Buée

anaxagor

Mégots. Buée sur la vitre. Cigarettes pour non-fumeurs.

Papy Mégot passa sa main dans ce qu'il croyait être des cheveux. Se rappelant qu'il était chauve, il mesura la futilité de son geste.

Il marchait toujours cassé en deux, son buste parfaitement parallèle au sol quand bien même ses jambes s'y plantaient en angle droit impeccable. Il portait toujours d'indigents gilets merdeux en vieux jacquard gris sombre et ses pantalons d'avant-guerre ne cachaient que trop mal la misère de son pauvre postérieur décharné. Il cheminait les yeux rivés au sol tout en mâchonnant une chique de production imaginaire. Son allure était extraordinairement lente et régulière alors que son visage tendu et ses yeux exorbités semblaient traduire la somme d'efforts physiques insoutenables. Il était tellement lent que tout le monde le doublait tout le temps. Jamais personne pour marcher plus lentement que lui, pas même la plus vieille des petites vieilles claudicantes. A sa décharge, Papy Mégot n'utilisait pas de canne. Seuls compagnons de sa route, ses pantoufles gigantesques qui lui faisaient des pieds comme des péniches charbonneuses. Ces deux pauvres rogatons d'élastomère et de polyamide crasseux ne se lassaient jamais d'enserrer ses extrémités quatrième âge. On les entendait racler le sol à des kilomètres à la longue. La fréquence de frottement n'était pas sans rappeler la précision mécanique du métronome.




Arrivé à la poubelle qui marquait l'angle de la rue, je le vis se plier plus encore jusqu'à s'enfoncer le visage dans l'orifice du couvercle en faux cuivre. Un instant après, ce fut sa grande main noueuse qui partit en exploration des profondeurs abyssales du creuset de nos déchets. Son bras s'agitait dans le trou du réceptacle et j'imaginais ses doigts palper les ordures une à une dans l'espoir d'y trouver son seul trésor, son seul plaisir : un mégot de cigarette auquel un peu de tabac aurait eu l'élégance de prolonger le filtre. Lorsqu'il en trouvait un en pas trop piteux état, Papy Mégot l'extrayait de la poubelle municipale avec une vigueur surprenante pour

qu'ensuite ses grands yeux fixes et sombres puissent se darder dessus avec extase. Après quoi le fortuné vieillard l'enfournait de trois quarts dans sa bouche et laissait ses lèvres plates et sèches achever le travail de décomposition de sa vieille clope.



Gâté par la contingence de ce jour gris, Papy Mégot fut amplement récompensé de ses investigations ordurières puisqu'il dénicha un mégot avantageux qui avait su garder de sa rectitude et un peu de son tabac.
Fort de sa nouvel acquisition, Papy Mégot disparut à l'angle de la rue en direction de la maison de retraite. Plus que des passants ordinaires à observer, plus que des gens comme les autres. Alors plus de raison de regarder par la fenêtre puisque dans ce domaine-ci j'étais le meilleur spécimen disponible à moi-même. Je soupirai face à la vitre. Mon soupir provoqua une petite auréole de buée sur le carreau de la fenêtre. Elle s'atténua jusqu'à ne plus exister. Je restai un instant pensif et immobile car je ne savais pas quoi faire. Je me sentais désœuvré et un peu seul. Je n'avais aucune tâche urgente ou utile à accomplir et pas d'amis disponibles ou sous la main pour aller boire un verre. Je songeais à me rendre seul au pub mais cela ne faisait pas tellement mon affaire non plus.




C'est alors que je décidais de m'allumer une cigarette.
Sauf que je ne fume pas et qu'on me range a priori dans la catégorie des non-fumeurs. De plus, je suis asthmatique. C'est vrai, officiellement je suis non-fumeur. Mais un de ces non-fumeurs qui ne manquent pas de temps à autre d'avoir au fond de leur placard de cuisine l'un de ces petits paquets cancérigènes. Le plus paradoxal dans tout cela, c'est que je n'éprouve pas de plaisir particulier à fumer seul. Au contraire, selon toute vraisemblance, il semblerait plutôt que j'ai "la cigarette triste", de la même manière que certains ont le vin triste. C'est à dire que dès la première bouffée inhalée, une sorte de malaise inextinguible gagne ma tête en même temps que la funeste fumée goudronne mes poumons. Le geste cohérent à ce moment précis serait d'écraser la sournoise petite tige dans le fond du cendrier et de balancer le tout dans la poubelle (municipale

ci-possible auquel cas je fais un don indirect à Papy Mégot).
Mais non.
Je n'en fais rien.
Je la fume jusqu'au filtre.
Je tire dessus comme un malade.
J'avale goulûment tout ce qui peut en sortir.
Jusqu'à l'envie de pleurer -j'ai ensuite le goût amer de l'insatisfaction qui se propage en moi.
Une fois de plus c'est ce qu'il se passa. Et la pièce était tout aussi enfumée que mon esprit.
Le moment était alors propice à un bon coup d'aération. Bis repetita, je me trouvai de nouveau devant la fenêtre à ouvrir. Je regardai à travers quelques secondes histoire de passer le temps et me sentis plein de vide.
Rien à faire. L'ennui ne passait pas.






J'ai pourtant agi pour tenter d'égayer ma vie. Comme on pose des rustines sur une chambre à air usée. J'ai essayé mille petites choses qui m'ont occupé et réjoui un temps. Mais le désir et la satisfaction passés, je n'éprouvais plus rien que de l'ennui. J'avais d'abord commencé par changer d'appartement. Le changement,

pensais-je alors, devait annoncer une nouvelle ère dans mon existence. Il n'en fut rien. Il manquait quelque chose. Un je-ne-sais-quoi, un presque-rien. Un jour je crus tenir la solution à mon problème : de la couleur. Il me manquait de la couleur. Il y avait beaucoup trop de blanc dans cet appartement. La couleur devait rehausser le tout. Ni une ni deux j'avais foncé chez Mr. Bricolage et acheté quatre litres de rouge madras laqué. Revenu chez moi, je repeignai toute mes chaises et redonnai un éclat inattendu à un vieux miroir années trente que j'avais débarrassé du fond de la cave. J'arpentai tous les magasins de décoration et dénichai pour mon compte les sets de table assortis à mes chaises ainsi qu'une paire de bougeoirs, rouges eux-aussi. Mon ultime coup de cœur se porta sur une guirlande lumineuse multicolore.






Mon appartement finit par ressembler comme deux gouttes d'eau à une page de catalogue

Ikéa.
J'étais bien avancé.





Alors j'ouvris ma fenêtre. La fumée

s'évacua très vite mais la cigarette m'avait rendu triste. J'envisageai donc d'en fumer une deuxième en même temps que je déplorai la mort de Freud. Je me retournai pour admirer une fois encore l'érubescence de mes belles chaises, de mon miroir années trente et de mes deux bougeoirs dans ma cuisine blanche.


La pendule


Le brouhaha de la vie me parvenait du dehors.


Je haussai les épaules en soupirant, les poings tassés dans mes poches. Comme il me fallait occuper mon esprit pour l'empêcher de flancher dans le stupre de la morosité, je m'efforçai de formuler de saines et judicieuses pensées, grâce à quoi j'en vins naturellement à la conclusion que c'est le communisme qui dans le désir du

A cet effort intellectuel succéda un long pet qui résonna comme jamais.


J'étais toujours bien avancé.

Taborisme détermina la réception des eschatologies johanniques et joachimites. tiquetaquetait.


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