me sentir me lever, m'ériger en rempart, me dresser en étendard. Je me sentais féroce. Je me sentais vivante. 
Sameer m'a applaudie. Comme s'il était au théâtre. Je le remerciai de son attention et en même temps je lui en voulais de ne voir qu'un spectacle. Je me sentais un peu perdue... , dans le trouble je lui ai donné raison et je l'ai embrassé.On a continué la journée dans son lit.


6 maiJ'ai raconté mon expérience du Quartier Latin à Anne-So qui avait l'air contente de me voir réagir. Je ne la savais pas si engagée. On a eu une longue discussion sur la société de consommation, improbable pour moi, et je l'ai invitée à notre prochaine réunion avec ceux qui envisagent le futur. 


12 maiUn peu mitigée après la réunion d'hier. D'un côté, ça manque d'action. De l'autre, ça me donne du grain à moudre. Et de l'énergie positive. Et puis surtout, ça me sort de ma routine. 
J'ai raconté à Bob mon aventure de la rue du Bac et en retour il m'a raconté Occupy WallStreet. Ça avait l'air grisant d'être là bas, assister aux General Assembly, voir comment tout ce beau monde s'auto-organisait entre voisins. Une sorte d'expérience échelle une de l'économie du partage.Et puis tout est revenu à la normale. Comme en mai 68. Comme après le black out de février. Bon, pour le moment, la question de fond n'est pas réglée ici. Il y a toujours des coupures de courant intempestives. Sans nucléaire, on s'en sort, mais on est obligés de faire des économies. On change un peu de système, pas de plein gré, mais ça nous fait bouger. Et aujourd'hui, tout le monde a un avis sur la question. Tout le monde à l'échelle européenne. À côté de ça, le gouvernement cherche toujours à relancer les centrales. Ils disent avoir fini leurs inspections pour vérifier que la coupure générale n'avait pas endommagé les installations. Je ne comprends qu'à moitié. Parce qu'ils disent vouloir «relancer la consommation». Selon eux, «la consommation a besoin d'énergie». Je ne sais pas si 'nous avons besoin d'énergie pour consommer' ou si 'la consommation a besoin de notre énergie'. C'est encore un peu flou pour moi.
Il y avait aussi Pieter hier, un Allemand, un pote d'Hannah, tout frais débarqué de Berlin. Il parlait des mouvements similaires en Allemagne, des discussions qui s'ouvrent, des alternatives qui voient le jour. Entre lui et Bob, ça rajoute une dose d'énergie d'entendre qu'il se trame des dynamiques similaires ailleurs dans le monde. Mais au final, on parle, on échange, en vrai ou par e-mail, on se partage des articles, des vidéos, ... mais on ne descend pas dans la rue. Or c'est là que ça se passe. On reste un groupe de discussion. Un salon. On est des rêveurs, loin des pavés de la rue du Bac. 
Pour finir la soirée sur une note optimiste, j'ai ramené un Indien dans mon lit. 


13 maiAprès notre discussion avec Bob, je me suis maté des vidéos des General Assembly sur YouTube. Celle où Slavoj Zizek vient parler à la foule du parc Zuccoti. J'avoue ne pas avoir écouté en détail tout ce qu'il racontait, j'étais obnubilée par ses mains. Nerveuses. Leur mouvement en transe. Qui battaient l'air et venaient irrémédiablement tirer sur son T-shirt rouge. Elles tournaient autour de son ventre comme durant une séance d'hypnose collective. Et puis j'étais subjuguée par la foule qui répétait chacune de ses phrases. Les unes après les autres. Je me suis laissée aller à en répéter moi-même à voix haute. Seule devant mon écran. J'avais l'impression de réciter des incantations au changement. Des incantations à l'action. Des incantations au bonheur maintenant.


16 maiJe suis allée chez le coiffeur. Me suis fait une coupe très courte. Esprit rebelle. Sameer a fait une drôle de tête. «Je suis habitué aux files aux cheveux longs moi...» Fini! Je retrouve ma coupe de jeunesse. J'ai l'impression d'avoir 20 ans et j'aime bien ça. Sameer s'habituera. 


25 maiOn a commencé un groupe sur Facebook, pour canaliser notre énergie. C'est assez chouette de voir comment ça prend. Et comme c'était mon idée, je ne suis pas peu fière! Je ne parle pas beaucoup aux réunions, mais je crois que j'ai trouvé un moyen de participer.

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IF you DO NOT know (a)   THEN Google (a)
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5 juinJe ne suis pas trop les news, un, parce qu'il y a des trucs qui m'échappent, et deux, parce que j'ai l'impression qu'ils répètent toujours la même chose. Mais quand je suis allée voir l'expo photo sur la Palestine avec Sameer, j'ai regretté de ne pas en connaître davantage sur le coup. J'ai à nouveau eu des sensations similaires à celles qui m'avaient assaillies dans le quartier latin. Face à chaque portrait, j'avais l'impression d'entendre les femmes, les enfants, les hommes, tous me racontaient leur histoire. Avec en fond des sifflements de roquette, les détonations de char, le bruit des murs de briques qui s'écroulent, l'odeur âcre après l'incendie, la poussière qui s'envole de partout. Je connaissais la vie au quotidien de chacun, son humiliation, sa vie sans terre, juste avec sa famille. Je me sentais devenir leur sœur. Sameer me disait que c'était comme au Nord-Ouest de l'Inde, là où les populations d'obédience musulmane et les autres trouvaient n'importe quel prétexte pour se pourrir la vie au quotidien. Alors qu'au Tamil Nadu, à l'entendre, toutes les confessions cohabitent sans soucis. Ici aussi, en Europe, tout prétexte est bon. Je ne comprends pas vraiment ce qu'il y a derrière. Mais je me suis sentie proche de ces visages qui se lèvent tous les matins en sachant qu'ils vont devoir se battre contre ce quotidien. Face à eux, mon regard se réveille. Et puis je retourne à la normale. Avec Sameer, mon boulot, mon appart, mes soirées. Je me sens à cheval entre ce que je ressens au fond de moi, ces injustices, et le confort de ma vie au quotidien, dont je ne suis pas maître du rythme. 


12 juinLors de la dernière réunion, avec Sameer, Alain, Anne-So, Bob, Yoko et Hannah, on a posé les bases d'un mouvement qui a pour vocation de faire connaître les alternatives. On l'a appelé «Black Out». En lien avec la panne générale durant laquelle on s'est connus. Et en lien avec les modes de consommations alternatives. J'aime bien ce nom, Black Out. Il évoque les coupures de courant dans les pays en développement, les hoquets du progrès. Pour les faire passer, il fait prendre une grande respiration et se tenir calme un moment. Et puis tout reviendra à la normale. Ou peut-être pas. 


15 juinOn a 100 membres au groupe Facebook et 300 sur Twitter. Je n'en reviens pas de l'engouement que ça génère. Sameer me raconte l'histoire de leur centrale dans la Tamil Nadu. Ils payent des fortunes pour faire taire les groupes de pression qui ont embrigadé les paysans qui vivent et cultivent à proximité. Ses concitoyens urbains veulent la centrale. Ils attendent le progrès de pied ferme. S'ils en ont les moyens, qui pourrait le leur refuser?
Avant de faire l'amour, je lui pose plein de questions. Et il a toujours la patience de me répondre. Ça veut dire beaucoup pour moi. Il m'explique la philo, les courants de pensées, l'histoire des idées, les liens avec les religions. Ensuite, dans l'extase, tous ces concepts se mélangent et fusionnent. Et j'ai l'impression d'y voir clair, de voir les idées faire la fête, danser et s'associer. Et je vois le passé qui s'aligne avec le présent et puis ce qui vient. Mais quand je retrouve les amis qui inventent demain, je me sens toujours incapable de prendre la parole, de parler ou de débattre avec assurance. J'ai encore du mal à partager ce que je ressens. Je le sens dans mon ventre. Ça ressemble à la rage.
Il y a encore une coupure de courant, trop dur d'écrire à la lumière du téléphone, il faut que je descende acheter des bougies.


16 juinHier soir, j'ai chopé Anne-So avec dans l'idée d'arriver à partager ces réflexions qui tournent en rond en moi. Je lui ai dit à quel point j'étais devenue sensible à la vie que mènent certaines minorités, leur envie d'en découdre qui les réveille chaque matin, leur irrésolution à se rendre à l'évidence, l'adversité qui brille dans leurs yeux. Je lui ai aussi dit à quel point nos discussions du soir me semblaient manquer de chair, de sang, de muscle. Combien je me sentais habitée par une meute de sentiments d'injustice, face à ce monde qui, plus je le regarde, plus il m'apparaît bancal. 
Elle a pris le temps de m'écouter et m'a répondu «tu commences à être enragée. C'est prometteur. Il te faut un ennemi maintenant.»«Un ennemi?» Je ne comprends pas exactement là où elle voulait en venir. Peut-être que j'ai juste besoin de concentrer mon envie d'en découdre sur un combat en particulier. Il faut que j'en parle à Sameer aussi, parce que là dessus on est différents. Il est plus raisonné que moi.
Un autre truc qui m'a marqué récemment: plus je discute avec des amis ou des collègues, plus ça me semble commun d'entendre certains parler de divorce, ou de changement de vie, de boulot, de ville. Ou faire des bébés. C'est comme si le black out de février avait donné un coup de fouet à nos vies routinières. Et toutes ces bonnes résolutions que l'on prend sans jamais les aboutir nous sont revenues en plein visage. J'ai souvent entendu «j'ai envie d'arrêter de gâcher ma vie». C'est comme une vague qui a secoué notre confort et on a tous été pris d'une nausée sociale. Et plus on en parle, plus cette vague fait du bruit.
19 juin4 mois que j'ai rencontré par accident le sourire de Sameer. Et je ne m'en lasse pas. Parfois, il est trop optimiste pour moi, il voit à long terme quand je commence simplement à me concentrer sur une bataille. On est allés retrouver les autres et passer une soirée Carbone Zéro. En souvenir de cette soirée à la bougie et à la guitare. Les discussions sont allées bon train et Guy Debord s'est à nouveau invité au groupe. Alain a fait remarquer qu'en 70, il n'y avait que la télé, la radio et les journaux. La société du spectacle dont il était témoin était une communication à sens unique. Le spectacle était adapté aux médias de masse. Alain poursuivait son idée en disant qu'aujourd'hui cette société du spectacle était devenue interactive. Chaque spectateur est devenu aussi commentateur, promoteur, acteur, voire producteur ou réalisateur. Tout le monde y est allé de son allégorie. Bob a conclu «Facebook n'est rien d'autre qu'un Loft Story mondialisé et permanent. On y est tous enfermés.»
A suivi la discussion de «quoi faire». Hacker Facebook? Qu'est-ce qu'on fait de nos 250 followers? monter des parodies du Loft avec du contenu Facebook? Les idées étaient moins pertinentes que les discussions théoriques. Et puis il y a eu ce gars qui nous a fait une tirade sur nos conclusions anarchiques. Il disait qu'il fallait qu'on se rende à l'évidence, qu'on vivait tous dans un monde de plus en plus complexe, qu'on était dans le même avion au final, «il faut accepter de concéder certaines libertés pour avancer ensemble, se laisser transporter à travers les turbulences, il faut admettre qu'on n'y connaît rien par rapport aux pilotes professionnels, et si on veut être tous gagnants à l'arrivée, il faut admettre qu'il n'y ait rien que l'on puisse faire, juste attendre et faire confiance». Hannah lui a répondu qu'il aille en soute s'il était aussi confiant. J'ai eu envie de lui crier qu'il était médiocre, «vous utilisez la raison pour atteindre la nullité». Mais rien n'est sorti. Je n'y arrive toujours pas, j'ai le corps qui parle avant moi, les mâchoires qui se crispent et je suis parcourue de rictus d'énervement. 
Au final, pour ce qui est des actions à mener, on va chacun proposer des idées et échanger sur le groupe Facebook. On verra bien ce qui en sort. 


25 juinBientôt 500 followers. C'est assez incroyable de voir l'énergie qui se dégage. C'est super grisant. Je me réveille et je me couche en regardant Facebook et Twitter. Même au boulot, entre deux meetings ou à la pause déjeuner, je suis ça de près. Je me sens faire partie du groupe à l'origine de ce mouvement. Plutôt fière. 
Avec Sameer, on est partis en week-end. On a pris les vélos dans le RER et puis on a pédalé. On n'est pas allés très loin, mais on se sentait déconnectés. Seuls au monde. Petits bonheurs partagés. C'est toujours agréable de redécouvrir son pays, sa région, avec des yeux d'étranger. Sur la route, on a passé des bidonvilles. À la lisière des villes qu'on traversait. Image choquante. Je me sentais propulsée en 70. Eux ne seront jamais au devant de la scène. Le spectacle ambiant leur est inconnu. Tout autant que leur situation restera à jamais inconnue du grand public. Sameer n'a pas voulu s'arrêter pour discuter. Je n'ai pas voulu insister.
On a fait du camping sauvage. Pas loin d'un terrain vague. Avec Joan Baez et Léonard Cohen. On a baisé comme à la belle époque. On a ri en voulant lancer un nouveau baby-boom.


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Print (’answer (a)’)IF ’answer (a)’ IS NOT satisfyingTHEN it means Google does not know you enough yet
Print (tell Google more about you)
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5 juilletJ'ai vu des nenettes dans le métro, elles étaient rivées sur Facebook sur leur portable. J'avais l'impression de les voir co-produire bénévolement du spectacle. En offrant leurs photos, en aimant telle ou telle marque, en écrivant publiquement leur vie, leurs soucis, leurs rêves, leurs déboires, leurs succès. Tous ces spectacles sont à une échelle micro. Anodins. J'avais devant les yeux la société du spectacle nanodin. 


6 juilletJ'ai ouvert ma gueule. Ça fait du bien. Je n'en reviens toujours pas moi-même. Je ne pensais pas pouvoir avoir confiance en moi comme ça. J'ai l'impression d'avoir remporté une victoire. Surtout sur moi-même.On discutait au 10/20, comme d'habitude, pas d'actions en vue, même après les échanges en ligne avec la communauté. Après la table ronde, je partageais ma frustration avec Fred. Il me disait «les idées sont bien plus importantes que les actions, il faut en priorité les ordonner soigneusement, qu'elles soient anatomiquement correctes, pour pouvoir élaborer une armée de sens, imbattable». En ligne, selon lui, ce sont les idées qui doivent être véhiculées, elles sont universelles comme la toile est mondiale. J'ai hurlé «arrête de te cacher sous les jupes de ta mère la raison!». Il y a eu un silence. J'ai ajouté que j'écrivais ma vie avec mes tripes, je ne savais pas faire autrement aujourd'hui, et qu'il devrait aussi essayer un jour. Tout le monde s'est retourné vers nous. Le silence a continué. Jusqu'à ce que Fred me réponde que j'avais peut-être raison au final et m'a demandé alors ce que mes tripes proposaient de faire. «Parler dans la rue» ai-je répondu du tac au tac. Tout le monde a approuvé. À ma grande surprise. Sameer était content de me voir heureuse. Je me sentais invincible. J'étais incapable de penser. Juste capable de me remémorer ces mots qui fusaient entre mes lèvres. Je me sentais conquérante.


13 juilletOn s'est décidés à agir demain. On est tous un peu tendus, ça se sent. Surtout moi. Parce que c'est mon idée de se montrer au grand jour. Et j'organise. Mais ce n'est pas moi qui vais parler. On a échangé plein d'idées en ligne, des lectures, des discours, on a revu les GA de Occupy WallStreet. On n'est pas encore d'accord sur comment se présenter. Yoko, Bob et Aimé sont ceux qui sont le plus à l'aise. Ils vont déclamer certains de leurs textes ou de leurs créations (Yoko a écrit une mini pièce de théâtre) sur une tribune de fortune. On va se placer devant l'Assemblée Nationale. Les autres préparent des textes sur la société du spectacle. Anne-So s'est proposée pour faire une grande banderole avec un logo Black Out. Et je motive les troupes sur Facebook et Twitter. Je sens la tension monter, comme avant un examen...15 juilletOn a fini tard hier et rien ne s'est passé comme prévu. Mais à l'arrivée, tout le monde était content je crois. Surtout moi. Avant leur grand oral, Alain et Fred ne se sentaient pas à l'aise avec leurs textes, pas finis selon eux. Résultat, ils ont eu de bons retours. Et ça, je crois que ça va les aider à avancer.
En fin de matinée, on s'est retrouvés sur les marches de l'Assemblée. Un peu penauds. Ils n'y avait quasiment que nous 8 et quelques touristes curieux. Tout le monde était agglutiné de l'autre côté, sur les Champs Élysées. On commençait à se préparer, espérant interpeller les spectateurs qui repartiraient après le défilé. Mais dès qu'on a commencé à déployer la banderole, des forces de l'ordre sont venues nous en empêcher aussitôt. Faut dire que depuis la panne de février, les gouvernements sont tous super nerveux. Si on voulait manifester, il nous fallait des papiers de la préfecture. Évidemment, c'était bien la dernière chose qu'on avait sur nous. Alors on a fini sur le trottoir en face. Aimé debout sur la rambarde. Lové dans la banderole. Il a déclamé ses vers sur le Black Out et des histoires vécues durant ces deux jours de panne. Bob à chanté. Quelques personnes se sont arrêtées, plus amusées qu'autre chose. Je les voyais au loin, jeter les flyers que je venais de leur donner. On a fait une pause pour becqueter, un peu découragés, et puis on est repartis vers chez nous. 
Au 10/20, on a recommencé avec la banderole et un promontoire de fortune. Et là, il y avait un peu plus de monde. Durant un jour férié, les passants prenaient leur temps. Le grand «BLACK OUT» devant le bar les intriguait. Sameer et les autres ont été fantastiques pour diffuser les tracts et la bonne parole. Alain et Fred ont reçu des applaudissements, Alain avec son «Loft Story a montré, à l'époque, que nos vies de merde, si elles étaient médiatisées, pouvaient être spectaculaires. Et aujourd'hui nous offrons aux médias, imbéciles heureux, nos vies sur l'autel du spectacle interactif», Fred avec son «Google réduit notre champ de vision. Plus il nous connaît, plus il nous fait remonter les résultats qui nous intéressent. Et plus il nous fait oublier ceux qui nous sont étrangers. Vous pouvez passer à côté d'une guerre, à ce rythme là. À chaque résultat que l'on considère comme non satisfaisant, Google apprend aussi et nous demande de nous livrer encore un peu plus pour mieux nous servir. Ou mieux nous asservir peut-être». Ce sont les deux parties qui ont été les plus reprises en ligne. Ce qui était vraiment grisant, c'est que j'ai senti que nos discussions intéressaient d'autres personnes, des familles, des vieux, des jeunes, des retraités, et même quelques lycéens, mais pas trop.
Après, si je suis critique envers nous, le logo d'Anne-So et ses flyers sont chouettes, mais un peu trop «rave» ou «music party». Le spectacle de Yoko était touchant mais un peu trop conceptuel je crois. Les discours étaient un peu trop longs aussi. Ou peut-être pas suffisamment aérés. Ça manquait un peu de respiration. Et les modes d'interaction façon General Assembly qu'on a essayé de lancer n'ont pas vraiment pris. Il fallait à chaque fois réexpliquer le principe aux nouveaux arrivants. Enfin bref, on a plein de trucs à peaufiner, parce qu'il y a une prochaine fois! René, le patron du 10/20, nous a invités à réitérer. Ça c'est bon signe. J'ai publié en masse sur les réseaux sociaux, textes, photos, vidéos, je suis allée tagger celles qui ont été postées par les passants. Hier soir, on a fini tous un peu ronds. Libérés aussi. Plutôt fiers de nous. 


27 juilletLe 10/20 est en train de devenir notre QG. Il y a de plus en plus de trucs exposés, des tracts, des textes, des affiches. Des personnes du groupe Facebook sont venues et y ont laissé leur contribution aussi. Je suis super contente de voir le lien entre la vie du groupe en ligne et ce qui se passe ici dans la vraie vie. 
Après, ça commence à poser des problèmes sur qui fait quoi, où et quand. On ne s'est jamais vraiment posé la question de l'organisation du mouvement. Ou même comment organiser la permanence au 10/20. On s'était juste concentrés sur comment monter un événement. 
Je vais bosser là-bas le soir maintenant et ça commence à faire beaucoup. Avec le boulot à côté, je dois bien passer 60 heures par semaines à bosser. Mais je commence à aimer ça. Et il y a une ambiance électrique dans le groupe. (et pour un mouvement qui se nomme Black Out, c'est plutôt comique). Il y a juste Sameer qui se plaint qu'on ne se voit plus tous les deux. C'est le monde à l'envers! Mais il a raison je crois, ça me ferait du bien de m'aérer un peu. On va voir pour la suite.
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This is a gameOBJECTIVE = increase your e-reputationMISSION = aim a Klout score of 100
TO PLAY1 GIVE US your Facebook Login2 GIVE US your Twitter login3 GIVE US any other social login you haveTHEN we CALCULATE your Klout scorePrint ( Klout score )
LEVEL 1TO INCREASE your REACH scoreTHEN say whatever you want online that is cool enough for people to think it is cool to follow you
LEVEL 2 TO INCREASE your SPREAD score...
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5 aoûtOn planifie notre second événement: célébrer les 6 mois de la coupure générale du 19 février. Ça sera aussi les 6 mois de notre relation avec Sameer. Devrais-je m'en vouloir de ne pas préparer celle-ci aussi activement que celle-là ? ... 
Anne-So est en train de revoir l'identité graphique, il y a Gérôme et Manu qui s'occupent du Community management, Hannah, Fred, Pieter, Alain et d'autres de l'économie du partage qui travaillent sur un manifeste. Il faut que je mette Aimé et Bob dans la boucle aussi, histoire qu'ils y mettent un peu de poésie et que ça ne sonne pas trop anarchiste ou communiste. Il y a Sameer et d'autres qui rassemblent le quartier. Il y a ceux qui bossent au 10/20 pour aménager l'espace, d'autres encore qui essaient de contacter des médias et des blogueurs. On a prévu de leur envoyer des invitations. Il faut qu'on trouve d'autres musiciens aussi. Et puis sur Facebook et Twitter, Gérôme et Manu ont eu une idée chouette: ils ont demandé à la communauté, partout en France et un peu dans le monde, de proposer des slogans et ensuite de voter pour les meilleurs. Ça a donné des trucs étonnants, «demain ne se construit pas avec l'énergie d'hier», «spectacle sans lumière» ou «notre énergie n'est pas à consommer, elle est là pour créer». Mon «sortons de la société du spectacle nanodin» n'a pas eu beaucoup de voix. Je pense qu'il n'est pas très clair... 
Quand je regarde autour de moi, là au 10/20, il y a vraiment une énergie intense qui se dégage. On est tous galvanisés par notre action et nos idées. J'ai l'impression de voir le quartier changer. Peut-être qu'en fait c'est juste moi qui change... et mon regard sur le monde avec. 


18 aoûtPas beaucoup de temps pour écrire, encore beaucoup à faire. J'ai posé des jours au boulot pour pouvoir me donner à fond ici. Tout le monde se donne à fond, les amis comme les inconnus, c'est incroyable. On a réussi à être relayés par quelques blogs médiatiques. C'est cool et en même temps, il y a deux journalistes que je ne sentais pas trop. Comme s'ils cherchaient juste un sujet à se mettre sous la dent en plein mois d'août. On reste au taquet.


22 aoûtC'est vraiment la fête!! J'ai l'impression que ça prend!Le 19 a été un très beau samedi, ensoleillé, souriant. Et depuis, il y a des personnes qui ont décidé de rester sur place. Ils campent dans le squat d'artiste au bout de la rue. Le quartier est vraiment changé je trouve, tout le monde se reconnaît, se sourit, discute. Tous les sujets se trouvent être en lien avec Black Out: le politique, l'énergie, les modes de consommation alternatifs, l'éducation, l'agriculture raisonnée, et j'en passe. Tout le monde veut s'y associer. J'ai reçu hier un message de Bernard Stiegler qu'il faut que je transmette aux autres. Ils vont être super excités.Sur Facebook, c'est de la folie, notre wall est super actif, et on est en passe d'atteindre les 10 000 fans! Ils ont fait un travail de dingue. Il faut que je passe le mot aussi pour trouver d'autres personnes pour filmer et uploader les contenus. Je suis super fière d'être parmi les instigateurs du mouvement. J'en perds presque le sommeil tellement il y a de choses à faire. C'est incroyable ce qu'on arrive à monter avec 3 fois rien, juste du temps, des idées et de l'énergie. La presse est venue, presse de gauche surtout, leurs articles étaient une petite consécration. J'ai appelé mes parents et ils étaient aux anges de lire tout ça. Je me sentais exister! Plus précisément, je me sentais exister à travers notre combat. 
«À bas la société du spectacle nanodin!»
Le 19, tous ceux qui sont intervenus ont eu un très bon accueil. Le public participait bien, soit en posant des questions, soit en relayant en ligne. Fred avait repris son discours sur notre monde «vu à travers les lunettes Google», «tout devient algorithme». Il a poursuivi en prenant l'exemple du «flash trading», ces programmes conçus pour passer des millions d'ordres par seconde sur les marchés financiers. «Nous mettons notre avenir entre les mains d'algorithmes qui à leur tour écrivent un monde qui nous échappe entièrement, un monde que nous ne savons plus lire à l'œil nu». Travaillant moi-même dans le milieu informatique, la vision qu'il développe de l'impact du langage codé sur notre façon d'envisager le monde me touche particulièrement.
Autre succès, on a même réussi à tenir des General Assembly. Hier et avant-hier, comme il y avait toujours des discussions, Fred et Alain ont recommencé à discourir tard le soir en mode GA. Je pense pouvoir dire qu'ils prennent goût à la scène. Le patron de 10/20 nous remercie, son bar ne désemplit pas. Dehors, j'entends des personnes chanter L'Internationale. C'est étrange ce mélange des genres. Mais c'est festif. La rue est à nous!
Le 19, entre deux interventions, Sameer m'avait offert une bague en fleur pour nos 6 mois! J'ai versé une larme sur le moment. De surprise parce que je ne m'y attendais pas, et aussi un peu d'énervement parce que c'était déplacé en plein cœur de notre bataille. À l'heure où j'écris ces lignes, je reste touchée par son geste. 


31 aoûtDeux semaines que ça dure! Slavoj Zizek est venu! C'était magnifique. Toujours ses mains baladeuses. La foule était au comble. Il a répété plusieurs fois «faites en sorte que ce qui se joue ici ne devienne pas seulement de beaux souvenirs». Ça m'a rappelé ce que mon père disait de 68 et Bob de OWS. J'espère qu'on ne va pas tomber dans le même panneau et laisser la normale revenir au galop. Suite à son passage, France 3 a commencé à s'intéresser à nous. Et aussi deux journaux européens. Depuis, il y a d'autres personnes encore qui sont venues grossir les campements, des hippies, des militants, même des familles qui veulent faire l'expérience de cette économie du partage. Un voisin qui bosse dans le bâtiment nous a dégoté des WC chimiques. D'autres voisins se relaient pour proposer de la nourriture à tout le monde. Les sites de partage de voiture fonctionnent à fond dans le quartier. J'ai vu plein de groupes de musique, c'est incroyable! Je n'en reviens toujours pas. Malgré le peu d'heures de sommeil, tous les matins je me réveille avec une patate d'enfer. 
Hier encore, des artistes ont réalisé d'autres banderoles, et les enfants ont désormais des activités qui leur sont dédiées. Yoko donne tous les jours des représentations de sa pièce revue et corrigée. Dans la rue, il y a des acteurs de la consommation collaborative qui ont monté des stands, pour faire connaître les services qui existent. J'ai vu des AMAP venir se présenter. Et dernièrement s'est même montée dans un local associatif de la rue une école collaborative où chacun peut apprendre à cuisiner, jardiner, recycler, programmer... «Tout pour être autonome». Il y a tout pour croire en un autre avenir ici. Et il y a encore plein d'autres choses qui m'échappent sûrement. En ligne par exemple, Manu m'a montré un blog sur lequel il était tombé par hasard: "We are the BOG", comprenez the «Black Out Generation». Tout le monde y va de son histoire perso pour soutenir le mouvement. Cette réaction en chaîne est tout ce qu'il y a de plus grisant.
Depuis deux semaines, on a réussi à tenir une GA par soir. Et les discussions continuent jusqu'à pas d'heure. Au bout de la première semaine, il y avait un peu moins de monde. Fred et les autres doutaient un peu. Mais en persévérant, il y a une seconde vague de visiteurs. Et la fête continue! En ligne. Le groupe a explosé, on atteint les 75 000 fans! Un truc de fou...
On a eu quelques merdes quand même, tout n'est pas rose. Quelques habitants du quartier sont venus râler; ils en ont marre du «bazar». Et on a eu aussi quelques gars bourrés qui eux pour le coup foutent vraiment le bazar. Pour les premiers, on a édicté une charte du bien vivre ensemble, pour «la vie entre voisins et ceux qui sont de passage». Pour les seconds, il y a Sylvain, un pote de Fred, qui a monté avec d'autres une sorte de service d'ordre. Je ne sais pas trop quoi en penser pour être honnête. Jusqu'à présent, on a tout fait dans l'urgence et ça s'est plutôt bien passé...
On a entamé une discussion sur comment faire connaître le mouvement davantage. Le groupe Black Out sur Facebook et Twitter devient insuffisant. Idem pour les blogs. Le manifeste n'est pas encore terminé. Certains veulent écrire un bouquin, d'autres pensent à un film. Il y a beaucoup d'idées et ça part un peu dans tous les sens. Personnellement, je ne sais plus trop. Je sens que c'est un faux débat. J'aime la rue.Je laisse la réflexion là, je tombe de sommeil.

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IF you DO NOT changeTHEN you dieTHEREFORE IF you DO NOT want to dieTHEN you HAVE TO change
PRINT ( living is not enough by itself )
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6 septembreEt ça a été au tour de Bernard Stiegler de nous rendre visite! Il fallait être là pour voir la tête de Pieter: il pleurait de joie à l'idée de rencontrer tant de sagesse d'un coup, et en même temps, il pleurait d'effroi à l'idée de parler avant ou après lui. Et il a fait des merveilles au final. Il a parlé de ce qu'il nomme la «domestication humaine». Je l'ai compris comme la façon dont, à l'échelle d'un groupe humain, on se «programme» nous-mêmes. Sans trop s'en rendre compte. Après lui, Bernard Stiegler a parlé du marketing, «ces industries de programmation qui court-circuitent les institutions de programmation que sont les écoles». Et plus on avance dans ces discussions, plus j'ai l'impression que ce «programme général» que les entreprises de la société-marchande-spectaculaire écrivent à 1000 mains n'a qu'un seul et unique but: toujours plus de consommation. 
La mairie est venue nous voir aussi. Ça c'était une moins bonne nouvelle. Parce que leur passage était à moitié pour nous proposer de l'aide sur les sanitaires ou sur le service d'ordre, et ainsi faire parler d'eux, à moitié pour nous demander de dégager. Ça a chauffé un peu à vrai dire. Le dialogue n'a pas été facile. La fête n'est pas toujours soluble dans l'ordre public. Et vice-versa. 
Au sujet des canaux, on s'est entendus. On a maintenant un journal, version numérique et imprimée. On y trouve les textes, des exemples d'alternatives, des histoires vécues, des slogans, des photos, des poésies, des chansons, des petites annonces de personnes qui portent des projets, et des liens pour continuer la discussion. Je suis contente de voir ce qu'on arrive à produire tous ensemble. Et en même temps, je me sens un peu entre deux: c'est comme si on était nous aussi en train de devenir une marque. Un media. Une parcelle de la société spectaculaire. Je ne sais pas trop. 


9 septembreC'est fini.
Le quartier à été nettoyé de ses fauteurs de trouble heureux. Trublions de l'avenir. La Normale a gagné. C'est la rentrée, elle a repris ses quartiers.Tout s'est passé très vite. Avant hier, la mairie nous a enjoint à libérer l'espace public pour pouvoir le nettoyer. On a pris ça comme un «il est temps pour vous de déguerpir». Ça a chauffé à nouveau. Le dialogue avec les autorités est toujours délicat. On a tendance à oublier que c'est leur légitimité qu'on chatouille quand on s'accapare l'espace public avec succès. Électoralement parlant, ça ne sent pas bon pour eux parce que ce n'était pas leur idée. On les touche là. Et ça leur fait mal. À leur légitimité d'élu.
Dans la nuit, il y a eu quelques heurts. Mais tout le monde a laissé la voie libre aux savonneuses. C'était une image étrange, ces scarabées vert mousse qui fouinaient dans notre république, ces limaces qui astiquaient notre salon. Plus il était propre, plus il reluisait l'ordre, plus il était mort. Et évidemment, la police nous a empêchés de nous réinstaller. 
Je suis profondément déçue. On m'a enlevé la fête que j'avais participé à créer. Celle où se débattait l'avenir. La normale est déprimante. Ça fait deux semaines que je ne suis pas allée au bureau. Et je n'ai pas le courage aujourd'hui. La fête est finie. J'ai la gorge serrée.
Tout le monde est cloîtré chez soi. On est incapables de se voir. J'ai toujours cette rage dans le ventre. Elle ne passe pas. Il faut que je sache ce que les autres pensent. Où est-ce qu'ils en sont. Mais j'ai peur qu'on ne soit plus sur la même longueur d'onde. Je vais aller voir Sameer. Je sens qu'avec ses bras il peut m'aider à y voir plus clair.


20 septembreSans existence dans l'espace réel, je sens que le mouvement s'essouffle en ligne aussi. Il y a eu une explosion de contenus, de commentaires, de photos, sur internet. Il n'en reste déjà presque plus rien de vivace. Anne-So a commencé à en compiler une sorte de recueil. On a finalement réussi à se revoir plusieurs fois au 10/20 avec les autres du Black Out. Il y avait plus de désaccords qu'avant je trouve. Le journal continue. Mais ceux qui le tiennent sont à la recherche de contenu vivant à publier. Les histoires vécues se font rares. Je me sens exténuée. Plus par manque de combat clair que par fatigue physique. Mon corps est parcouru de tensions. Je sors moins qu'avant.La rue ne nous appartient plus.


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1 look at this commercial2 IF your age <= 103    THEN GO TO line 94    IF NOT THEN 5       1 remember when you were <= 106       2 remember all what you were not allowed to do7       3 ask yourself if you want to be AS tough AS your parents generation8       4 THEN GO TO line 99    ASK YOURSELF (’Who better than kids know what kids need?’)10   IF answer = ’kids’11      THEN GO TO line 1312      IF NOT THEN GO TO line 513   Print ( Kids TV is made for you)
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2 octobreJ'ai entre les mains le début de ce qu'Anne-So a compilé. Je dois lui faire un retour dessus. Alain, Fred et Aimé s'y sont mis aussi. Ça m'a fait chaud au cœur de voir tout ce qui a été produit durant cette période d'effervescence. Tout ce qui a été pensé, échangé, dessiné, chanté durant ces quelques semaines. Et d'un autre côté, plus je me plonge dans ce contenu, plus j'ai le sentiment que notre fête n'était pas si éloignée que ça des événements organisés par la société spectaculaire. Ça ajoute à mon trouble. 
Avec Sameer, je me sens devenir acariâtre. Limite asociale. Ça ne va pas non plus. Peut-être qu'avec tout ce qui s'est joué durant notre Black Out, j'ai fait une overdose de foule. 
Je sens qu'il y a quelque chose qui cloche dans ce qu'on a réalisé. Fondamentalement. On s'est trompés. Mais où?!


10 octobreCeux qui ont commencé à écrire un scénario de film sur notre Black Out ont été approchés par Eurocorp. Pour réaliser un documentaire sur toute cette aventure. Pour qu'il en reste quelque chose. Ils m'ont demandé de participer en répondant à une interview. J'ai accepté. Pour leur faire plaisir. Pour me préparer, ils m'ont envoyé une liste de questions. Une des questions est «quel est votre meilleur souvenir de votre Black Out?». J'ai été prise d'un vertige... Je me souviens de la fête en continu, de la musique partout, des discussions ouvertes, de l'affluence, de l'autogestion aléatoire et bon enfant. De cette sensation que partout où j'allais, je me sentais chez moi, parmi les miens. Je me souviens de Slavoj Zizek qui nous avertissait «faites en sorte que ce qui se joue ici ne devienne pas seulement de beaux souvenirs...»
On a monté un événement. Une fête anti-consommation de masse, contre la société spectaculaire. On a surtout réussi à réaliser un spectacle par nous mêmes. Et un spectacle anti-spectaculaire n'est rien d'autre qu'un spectacle. Les médias qui aujourd'hui reprennent cette histoire parachèvent d'en faire un spectacle. Avec un début et surtout une fin.


16 octobreLes arbres sont encore en feu. Les couleurs cramées de l'été indien durent longtemps cette année.Anne-So me dit que j'ai une tête de déprimée. L'automne peut-être. Au boulot, je n'arrive plus à rien. Mon boss m'a appelée «Marie, il faut qu'on parle». Mauvais signe. Je le vois demain pour déjeuner. Je sens que je vais manquer d'appétit.Petit à petit, il y a une distance qui s'est installée entre Sameer et moi. C'est moi qui l'ai invitée. Il est trop heureux pour moi en ce moment. 
Le journal continue de sortir toutes les semaines. Il a duré beaucoup plus longtemps que je ne l'aurais imaginé. Mais il est de plus en plus en manque d'histoires vécues. Il s'étiole. Il ne fait que relayer des histoires vues ailleurs, entendues ici et là. Il devient un simple média. Comme les autres. Seul son positionnement reste un peu différent. Ni purement alternatif, ni anarchiste. Il conserve sa légitimité de barricades. Certains dans le groupe n'ont pas l'air d'être ennuyés avec le fait qu'il perde de sa substance et qu'il commence à prendre une teinte médiatique ou simplement spectaculaire. Il continuent de penser que l'essentiel est l'information. Continuer d'informer. Coûte que coûte. Pour continuer de rallier. Les statistiques Facebook sont dans le rouge. Organiser la fête a été ce qui a ramené le plus de monde au final. Ce n'était peut-être ni les sujets débattus ni le contexte alternatif qui intéressaient dans le fond. 
J'ai vu Anne-So hier. Elle garde les idées claires, elle m'impressionne. Elle me disait «dans toute aventure, les 6 premiers mois sont joyeux, tout roule. Ensuite il faut attendre 18 mois pour commencer à se faire plaisir de nouveau. Il faut tenir bon». 
Je me sens dépossédée. Je suis découragée de cette forme de combat. Pas de l'objectif. Je me sens allégée en même temps. Débarrassée d'un poids. Il y avait quelque chose qui clochait dans notre aventure, je le sais. Le fait qu'elle soit en stand-by me laisse libre de la penser. De la peser. Nos succès. Notre défaite. Celle de n'avoir participé qu'à renouveler le spectacle ambiant. 
Le soleil de l'allégresse se couche sur le champ de bataille des justes. La lumière rasante aiguise les visages de la cupidité.Dans l'action les coups s'inventaient à chaque pas en avant.Notre front a repoussé un temps les limites de notre raison.Des territoires ont été conquis à l'orée de la société marchande.Sur un nouveau continent d'idées spectaculaires exploitables à merci.Et pas une once sur la légitimité de son empire. Notre guerre a été une bouffonnerie.


31 octobreJe viens de me désinscrire de Facebook. Je ne me suis pas rendue au dernier meeting Black Out. Je coupe les news. Le déjeuner avec mon patron a pris une tournure étonnante: il m'a encourager à changer de métier, changer de boîte, changer de vie. J'ai démissionné. J'ai une conquête intérieure à entreprendre. L'appel des tripes. Alors je m'organise:Lever tôtGymCuisineMarchéPas d'électricité, ou presquePas de packagingJ'ai besoin de me purifier. De prendre l'air, de me sortir du spectaculaire. Je suis allée voir les parents, on a à nouveau parlé de 68, de Black Out. Ma mère m'a prise entre quatre yeux, «ton combat est juste, mais il te bouffe. Prends soin de toi. Prends le temps pour toi. On t'aidera ton père et moi, pas d'inquiétude là dessus». Ma première requête a été qu'ils m'apprennent à cuisiner et à jardiner. Ces 3 jours, on les a passés les mains dans la terre et dans mes casseroles. J'ai toujours faim de matin. 


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1 IF you MEET the unknown2    THEN IF (“New” OR “New  Formula”) IS written on it3    THEN buy AND GO TO line 64    IF NOT THEN be scared AND run away5 IF NOT GO TO line 66 GO TO next product7 GO TO 1
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1er novembrePourquoi a-t-on utilisé les mêmes armes que la société du spectacle nanodin? Facebook, blogs, réseaux sociaux, identité visuelle, slogans, injonctions au changement, ... Pourquoi les a-t-on même utilisées de la même manière qu'une boite de communication? Je me posais ces questions en voyant passer depuis la terrasse du café des minettes-les-ecouteurs-dans-les-oreilles donner en marchant leur vie à Facebook. On n'a pas fait autre chose au final. Si notre rébellion, elle, n'était pas factice, on en a fait une histoire découpée en timeline, une constellation de notifications, de likes, de share, tout ça au sein de la voie lactée de l'OpenGraph. Je me souviens m'extasier devant nos scores, nos statistiques explosaient. Ces outils ne sont là que pour nous permettre de réaliser qu'on a une «cote de spectacularité». Tous en quête de starification. 
Cette fête n'aura été qu'un entracte au final. Les puissants étaient allés boire une coupe de champagne au foyer, nous nous étions accaparés la scène sans la changer, et nous avons récité notre histoire. À la cloche, tout le monde avait repris sa place.  


3 novembreÉcrire dans ce journal me donne l'impression de parler à quelqu'un. Je parle de moins en moins. Enfin, pas des discussions approfondies. On a fait une pause avec Sameer. Je suis seule. Je ne vois presque plus personne que je connais bien. J'apprends à vivre seule. À vivre avec moi-même. Ça demande de la persévérance. Ce n'est pas la bataille que je pensais avoir à mener. Elle est moins reluisante et festive que celle que l'on avait orchestrée dans la rue. Elle est pourtant plus décisive. 


5 novembreCe matin encore, indigestion d'injustice. Un goût âpre. De cendres usées. De braises froissées. Je me promène plus que jamais, j'arpente le territoire, je discute avec ceux qui y habitent. Il commence à faire froid. Récemment je rencontre des SDF. Leurs histoires sont toutes différentes. Beaucoup ont fui leurs responsabilités. Les hommes sont lâches. Sameer me manque aujourd'hui. 
À la bibliothèque, je suis passée emprunter des livres de ceux dont j'ai entendu parler. Bernard Stiegler. Slavoj Zizek. Et d'autres auxquels ils faisaient référence. Et puis ceux dont parlaient les idéalistes. Badiou, Camus, Césaire, Harendt, Nietzsche. Il me faut des concepts à digérer. J'ai besoin de nourrir ma haine de la société spectaculaire. Ma raison de m'extraire. Ma revanche.

7 novembreLa lecture n'est pas pour moi je crois. Ou alors je m'y prends mal. J'ai besoin de sentir le dehors, la vie, leur rentrer dedans à tous les deux. J'apprends dans la confrontation.Je suis retournée au 10/20 discuter avec Fred. Il ne croit plus à la dynamique du groupe et il s'enferme pour écrire. Il prévoit de partir en Suisse quelques temps, se faire une cure. Ça m'a donné envie de partir quelque part aussi. Au frais. Au calme. Dans le vrai. Rencontrer la réalité et ceux qui la vivent au quotidien.


8 novembreAu marché, il y avait un stand pour promouvoir un nouveau type de saucisson pré-découpé. Je me suis demandée ce qu'il pouvait bien faire au milieu de tant de bio. «Nouveau! Ne ratez pas cette occasion de l'essayer». Le discours du gars était trop commercial pour moi. C'est nouveau, alors il faut essayer. C'est nouveau, donc il faut essayer. C'est une des règles à suivre. Une des règles martelées. La domestication du parc humain. Et en même temps, si quelque chose est nouveau, il faut en avoir peur. La puissance économique de la Chine. Les immigrés. Les abeilles africaines. Les exemples sont illimités. Le nouveau fait peur. C'est une autre injonction. Contradictoire. Ou peut-être pas. Si c'est nouveau et qu'il y a écrit «Nouveau!» en gros dessus, alors il faut acheter. Si le nouveau n'est pas estampillé nouveau, alors il faut en avoir peur. Le saucisson, il faut lui donner une chance. Pas les immigrants. Il ne sont pas estampillés «nouvelle formule enrichie». Il sont réels eux. Trop réels.


9 novembreÇa fait 10 jours sans Facebook et compagnie. 10 jours à prendre soin de moi. 10 jours à m'écouter davantage. Je cuisine plus, je sors et je marche. Je dépense moins. Chose étrange, j'ai perdu 2 kilos sans pour autant avoir perdu l'appétit. Il est toujours là. C'est ce qui me fait dire que je ne suis pas «déprimée» comme laissaient l'entendre certains. 
Vus les premiers signes de Noël. Va falloir que je m'échappe si je ne veux pas devenir chèvre. Je vise une contrée reculée. Les Cévennes. 


10 novembreMon appartement est rangé maintenant. J'ai commencé à vider ce qui ne me sert pas. Je m'allège. Plus de télévision. Plus de magazines. Plus de shaker. Plus de freezer. Plus de yaourtière. Plus de machine à pain. Plus de lisseuse électrique. Plus d'épilateur... Je fredonne la Complainte du Progrès en revendant tout sur eBay. Peut-être qu'à la fin je finirai même par revendre cet ordinateur qui me sert à passer mes ventes. J'ai trouvé une maison d'hôte dans les Cévennes. Un mas perdu dans sa vallée. Je partirai au début de décembre.


11 novembreMon frigidaire est vide. Je l'ai débranché. C'est devenu un simple rangement. En allant au marché tous les jours pour acheter ce dont j'ai besoin pour moi, mon frigo reste vide. C'est comme si un frigo allait de paire avec une télé et un supermarché. Et une bagnole pour ceux qui n'habitent pas dans le centre. Sainte Trinité. Ils forment un eco-système cohérent. Je peux stocker pour la semaine, donc je peux acheter pour tout une semaine. Eco-système dont je suis en train de m'extraire. 
Mon supermarché se voit même être remplacé par ma librairie de quartier. Je l'ai découverte dans une ruelle que je ne connaissais pas encore. Bonne surprise. Perdue dans les rayons, j'ai demandé mon chemin au vendeur, Samuel. On a discuté plus de 3 heures. C'est beau d'avoir le temps. On a parlé du Black Out, des événements, des grèves qui reprennent (je ne savais pas), des coupures de courant qui continuent. J'avais l'impression d'entendre parler d'un pays que je n'habite plus. On a parlé de l'avenir qui ne vient pas. On a parlé des accidents qui arrivent sans qu'on les ait invités. Ce sont eux qui nous mettent en mouvement.
À chaque sujet, il me parlait d'un livre. Paul Virilio. Philippe Muray. David Graeber. Au final, le seul que j'ai acheté est «L'histoire des idées». 5000 ans d'histoire au terme desquelles je me tiens. 5000 ans d'histoire dans les pattes au réveil. 5000 ans d'exploration dans les pays imaginaires des possibles. Mon ignorance est vertigineuse. Je m'apprête à y plonger et prendre le temps d'y faire la lumière. 


14 novembreLe matin, perchée à ma fenêtre, j'observe la ville qui se presse. Elle est vêtue de gris. Elle a le front barré. Je me souris pour me donner du courage. Il n'y a pas si longtemps j'y occupais une place. Depuis cette place, je voyais toujours les mêmes personnes. Au même endroit. Au même moment. Je les vois d'en haut maintenant. Je me sens voler au dessus d'eux. Sans rythme. Sans but. Le retour à la normale n'est plus possible pour moi. Chaque jour est nouveau. 
J'ai vu une figure de la modernité dans le métro aujourd'hui. Elle était là, debout, silhouette fine et sombre, en équilibre sur ses talons hauts, penchée dans le sens de la marche. Penchée sur son téléphone. 16 novembreSamuel est un bon guide. Je me sens moins perdue dans la lecture. Avec lui, je continue de discuter, de lui poser les questions qui me taraudent. Il est patient. Il sait prendre le temps. Délicatement. Il ne le découpe pas en tâches. Ni ne le crible de deadlines. Il le pense dans son entièreté. Aussi vaste qu'un océan unique. Depuis un mois, j'en fais l'expérience aussi. Lui sait mettre les mots justes dessus. Ces mots qui révèlent. Ces mots que j'apprends à poser sur ce que mes tripes digèrent. 
Le monde qui m'entoure ne pourra jamais être une digestion des réflexions d'autrui. Le monde qui m'entoure est la mise en pensée de ma panse. 


17 novembreDans les rues, ça sent le bonheur en barre. Noël approche à grands pas. On se fait injecter des idées cadeaux tous les 20 mètres. Je vais proposer à mes parents de partir ailleurs à la fin de l'année. Pour qu'on se retrouve hors du temps. De ce temps événementialisé. 


18 novembreJour après jour, j'apprends à vouloir par moi-même. À écouter cette petite voix qui vient de l'intérieur. Mes envies. Celles qui viennent des tripes et que je façonne pour en faire ma vie. Celles qui sont noyées par les injonctions des avenues marchandes et les places festives. Celles qui boivent la tasse des annonces publicitaires qui rayonnent la joie en pack. Celles qui se font éclabousser par les idées toutes faites des choses à faire, des choses à voir. Celles qui parfois se ramollissent sous la pluie tiède des conseils d'amis. Par chance, j'ai le temps. Rien ne presse. Plus rien ne me force à mettre la charrue des «tu dois» avant les bœufs du «je veux». 


20 novembreIl y a eu une nouvelle coupure de courant durant une journée entière. Comme désormais je consomme peu d'électricité, elle est presque passée inaperçue. Le métro était à nouveau arrêté et tout le toutim qui va avec. Ce n'est que maintenant que je réalise vraiment la valeur qu'avait pour moi la coupure générale du 19 fevrier: hors du courant, je continuais à exister. Le courant ne m'est pas vital. Depuis, j'ai continué de couper les courants: courant électrique, flux de notifications, stream de news, wall de divertissement, courants de pensée, ... Je sors du torrent de la modernité. Ce qui est le plus fou, c'est de penser que hors de ce jus, il n'existe pas d'injonctions. Aucun programme n'a été écrit. Ou s'il existe, il s'appelle l'instinct. 

22 novembreÀ y repenser de plus près, j'ai vraiment peur qu'il n'y ait eu que le spectaculaire qui ait attiré les foules lors de notre Black Out festif. La fête était notre manifeste. Être contre est très à la mode. C'est comme s'il n'y avait que le spectacle qui ait encore une valeur de nos jours. S'il y a une fête quelque part, participez. Si vous restez en dehors, soit vous n'aviez pas les accès réservés aux VIP, soit vous n'êtes pas informé. Dans les deux cas, vous êtes has-been.Je grossis un peu la situation. Mais en lisant l'histoire des idées, je vois que d'un côté, rien de neuf n'a été pensé durant ces quelques semaines de bonheur, et de l'autre, un temps d'incubation est nécessaire pour faire germer un mouvement. J'en suis une parfaite illustration: je ne comprends que maintenant les concepts de déconnexion, uniquement après avoir fait l'expérience de cette «coupure de courants» au pluriel. Pour être témoin d'un changement à l'échelle d'une société, il faut savoir être particulièrement persévérant. Il va me falloir de la patience. 


25 novembreSamuel m'a raconté une histoire qui m'a fait rire: on est maintenant 9 mois après le Black Out et, dans toute l'Europe, il y a affluence dans les maternités. Durant ces deux jours de coupure de courant ont été conçus des millions de bébés. Les mères accouchent aujourd'hui simultanément! C'est une histoire à peine croyable. Une génération née du Black Out. C'est à eux que je veux dédier mon temps désormais. 


28 novembreAvant de partir passer les fêtes sans rien fêter, j'ai revu Anne-Sophie. J'avais besoin de dire au revoir à quelqu'un ici pour avoir l'impression de dire au revoir à tout le monde. Et ainsi partir le cœur serein. Notre discussion a été particulièrement touchante. On parlait plus lentement qu'à l'ordinaire. On pesait chaque phrase. Chaque mot. Chaque regard. Comme si on sentait l'une et l'autre que cette discussion serait la dernière avant un moment. Et que l'on souhaitait conserver le meilleur souvenir l'une de l'autre. 
À un tournant de la discussion, elle m'a dit que ce qui l'avait marqué quand on s'était rencontrées à l'école, c'était que j'avais une âme de pirate. De «hacker». Je réécrivais les énoncés en forme de code, puis je les décomposais et je les détournais. Je me souviens très bien de ça maintenant qu'elle m'en a reparlé. Je me souviens du plaisir que j'avais à détourner les énoncés. C'est une pensée agréable qu'elle m'a offerte en cadeau de départ. Je la remercie encore.


30 novembreSamuel m'a aperçue en terrasse d'un café. Il avait sous le bras un livre qu'il venait de finir. Empaqueté dans son sourire d'ange, il m'a ainsi offert «L'usage du Monde» de Nicolas Bouvier. «Je l'ai lu et relu, c'est une petite bible pour moi. Une bible en matière de lenteur» a-t-il ajouté en ruban. Je l'ai remercié en le prenant dans mes bras pendant une petite éternité. 


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IF nothing IS newTHEN REBOOT
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2 décembreLe voyage a été long: métro, TGV, train régional, car et voiture pour finir. Ça me donne l'impression d'être loin de chez moi et j'en suis ravie. L'odeur d'un feu de cheminée pour me souhaiter la bienvenue. La vallée en contrebas du mas était déjà habillée d'un fin manteau de givre. 


5 décembreLa vie est paisible ici. La ville ne me manque pas. Odile qui tient ce gîte m'apprend à vivre à la campagne en hiver. Comment conserver les aliments. Comment préparer les légumes de saison et les racines.  Le soir, durant le dîner et tard dans la nuit, elle me raconte sa vie. Elle avait une vie de fou à Paris, assistante puis directrice de production dans le milieu de la télé, une vie à 300 à l'heure et à 2 paquets de cigarettes par jour. Elle faisait la fête, faisait la gueule, faisait des plans de carrière. Elle courait partout. Et puis elle en a eu marre et a tout plaqué, sauf son fils de 9 ans qu'elle a emmené avec elle ici. Elle m'a dit qu'elle a été agréablement surprise de voir à quel point ce petit bout de Parisien qu'il était a appris à vivre à la campagne et y a même pris goût. Il connaît tous les arbres, les champignons, il suit les saisons, sait lire les étoiles... Il est devenu alphabète de la Nature. Et je crois que c'est là son plus grand plaisir à elle aujourd'hui. Peut-être même plus que le fait d'avoir réussi à retaper ce Mas toute seule. Elle a réussi à construire un havre, pour elle et son fils. Elle a réussi à couper le jus, pour elle et son fils. 


8 décembreEn me promenant, j'ai repensé à ce que me disait Anne-So: ça m'a donné envie de prendre le temps de hacker à nouveau. Et ce qui me ferait le plus plaisir de pirater aujourd'hui, ce sont les énoncés de la société marchande spectaculaire. Ce journal en est truffé. Je vais les réécrire sous forme de code. Je vais écrire de la poésie computationnelle. 


10 décembreJe crois que je viens de trouver dans la vallée avoisinante un mas abandonné à retaper. Aujourd'hui, je suis retournée le voir avec Odile pour avoir son avis. À ses yeux, le terrain semble être fertile et les fondations ont l'air en bon état. Elle m'a dit qu'il faudrait attendre le printemps pour le voir de plus prêt. J'ai une saison pour me laisser pousser les envies. 

16 décembreRencontre improbable: je suis tombée sur Mario au marché du village. Après son tour du monde, il n'a pas réussi à tenir en place longtemps et il est reparti sur les routes de France et d'Europe. Il m'a dit «la route m'a appelé». Pour lui, c'était une occasion d'aller à la rencontre des Européens, voir comment ils vivaient l'après Black Out. Et le voilà dans les Cévennes. Passer du temps avec lui me donne l'impression d'être encore plus au bout du monde. Je l'ai invité à se reposer au gîte quelques jours. J'ai envie d'entendre ses histoires de contrées lointaines. Ses histoires de lenteur. Il me raconte que soudain, ce qui paraissait impensable aux Européens, vivre dans un pays en développement, est devenu notre quotidien le temps du Black Out. La première coupure de courant était spectaculaire, un fait remarquable. Mais les coupures continuant, le spectaculaire ne se renouvelant pas, ils se sont rendus à l'évidence. La réalité existe toujours. «Et heureusement» ajoute Mario. «Il suffit d'éteindre la lumière pour la voir. Elle est formée de constellations d'histoires qui scintillent de manière synchrone...» 


25 décembreLes parents sont arrivés hier. Pour Noël. Tous les six, avec eux, Mario, Odile et son fils, on a pris un malin plaisir - partagé je crois - à passer une soirée ordinaire. Un ciel cristallin. Et des discussions étoilées. Je commence vraiment à aimer la direction que prend ma vie.


31 décembreC'est la première année. La première fois que je termine un journal. À ma grande surprise. Ce carnet sentait l'ennui en janvier. Et puis il a senti l'amour en février, le funk au printemps. Il a pris l'odeur des barricades en été, puis celle de la fièvre des General Assembly et des nuits de discussions. Récemment, il sent le feu de bois et la sérénité. 
Chaque jour, je continue à écrire mes poèmes computationnels. Quand j'aurai un recueil, j'irai en coller dans les rues de Paris. Je me suis dit que pour pouvoir hacker la société, il fallait commencer par avoir accès à son code. C'est la mission que je me donne aujourd'hui: écrire en Open Source le code de ce programme géant qu'est la société-marchande-spectaculaire contemporaine. 
Pour qu'un jour peut-être, d'autres personnes aient elles aussi les moyens de pirater leur quotidien. De couper les courants. D'entendre à nouveau piailler leurs envies. 
La fête se termine là, la vie qui commence ici. 

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