Chapitre 3 - Cimes enneigées

cerise-david

« En rêve, je trace un chemin dans la neige.

Quand une décision est prise,

mille montagnes ne sont pas obstacles. »


Le soleil se lève doucement et étire ses rayons à travers les cimes. La roche rougie comme surprise à la sortie de la nuit. Une main se pose sur ma joue et la caresse tendrement. Je me retourne dans les draps et découvre un visage fatigué, aux traits tirés. Des yeux brillants et clairs m'observent. Je suis nue. J'ai beaucoup marchée et mes jambes sont lourdes. Alors je reste un instant… Je baisse les armes et laisse une mèche recouvrir mon oeil. Il me regarde fixement, détaille mon visage. Je laisse faire. J'accepte d'être le modèle d'un tableau qui ne sera jamais peint. Il a rompu le silence de sa voix caverneuse. L'accent corse ferait danser toutes les femmes.


« - Tu as un sourire d'ange. Je me suis dit çà toute la soirée… t'es belle. Tu ris fort. Trop fort pour une femme, mais putain qu'est ce que t'es belle. T'as vu tous les hommes dans l'auberge comment ils te regardaient… 

- Toi, tu me regardais pas.

- Moi, je suis marié. Je regarde pas les autres femmes.

- Non, tu leur serre la taille sous la table, tu les caresse avec tes jambes, tu les frôle. Tout en lisant le journal. 

- Et toi, tu te laisse faire… Tu sais pourquoi ? 

- Non. Dis moi ?

- Tu te laisses faire parce que t'es triste. Toi et tes yeux. T'es tellement triste que tes yeux ont la couleur de la pluie. Ils sont pas bleus. Ils sont gris et vides. Tellement vides et tristes. Et même ton sourire d'ange, il illumine plus tes yeux. 

- Et çà change quoi ?

- Je crois pas que quelqu'un pourra réparer çà. Tu devrais rester en Corse… tu serais heureuse ici. Nous on rend les femmes heureuses… 

- Non, vous les trompez. C'est presque pareil, c'est vrai. »


Je dit çà en me rhabillant. Et je quitte la chambre. Dans la salle à manger de l'auberge, Francine prépare le café pour les habitants du village. Elle pose une main douce sur mon épaule que mon pull ne couvre plus. Ses mains sont si ridées. Pourtant elle est encore très belle. Elle a le visage serein, fatigué des années passées mais serein. Elle sourit et sans un mot me donne un baiser. Je sors pieds-nus sur la terrasse de l'auberge et je regarde le soleil grimper les derniers mètres au dessus de la forêt. 


Je me laisse retomber dans ce grand fauteuil où j'ai passé la soirée à écouter ce beau brun rire bruyamment avec d'autres hommes. Il a raison, tous m'ont regardés et Francine m'a gardé avec elle à la cuisine. Une femme n'a pas sa place parmi les hommes. Ils ne sont pas sérieux quand on est devant leurs yeux. Plus tard dans la soirée, j'étais sortie fumer dans ce fauteuil et il était venu me dire de les rejoindre. çà ressemblait à un ordre, j'ai consenti à l'invitation. 


J'étais comme le feu dans l'antre. Attirante mais dangereuse. Il a entendu que je ne sois plus que braises tendres pour venir se glisser entre ma porte et mon lit. Je l'ai laissé me toucher, se brûler. Après tout, je ne suis pas là pour donner de leçons aux mauvais garçons…


Je refais mon sac et je quitte les montagnes. Il est temps de bouger. Rester en mouvement, comme dans une partie de chasse. Je suis la proie. Je suis encore vulnérable. Je le suis d'avantage si je reste au même endroit. Je décide de traverser l'Italie. Je fais une halte pour manger une glace à Florence en scrutant les pavés. Et quelques jours après, je jette une pièce à Rome, en espérant être exaucé. Tu ne t'es toujours pas montré. Parfois, je rêve de toi, de nous. Parfois, je sens ta présence, ton odeur, au coin d'une rue, dans le hall des auberges. Parfois, je ne dors pas. J'attends. Je traverse les frontières. Il m'arrive de rester quelques jours, avant de repartir de plus belle. La peur au ventre…


Je me réveille en sursaut. Je suis à présent en Croatie. J'aimerais rejoindre la Turquie avant la fin de l'année, après… Après je ne sais pas. Je retrouve mes esprits, entre les corps éparpillés. J'ai finit la nuit dans la demeure d'un jeune riche de la province. Ici, les gens crèvent de faim tandis que d'autres se tartinent au caviar. Il faut ce qu'il faut.


Je rassemble mes affaires et sort en douce. Quelqu'un m'interpelle une fois dans la rue. Je ne sais pas trop où je suis. Je reconnais mon hôte devant sa voiture. En fait je reconnais les jantes de la voiture sur lesquelles j'ai vomi ma vodka hier. Il regarde mon air gêné et sourit. Dans un anglais impeccable il me propose un breakfast, et nous voilà parti au bord de la mer adriatique. SPLIT, son petit port qui accueille de plus en plus d'européens en quête des plaisirs futiles de l'Europe de l'Est.


Nous passons un agréable moment. Nous parlons longuement, je reste partout une curiosité. Les gens s'étonnent de me voir voyager seule. Les gens ont peurs, ils sont pétrifiés dans leur confort. Je réponds souvent que le grand méchant loup est à mes trousses. Je redoute toujours de le voir surgir à chaque instant. Je guette mon téléphone. J'ai sauvegardé le numéro pour ne plus répondre en aveugle.


Les heures passent lentement quand on prend le temps de vivre. Quand je regarde ma montre, il est déjà tard. Mon hôte est charmant. Il aime plaire. Il me fait penser à toi. En moins dangereux. Une jeune femme est venue nous rejoindre, elle a ce charme des pays de l'Est. Ses yeux sont clairs et ses cheveux ébènes. Elle est grande. Tout en jambe. Sublime. Elle est sur la réserve, ne parle que quand il s'adresse à elle. Je la regarde avec intensité et mon hôte me surprend avec sa question.


« Do you want sex with her ? »


J'en renverse presque mon café et la jeune femme sourit. Je comprends alors que son métier est aussi son identité. Il m'explique que c'est sa favorite. Qu'elle parle plusieurs langues et qu'elle l'accompagne partout dans les endroits publiques. Il a l'air de l'apprécier et de bien la traiter. Elle n'a pas ce regard triste et ne semble pas obligé. Elle répond à mon air interrogatif dans un français parfait. Elle m'explique qu'elle a fait de bonnes études, mais que pour le moment la compagnie d'hommes plus âgés lui permet de vivre au dessus. Elle montre avec sa main les gens assis en terrasse. Nous discutons encore un moment, nous buvons maintenant du bon vin italien. Les éclats de rires se font plus fort. 


Elle est nue contre moi. Nous sommes nues contre lui. Sur lui, nous l'embrassons, nous nous embrassons. Les caresses sont démultipliés, je ne sais plus qui touche qui. Ma langue se mélange aux leurs, et nous recommençons. Il neige doucement, par intermittence. Tout est blanc. Les draps, nos peaux, la coke, la vodka. Sa main, son cul, ses seins. Contre moi, lui en moi, en elle, en nous. J'entends une sonnerie dans la poche de mon jean. Je vais pour répondre mais il m'attrape et me dis de rester. Alors je replonge dans la blancheur de leurs corps.


Une petite icône s'affiche sur l'écran :  (Je t'ai trouvé.)

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