Chat perché

molly

Atelier d'écriture romanesque : la première et la dernière phrases sont empruntées à la nouvelle La mise à nu des époux Ransome d'Alan Bennett, le but étant d'inventer un milieu...

Les Ransome avaient été cambriolés. Du haut de l'escalier, Argos contemplait le vide. Un vide bien encombrant pour Ebony, la femme de ménage, puisqu'il révélait son balayage approximatif. Elle jeta un coup d'œil inquiet à sa patronne et, l'air de rien, se rapprocha du carré de carrelage poussiéreux découvert par l'absence du grand buffet. Elle ondula des hanches et le bas de sa longue jupe bariolée dispersa la saleté.

- Vous dansez Ebony ?, demanda Abigail.

- Oui, ‘fin non Miss. Je danse pas. Si je bouge comme ça c'est qu'j'ai du souci, répondit Ebony.

- Du souci Ebony ?

- Oui, du souci Miss. Pour vous j'veux dire. Tout ça… C'qui vous arrive, la maison… Ca m'fait du souci Miss. 

Les lèvres d'Abigail Hathaway tremblèrent. Argos descendit les treize marches qui le séparaient de sa maîtresse, fit le dos rond et frappa sa petite tête triangulaire contre son mollet blanc, ronronna, frotta le reste de son corps contre ses jambes, de droite à gauche, demi-tour, coup de tête, puis de gauche à droite. Elle ne réagit pas. Il s'assit à ses pieds, leva ses iris fendues et considéra la jeune femme qui l'ignorait. Elle regardait Ebony. Argos soupira et reporta son regard sur la grosse femme au boubou coloré.

Le matou la connaissait depuis longtemps, depuis que la famille Ransome l'avait prise à son service, presque dix ans auparavant. Entre le chat roux et l'employée de maison noire avait éclos un amour vache. Il aimait traîner près d'elle lorsqu'elle lavait le sol, prenait un malin plaisir à imprimer de ses pattes des traces boueuses sur le carrelage humide, courrait après le bas de ses vêtements longs, se cachait derrière les portes pour l'attaquer lorsqu'elle passait le seuil. Ebony le gratifiait de coups de balais et de paroles acerbes, elle ne l'appelait pas « Argos » mais « sale bête » et, au comble de l'énervement (par exemple lorsqu'il grattait dans le pot du ficus pour y faire ses besoins et répandait de la terre partout), le prenait par la peau du cou pour le lancer dehors. Mais immanquablement, lorsqu'elle préparait ces plats exotiques dont elle avait le secret, elle laissait dans une assiette creuse la peau du poulet et les petits os imbibés de la sauce dans laquelle ils avaient trempés, ou la couche gélatineuse qu'elle enlevait à l'aide d'une grosse cuillère en bois à la surface de la marmite une fois la nourriture refroidie. Elle posait la gamelle à l'entrée de sa chambre. Le festin englouti, Argos venait ronronner sur ses genoux : elle tâtait son gros ventre, le traitait de glouton – « Tu manges trop ! »  – menaçait de le mettre au régime et parfois mettait la menace à exécution.

- J'apprécie votre compassion Ebony. Dieu merci, tout cela n'est que matériel, soupira Abigaïl. 

Argos tenta une dernière fois d'attirer sur lui l'attention de la jeune femme. Peine perdue. Il décida d'aller paresser sur le canapé du salon et en passant aux pieds d'Ebony, il fit semblant d'éternuer, une fois, deux fois, trois fois, faussement indisposé par la poussière qu'elle avait essayé de disperser.

Le canapé avait disparu. En dépit de sa bâtardise, Argos avait intégré toutes les manières d'un chat de bonne famille et excellait dans l'art de la bouderie. Décidément, c'en était trop, emporter même le canapé du salon, avec ses gros coussins pelucheux sur lesquels il aiguisait ses griffes inutiles ! Dépité, il s'étala de tout son long à même le sol, sur le parquet dénudé de son tapis oriental et, habitué à ce que sa chute molle soit amortie par ledit tapis, se fit un peu mal aux côtes. Il s'endormit dans cette position inconfortable.

Dans son demi-sommeil, les bruits de la maison lui parvenaient. Il connaissait ces bruits par cœur. Les pas lourds d'Ebony et le frottement de son boubou avaient une sonorité différente en fonction de la pièce où elle se trouvait, la cuisine carrelée, le hall d'entrée dallé, le salon parqueté, les chambres à l'étage parquetées elles aussi mais dont les lattes plus étroites et déformées craquaient sous les pieds et dans les rainures desquelles le tissu du vêtement s'accrochait parfois, faisant pester la grosse femme. Ceux de Mister Ransome, pressés le matin lorsqu'il partait au travail, toujours en retard, plus lents le soir. La démarche douce de Miss Hathaway qui paraissait glisser, flotter, discrète, délicate. Et de temps à autre, les week-ends, les foulées trépidantes des enfants venus rendre visite à leur papa faisaient se dresser les oreilles triangulaires d'Argos et provoquaient chez lui une réaction immuable : il courrait se cacher en haut de l'imposante armoire de la chambre parentale pour échapper à ces petits humains brutaux, si haute que les premières fois, il y était resté coincé plusieurs heures avant d'oser descendre, félin malhabile. Une inquiétude soudaine réveilla le chat somnolant : les cambrioleurs avaient-ils emporté la grande armoire, aussi ? Comment échapperait-il alors aux petits tyrans qui venaient… Mais oui ! Demain ! C'était déjà le jour du poisson, un peu plus tôt il avait vu Ebony revenir du marché chargée d'un sac à l'odeur alléchante. L'idée d'aller dehors ne l'enchantait guère : c'était l'été, mais les nuits restaient fraîches. Il avait les coussinets frileux. Il fallait qu'il aille vérifier.

Il entrouvrit les yeux pour voir Abigaïl pénétrer dans le salon et ouvrit sa petite gueule dentue sans réussir à miauler, mais la jeune femme l'avait vu et s'accroupissait pour le caresser. Dos rond, ronrons, coups de tête. De ses longs doigts elle grattait le bas de son dos, juste au-dessus de sa queue qui fouettait l'air, elle savait qu'il aimait cela, et lui levait les fesses le plus haut possible, sur la pointe de ses pattes arrière pour aller chercher les caresses, l'avant du corps toujours allongé, dans une pose grotesque, le postérieur tendu vers le ciel, défiant la pesanteur jusqu'à ce que l'équilibre précaire se rompe et qu'il bascule sur le côté. Il leva vers Abigaïl un regard amoureux et contempla son visage : il ne s'y connaissait pas vraiment en matière de beauté humaine, mais il lui semblait bien qu'elle était belle, ses traits lui étaient plus agréables que ceux, toujours froncés, de son ancienne maîtresse.

Il avait essayé, de séduire l'ancienne maîtresse. Elle l'avait pris en grippe dès son arrivée dans la maison. C'était un dimanche, et il entra chez les Ransome par effraction, minuscule chaton à peine sevré, malingre, transi de froid, tremblant de froid, ébouriffé, flageolant sur ses pattes incertaines, ses oreilles démesurément grandes tendues d'espoir et de crainte mêlés. Il n'avait plus de maman. Elle l'avait oublié. Il était l'avorton de la portée, le plus petit, le plus faible, le chaton de trop. Ils étaient nés dans un tas de bois. Ils avaient été plusieurs fois déplacés dans des endroits tous plus inconfortables les uns que les autres : un trou dans un muret en pierre, une vieille souche humide… Sa mère les transportait un à un, les portant par la peau du cou, ses crocs étonnamment délicats contre leur peau fragile. Instinctivement, ils repliaient leurs pattes arrière et leur petite queue pointue. Il était toujours celui qu'elle prenait en dernier. Jusqu'à ce jour où, ayant emmené ses six frères et sœurs, elle ne revint pas. Il attendit dans la vieille souche humide. Il n'avait pas le droit d'aller dehors seul, chaque fois qu'il tentait une excursion, une patte habile l'empêchait de s'aventurer trop loin. D'ailleurs, il n'était pas téméraire et le moindre bruit l'effrayait. Il attendit, longtemps. Poussé par la faim, il osa finalement. Et, sans trop savoir comment, arriva aux abords de cette maison immense à la porte entrouverte. Il séduisit les enfants en dépit de son état pitoyable, et le papa aussi, envahi par la pitié à la vue de cette pauvre chose à demi-morte avant d'avoir vraiment vécu. Les enfants n'eurent pas le droit de le toucher, par peur des microbes, et ce furent les grosses mains de Mister Ransome qui le saisirent pour le porter dans la cuisine, l'envelopper dans une serviette et le déposer dans une boîte en carton près du radiateur. Il était primordial qu'il n'ait pas froid, il fallait lui trouver à manger. Le paradoxe de ces grosses mains d'homme, si douces alors que les doigts se refermaient sur son petit ventre gonflé pour le soulever de terre, marqua Argos, et encore aujourd'hui les caresses de Mister Ransome lui évoquaient ce premier contact, ses paumes lourdes écrasaient son dos désormais robuste et pétrissaient sa chair molle de chat de salon. Les mains de Miss Ransome étaient fines et blanches, les ongles coupés courts par mesure d'hygiène, jamais vernis pour la même raison, la peau asséchée par les multiples lavages, pas rêche mais visiblement craquelée. Les mains de Miss Ransome ne furent jamais le vecteur d'un geste affectueux envers Argos.                  

Tout en montant les escaliers, le chat réfléchissait. Depuis combien de temps l'acariâtre femme avait-elle quitté la maison ? Il traversa le long corridor et pénétra dans la chambre. L'armoire, massive, était là. Trop lourde pour être emportée, certainement. En revanche, le lit avait disparu, et la table de nuit aussi, ce qui compliquait sérieusement l'escalade. Il avisa le bord de la fenêtre, peu large et à plus d'un mètre du sol, mais duquel il pourrait atteindre le haut de l'armoire. Argos trottina pour prendre de l'élan, rassembla son corps puis le détendit la seconde d'après pour s'élever dans les airs et atterrir, miraculeusement, en équilibre sur l'étroit rebord. De là, il s'aplatit de nouveau puis poussa sur ses pattes arrière. Il reprit son souffle et s'allongea, en sécurité. De son perchoir, il avait une vue plongeante sur toute la pièce, et lorsqu'il reculait jusqu'à coller son arrière-train contre le mur il pouvait voir sans être vu. A plusieurs reprises, Ebony s'était étonnée de son poil recouvert de poussière blanche, provenant en fait du plâtre non peint, le poursuivant pour l'épousseter avec son plumeau. De son promontoire, Argos voyait la porte de la chambre, le lit dont la disparition laissait sur le parquet un rectangle plus clair, le secrétaire couvert de documents et la chaise qui l'accompagnait, l'intérieur de la salle de bain attenante lorsqu'elle était ouverte.

Il était caché là le jour où Miss Ransome avait fait sa valise. La scène l'avait mis de mauvaise humeur. Dans son esprit de chat, la valise était un signal inquiétant, celui d'un départ qui le laisserait seul pendant un temps plus au moins long, le livrant à un ennui à peine entrecoupé par les visites quotidiennes d'Ebony. Lorsque les Ransome partaient en vacances, la bonne était chargée de le nourrir, de changer sa litière et de le faire sortir quelques minutes. Elle profitait généralement de l'absence de ses patrons pour mettre Argos, qu'elle engraissait mais jugeait trop gras, au régime. Elle réduisait sa ration de croquettes et, lors des sorties dans le jardin, le forçait à courir à l'aide d'un petit pulvérisateur – théoriquement dévolu au nettoyage des vitres – qu'elle remplissait d'eau froide pour l'asperger. Mais ce jour-là, Miss Ransome ne fit que sa valise, les affaires de Mister restèrent pliées sur les étagères. De son promontoire, il la vit entasser méthodiquement ses vêtements puis verrouiller ses bagages à l'aide d'un petit cadenas dont elle passa la clé à une chaîne autour de son cou. Avec quelque peine, elle traina son paquetage et il écouta ses pas lourds dans l'escalier, suivi d'un éclat de voix, d'une porte claquée, et puis rien. Quelques minutes plus tard, Mister Ransome pénétra dans la chambre, l'air contrarié, s'assit sur le lit, fixant le mur droit devant lui, tomba en arrière, allongé sur le matelas dont son long corps occupait toute la largeur, sourit, fixant le plafond l'air béat.

C'était aussi caché en haut de l'armoire qu'il avait aperçu pour la première fois Abigaïl Hathaway. Avec Mister Ransome. Ou plutôt, sur Mister Ransome, ou sous lui parfois, alternativement. Il ne comprenait pas bien ces gesticulations, l'ardeur que les deux humains mettaient à gigoter, leurs longues pattes maladroites qui se heurtaient et semblaient s'emmêler, ce combat grotesque dont aucun des deux ne sortait manifestement vainqueur, sans but précis, sans agressivité vraiment et pourtant emprunt d'une violence étouffée. Ils finissaient nus, leurs vêtements éparpillés ça et là, haletants. Argos avait déjà vu Mister Ransome se livrer à ce genre de lutte avec Miss Ransome, s'escrimer sur son corps inerte. Les visites hebdomadaires d'Abigaïl avait marqué la fin de ces tentatives infructueuses de lancer ce qui devait être une sorte de jeu : plus Mister Ransome jouait avec la jeune femme, moins il essayait de convaincre Miss Ransome, réfractaire, de jouer avec lui. Argos aimait regarder s'agiter son maître et la jolie jeune femme, il trouvait le spectacle distrayant, et la chose mettait le grand homme dans de bonnes dispositions à son égard : au coin du feu il montait sur ses genoux et recevait un déluge de caresses, pendant le repas des aliments savoureux passaient de la table à sa petite gueule dentue. Mais ce divertissement, de plus en plus fréquent, avait quelque chose d'étrange : Mister Ransome se comportait bizarrement, une fois Abigaïl partie, il changeait les draps – c'était normalement le travail d'Ebony – et investissait la petite salle de bain attenante à la chambre pour y faire sa toilette.                                                                                                                                                                                                           

Miss Ransome ayant quitté la maison, Abigaïl s'installa à sa place. Bien qu'il la connût déjà par cœur et sous toutes les coutures, Argos et la jeune femme ne s'étaient jamais rencontrés. Elle se doutait de son existence, elle était observatrice et avait remarqué les éléments qui dans la maison témoignaient de sa présence : le creux dans les coussins du canapé, les poils incrustés dans le tapis, le bol d'eau claire qu'Ebony changeait chaque jour. Argos, dont la connaissance de la « femme blanche » se limitait à la figure de Miss Ransome, froide et désagréable, éprouvait à l'encontre de la nouvelle arrivante une méfiance instinctive, et s'il trouvait un certain plaisir à l'observer et goûtait la douceur qui se dégageait de ses attitudes, la sécurité de cette relation à sens unique lui convenait. Abigaïl ne chercha pas à provoquer la rencontre : sa sensibilité naturelle lui disait d'attendre, tout simplement, que le chat vienne à elle. Mais ils tombèrent accidentellement nez à nez. Elle rangeait ses affaires, dans l'armoire sur laquelle il était tapi. Il sentait le meuble trembler sous les piles de vêtements soigneusement pliés qu'elle y entassait. Devant une vieille paire de chaussures, elle hésita : elle jeta un coup d'œil au grand sac dans lequel elle avait relégué quelques habits qu'elle ne mettait plus et destinait au secours populaire. Elle caressa des doigts le cuir ridé et fatigué des bottines noires, suivit de l'index la ligne déformée de la semelle et du talon érodé par de longues marches. Un sourire nostalgique habilla ses lèvres, elle referma la boite et se hissa sur une chaise afin d'atteindre le sommet de l'armoire pour y remiser ces vestiges d'une jeunesse vagabonde pas si lointaine. Argos ne pouvait se dérober aux yeux d'Abigaïl. Elle sursauta. Le contraste entre le chat qu'elle voyait et le chat qu'elle avait jusqu'alors imaginé était grand. Le chat distingué, racé et plein de dédain qu'elle s'entrainait à apprivoiser en pensée n'avait rien à voir avec le chat soupçonneux qui la dévisageait.

C'était un joli chat, mais un chat de gouttière, si bien engraissé par la domesticité que sa robe rayée paraissait trop petite, étendue, étirée sur son embonpoint, prête à craquer. Il était gros mais pas mou, il était rond, plein, dense, et sans l'avoir soupesé elle devinait qu'il pesait lourd, six ou sept kilos peut-être. C'était un chat massif, un matou imposant. Un museau qui avait appris à faire le délicat terminait sa tête triangulaire : il savait prendre un air pincé et faire le difficile, rechigner à manger une nourriture douteuse, froncer le nez en constatant une température extérieure trop basse ou une atmosphère trop humide ; mais ses pattes puissantes et les crocs un peu longs qui dépassaient de sa gueule ourlée de babines foncées rappelaient qu'il était un prédateur. Seulement, Argos portait, ineffaçables, les stigmates de son passé. Le souvenir du chaton malingre que les Ransome avaient recueilli habitait son corps et sa tête, si bien installé que le chat majestueux qu'il était devenu n'avait aucune conscience de sa superbe et de sa force potentielle. Argos était la gentillesse incarnée : il n'avait pas idée que les griffes acérées qu'il léchait consciencieusement et aiguisait par réflexe sur les coussins du canapé pouvaient avoir une fonction autre que décorative. Il les contemplait, mettait un point d'honneur à les garder propres et trouvait qu'elles parachevaient ses pattes, finitions délicates et pratiques lorsqu'il s'agissait de grimper quelque part ou de se saisir d'un coussin pour jouer, mais aussi encombrantes : il avait parfois blessé, sans le faire exprès, Mister Ransome ou Ebony. Le peu de temps qu'il avait passé auprès de ses semblables s'effaça au profit de sa longue fréquentation des hommes, et ce fut auprès de ces bipèdes bienveillants qu'il grandit, observant leur mode de vie et leurs habitudes, s'imprégnant de leurs coutumes : ce qu'il était, il n'en avait pas une idée très claire et sa nature de félin ne se manifestait que par fulgurance, comme cette fois où, ayant aperçu un merle de l'autre côté de la vitre, il se jeta contre la fenêtre du salon. Après coup, cette réaction lui parut bizarre : elle était en tout cas incontrôlée et douloureuse, les montants de ladite fenêtre étant taillés dans un bois dur.

Face à Abigaïl, son instinct reprit le dessus. Sans aller jusqu'à faire le gros dos et gonfler les poils de sa queue, il se tapit contre le mur. La jeune femme ne força pas le contact. Elle posa la boite à chaussures de sorte à ce qu'elle ne gênât pas le chat, puis descendit. Le lendemain, elle demanda à Ebony de débarrasser le haut de l'armoire de la couche de poussière qui le recouvrait. Argos cracha sur le plumeau qui violait son espace, puis constata que, le ménage fait, il ne s'en portait que mieux : il n'éternuait plus, ses yeux ne le piquaient plus et il n'avait plus sur la langue ce goût âpre lorsqu'il léchait son poil. Un autre jour, Ebony disposa dans la cachette une couverture épaisse et douce qu'Abigaïl avait rapportée de son ancien appartement, imprégnée de son odeur : il commença par la scruter avec défiance, pour la forme, puis il s'y lova avec délectation. Un soir, alors qu'il déambulait dans la maison, il aperçut la jeune femme sur le canapé, à l'endroit où il avait l'habitude de s'installer pour profiter de la chaleur de la cheminée. Elle regardait le feu et sur son visage blanc, les flammes dansantes faisaient se mouvoir des reflets fauves. Il sauta sur ses genoux et s'endormit rapidement sur ses cuisses confortables, ronronnant au rythme de la main légère.

Absorbé par ses souvenirs, Argos n'avait pas entendu les pas dans l'escalier et le raclement des semelles sur le parquet du couloir. Ce ne fut que lorsque la voix de Mister Ransome perça le calme de la chambre vide qu'il s'aperçut de la présence de ses deux maîtres, en contrebas.

- Ils ont vraiment tout pris. Même le lit. Il n'était pourtant pas terrible, ce lit. Enfin, il n'a aucune valeur, si ce n'est sentimentale. Il me venait de ma grand-mère, prononça Mister Ransome dans un seul souffle.

- Mon pauvre chéri, je suis si désolée, répondit Abigaïl en posant sa main délicate sur l'épaule carré qui lui arrivait à hauteur des yeux tant Mister Ransome était grand.

- Enfin, tout cela n'est que matériel. Et du reste, je n'ai jamais beaucoup apprécié ma grand-mère, dit-il en souriant, d'un ton rassurant.

- Oui, c'est vrai… Mais…

- Ma chérie, garde pour toi cette confidence, ce genre de sincérité n'est pas bien admis dans ma famille. J'ai toujours été étonné de la tolérance de mes frères et sœurs à l'égard de cette vieille harpie. Nous rachèterons un lit, plus long, ce n'est pas plus mal, il était un peu juste.

- Oui, mais tout de même, l'idée que des hommes aient pénétré ici, pris toutes nos affaires… Et si nous étions rentrés plus tôt ? Si nous les avions croisés ? Je n'ose imaginer…

La jeune femme frissonnait. Mister Ransome baissa sur elle des yeux protecteurs. Sa nouvelle petite femme était charmante. Si fragile. Elle méritait qu'on prenne soin d'elle.

- Je ferai changer les serrures et renforcer les portes. Si tu veux, nous prendrons un chien, tu sais, un de ces gros chiens de garde… Que t'ont-ils dérobé ?

- Eh bien, en fait, rien je crois, enfin, je n'ai rien ici, rien n'est à moi ici, ils ne pouvaient rien me voler, je n'ai que des vêtements, bougonna-t-elle.

- C'est bien vrai. Qu'à cela ne tienne, nous allons en profiter pour refaire un peu la décoration. Tout est pareil depuis trop longtemps, rien n'a changé depuis mon mariage, depuis que j'ai acheté cette maison et que Paula l'a meublée à sa convenance…

- Si tu le dis…

- Je le dis ! Allons, c'est un nouveau départ.

- Je ne sais pas comment tu fais pour être si optimiste…

- Il n'y a pas de mal, la maison était vide, personne n'est blessé, rien n'a été cassé… D'ailleurs, où étais-tu ?

- Oh, j'étais sortie… Mon cours de dessin…

- Et Ebony ?

- Je l'avais envoyée au marché.

- Quel malheureux entassement de circonstances. Ils en ont bien profité. Personne n'a rien vu, dans le quartier. Il faut dire que les vacances ont bien vidé les rues. Ces cambrioleurs sont de vrais professionnels. Aucun témoin. Ah… Si.

Mister Ransome leva les yeux vers l'imposante armoire.

- Mon gros chat. Tu as tout vu, toi, hun ?

Argos miaula.

- Dommage que tu ne puisses pas parler, gros paresseux. 

Il ne manquait, de fait, que la parole à Argos pour révéler ce que ses yeux omniprésents avaient vu. S'il avait pu faire le récit des événements, Mister Ransome aurait été surpris. S'il avait pu faire le récit des événements, les formuler en un langage compréhensible pour les humains, Argos n'était pas certain qu'il l'aurait fait. Mister Ransome aurait été désagréablement surpris. Il sembla au chat que son maître n'avait peut-être pas vraiment envie de savoir.

Abigaïl avait manqué son cours de dessin. Pendant les mois d'été, les cours de dessins étaient suspendus, mais la jeune femme continuait de faire croire à Mister Ransome et Ebony, qu'elle envoyait au marché pour l'éloigner de la maison durant ces cours fictifs, qu'ils avaient toujours lieu. Elle ne manquait pas d'imagination et racontait avec passion, le soir venu, les séances inexistantes : la difficulté de donner à un fruit peint la couleur vive qu'il a dans la réalité, la reproduction compliquée de cette étincelle qui fait la spécificité du regard humain et sans laquelle tous les portraits arborent un air bovin, la gêne qu'elle avait éprouvé la première fois qu'elle s'était retrouvée face à un modèle nu (à ce moment de l'histoire, elle avait même rougi). Si la jeune femme mentait avec aisance, c'était qu'elle ne mentait qu'à demi : elle adorait dessiner et passait de longues heures un crayon à la main, traçant sur une banale feuille blanche des traits d'abord fouillis desquels émergeaient, à la fin, des images merveilleuses. Ces œuvres donnaient de la consistance à ses mensonges. Mister Ransome admirait son coup de crayon et certains dessins décoraient les murs auparavant nus de son bureau.

Mais, si l'empreinte de la nouvelle femme était visible dans le bureau de Mister Ransome, redécoré, dans sa garde-robe, revisitée, dans ses habitudes alimentaires, revigorées, la maison restait imprégnée de l'ancienne femme et Abigaïl se disait que si elle venait à disparaitre, rien ici ne témoignerait de son passage, elle resterait à jamais la maîtresse, une aventure, un adultère. Elle ne voulait pas brusquer les choses, mais cette persistance du passé la blessait.

Mister Ransome avait été sincèrement amoureux de Paula Ransome : ils s'étaient rencontrés à seize ans, elle était son premier amour et, alors qu'elle se muait peu à peu en cette créature froide et sèche, il s'accrochait désespérément à ses souvenirs qu'il abreuvait des moindres réminiscences de la jeune fille joyeuse et aimable qu'il avait épousée : un port de tête qui subsistait, une lascivité dans la façon de croiser les jambes, une chevelure aux reflets toujours frappants. Les premières fois, il l'avait trompée avec douleur, profondément blessé par son désir, comme amputé d'une part de lui-même par le plaisir qu'il prenait avec Abigaïl, trahissant les valeurs qui lui tenaient à cœur, cette fidélité qu'il avait jurée devant Dieu. Peu à peu il s'était épanoui dans cette liaison, jusqu'à presque renoncer à son mariage moribond dont l'ameublement de la maison était l'ultime vestige, le squelette encombrant.

Elle l'avait supporté, puis ne l'avait plus supporté. Une drôle d'idée lui était venue. De drôles de personnages avaient commencé à visiter la maison, prenant des notes, scrutant les pièces, pendant les heures du cours de dessin imaginaire, alors que seule Abigaïl était là. Ces drôles de personnages avaient l'air louche et Argos les observait de loin. Grands, vêtus de noir, portant des gants alors qu'on était en plein été. Ils arrivaient en camionnette et garaient leur véhicule plus haut dans la rue, jamais à hauteur de la maison des Ransome. Ils parlaient à voix basse avec la jeune femme, qui semblait les craindre un peu.

Aujourd'hui encore, les drôles de personnages étaient venus. Cette fois-ci, Abigaïl était bel et bien absente, partie quelques minutes avant leur arrivée. En plus de la tenue noire et des gants, ils portaient une cagoule. La camionnette avait été garée dans le jardin, à l'abri des regards. Ils avaient défoncé la porte, que la jeune femme avait pris soin de fermer à double tour en partant. Le plus petit avait ressorti le carnet : sur la première page, une liste à l'encre bleue. Il désignait les meubles et, une fois que ses acolytes les avaient chargés dans la camionnette, barrait un mot d'un trait de crayon rouge. Argos avait profité de la porte éventrée pour se carapater. Tout cela ne lui disait rien qui vaille. Lorsqu'il était revenu, il avait découvert la maison vidée, dépouillée, et une Abigaïl faussement catastrophée, décidément comédienne hors-pair.

Au fond, toute cette mascarade laissait Argos relativement indifférent. Le tapis moelleux du salon avait été emporté, ainsi que le canapé douillet, mais l'armoire était encore là, c'était le principal.

- Je ne travaille pas demain, nous irons faire les magasins ma chérie, dit Mister Ransome. Puis, ayant déposé un dernier baiser sur le front de sa femme, il quitta la chambre.

Argos descendit de l'armoire et vint se frotter contre les mollets d'Abigaïl. Coup de tête, ronron, demi-tour, coup de tête, ronron. Son entreprise de séduction réussit et elle s'accroupit pour le caresser.

- Tu as vu mon bonhomme ? Ils ont laissé l'armoire. Je leur ai demandé de laisser l'armoire, je ne voulais pas chambouler ta petite routine. Puis j'aime te savoir là-haut, que tu nous observes pendant qu'on dort. J'ai l'impression que tu me protèges, hun minet ?

Argos leva vers elle ses yeux amoureux. Elle le prit dans ses bras, peinant un peu à le soulever, et enfouit sa tête dans les poils épais.

A présent, se dit-elle, tout va pouvoir commencer.

Pauline Bonvalet

Signaler ce texte