Certain d'aimer, l'ange s'efface

absolu

Il m’a dit que la vie était mal faite parfois, c’est normal, c’est la mienne, elle est imparfaite et conjugue ses instants au passé..

C’est la deuxième fois cette année, que je dois passer mon chemin. Ils mènent tous à Rome, mais ça ne m’avance à rien, je ne parle pas l’italien. Je veux retrouver l’arôme distillé dans tous ces mots, l’art d’être aimée à domicile, un amour fixe même sans commissions.

Je m’en suis pris à mon reflet, en proie au désarroi, je me suis prise à ses filets, et depuis je le lui fais payer. Je lui instille à longueur de journées cette douleur salée qui coule depuis tout ce temps, je fais abstraction de cette faucille qui le frôle quotidiennement, Cécile se met en défaut pendant qu’il retrace la courbe des cils qui battent pour un autre. Je mets en vers la vie qu’on mène, il met sous verre l’envie de la revoir, il met sous vide l’envers de son miroir.

J’apprends à me libérer de lui sans qu’il m’ait faite prisonnière ; prise sur le fait hier, bouleversée de fond en comble d’avoir succombé à quelque chimère, je ne peux faire machine arrière, tout juste remettre les pendules à l’heure. Le crépuscule s’éprend plus tôt de la nuit, le corpus stellaire capture le peu de soleil qui s’étalait sur les murs. La pièce prend une couleur sombre, ainsi personne ne voit quand je m’effondre, moi-même je ne vois pas la proximité des limbes, jusqu’à ce que le ciel débarrasse les nappes de brouillard et les restes de Brouilly d’hier, jusqu’à ce que les nimbes matinaux préparent la table du p’tit déj’ d’un astre encore endormi.

Rien ne sert de se réfugier dans des séances diapositives d’il y a 10 ou 15 ans ; une fois le rétroprojecteur hors d’usage, sur quel visage allez-vous poser votre regard ? Sur quelle joue allez-vous poser votre main, quelles lèvres encore endormies allez-vous effleurer demain matin et tous les autres, quel chagrin allez-vous effeuiller de ses larmes, quel drame éviterez-vous simplement en lui prenant la main ?

C’est la question que je pose chaque soir sous mon oreiller, c’est la réponse absente, à chaque réveil, c’est l’aube s’éprenant du corps engourdi qu’une autre seule a le droit de remplacer, c’est ce cœur déjà occupé qui chaque matin s’éveille à côté d’elle…

C’est ce corps refroidi par la nuit qu’elle seule a le droit de réchauffer, c’est la peau recouverte d’un drap qu’elle seule a le droit de dévoiler.

C’est le chant d’une sirène mêlé à celui des baleines, c’est la reine du bal qui ondule dans le sel de ses propres larmes.

C’est l’alarme, sonnée trop tard encore une fois, c’est l’étendard levé pour rien, encore une fois. Je baisse les bras, ici bas, pour la deuxième fois. C’est assez, pour cette année…

C’est la deuxième fois, cette année, que la porte se referme sur mes doigts avides d’attraper l’offrande à d’autres mains destinée. C’est la deuxième offense involontaire d’un cœur plein d’une autre que je ne peux mettre en joug, et je souffre en silence de ces deux préjudices rapprochés. Il n’y a pas de juste milieu dans ce domaine, il n’y a pas d’homme dans le mien, il faut que je m’éloigne, amen…

Comme l’éléphant, je me retrouve sans défense, je souffre d’une division de l’espace et lui de l’extinction de son espèce. Faut-il donc se priver de leur présence pour y voir plus clair ? Faut-il donc changer d’existence, s’accrocher à d’autres repères ?

Inutile de dire « on verra bien » , je suis astigmate et hypermétrope, sans mes lunettes, j’y vois autant que le cyclope qui fait la grasse mat’, et ne dort que d’un œil. Je porte les stigmates d’une passion sans orgueil, ou s’il en est un, alors ça n’est pas le mien. Je ne suis pas misanthrope, j’me suis même mise au gin. Non ce n’est pas vrai, même si l’alcool rend euphorique, j’prends pas trop de risque avec mon œsophage. Et puis l’haleine chargée n’a jamais remplacé les affinités. Un petit thé, c’est plus raffiné.

Finalement je m’incline avant d’avoir cédé à la tentation. Il y aurait de quoi en faire un feuilleton, il faudrait que je remettre dans l’ordre tous les épisodes, que je retrouve le générique. Là où il y a de la gêne y a plus de sous-titres, les dialogues s’évanouissent, le scénario s’évapore. L’auteur s’est planté de décor, l’actrice ne sait plus à qui donner la réplique.. « coupez, y a plus de pellicule » …

Il m’a lu, depuis le début, il sait tout, ou presque, et je dois continuer ma vie, sur une presqu’île, rester éloignée, le plus possible, surtout ne pas le toucher, ne pas m’approcher, au risque de tout brûler.

Encore un rébus que je n’ai pas déchiffré dans les temps, encore une énigme par une autre élucidée. J’aurais dû lire la légende, ça m’aurait évité de mélanger les genres, j’aurais dû réunir plus d’indice, pour ne pas suivre la mauvaise piste, me contenter de la verte, la bleue, tout juste la rouge. J’irai m’abriter dans un refuge, passerai l’hiver à panser mes blessures, tandis que la neige recouvrira la moindre trace ; le printemps revenu elle verra fondre les dernières congères avant de prendre congé, et rangera son drap blanc sur la dernière étagère, tout en haut de l’armoire.

La clepsydre est épuisée, le sable y est figé ; l’effigie est tombée, l’elfe gît à terre, les ailes paralysées par un secret trop lourd à porter seul, qui finira par l’asphyxier. Visage défiguré d’un vis-à-vis manqué, il eut beau être avisé de bonne heure qu’il n’y a pas d’abonnement illimité, les circonstances n’ont pas joué en sa faveur. Les stances des circonspects lui enlèvent toute saveur, il finira laminé par le chagrin, l’âme charriée par le vent mauvais, happée par de sombres idées, à la noirceur encore insondée.

Les sondages l’annonçaient dans le trio gagnant, nominée aux oscars du 1er rôle ; elle s’est retirée du concours afin d’éviter toute escarmouche, elle finira par croupir au milieu de vieux papiers moisis, abîmée d’escarres, chassant les mouches mieux que ses idées noires elle relira tous ces manuscrits jamais édités, qui recensent ces mots aux couleurs maintenant fanées. Elle dessinera encore cet arc-en-ciel par la pluie bientôt remplacé, passera son doigt sur ces mots flambant neufs par la folie quasiment effacés…

Il y avait les mots verts, quand l’air prend une teinte mauve et sème au vent ce qu’il ressent, quand le mauvais goût colle au palais d’un roi trop absent. Les mots verts, saveur de l’absinthe sans sucre ajouté, qui fait danser le fou dans la Cour esseulé.

Les mots verts, encore trop acides pour mettre leur jus en bouteille, pas assez mûrs pour tomber au creux de mon oreille. Ceux-là même qui s’échappent alors que le sommeil nous rattrape. Ces mots couleur des prés qu’on peut dire quand on est encore loin, herbe folle pas encore déracinée d’un amour déjà calciné.

Il y a les mots bleus, qu’on dit tout près des cieux, à ce qu’on a de plus précieux. Les mots bleus, dont j’ai perçu l’écho, jadis, qui s’affadissent dans le chlore des folles de la Spontex, qui s’affaiblissent dans le folklore des textos raccourcis à l’extrême.

Et les mots rouges, ces mots qui brûlent la peau comme le fer marque le troupeau, qu’on gardera pour soi au risque de le perdre à jamais… Ces mots, couleur de l’interdit, qu’on prononce tout bas à l’heure où tout s’éteint, ces mots qu’on vit plus qu’on ne les dit, qui dansent plus qu’on ne les pense, quand tout autour plus rien ne bouge. Pourquoi la Terre continue-t-elle de tourner, alors…

Il m’a dit que la vie était mal faite parfois, c’est normal, c’est la mienne, elle est imparfaite et conjugue ses instants au passé.

Il a dit qu’il fallait garder le sourire, eh oui, le rire nous met à distance des regrets de ne pas s’être trouvés plus tôt

Il m’a dit que j’étais un sourire…

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