Cheval

Manon .

Pendant la guerre 14-18 John, envoie une lettre à sa bien aimée et sa petite fille, racontant la tristesse qu'il éprouve à la suite de la mort de son compagnon d'arme.

Ma chère et tendre Clémence,
Ma petite Christine,
Aujourd'hui je me sens infiniment triste. Aujourd'hui j'ai vu mourir Julien. Mon ancien compagnon d'armes. Un gosse. Il repose, à l'orée d'un bosquet, la main posée sur la tête d'un cheval éventrée. Autour de moi, des hommes épuisés, amers et furieux de n'avoir d'autres choix que d'obéir. Dans ma main, une photographie, non la vôtre, mais celle d'un garçon et d'une grande jument baie, Rose. C'est ainsi que Julien l'avait appelée. Son père la lui avait offerte pour ses douze ans. Il en avait quinze quand l'armée l'a réquisitionnée. Julien ne me parlait que d'elle, de son hennissement doux, de son odeur, des longues promenades loin de chez lui. Il l'adorait. Et puis, la guerre les a séparés. Il espérait la retrouver, tu te rends comptes ? Il espérait qu'après quatre années de faim et de travail forcé sous les feux ennemis, Rose aurait survécu. C'était ça qui lui permettait de tenir depuis qu'il avait rejoins le front. Toutes les fois où nous croisions le cadavre d'une jument, je devinais que son cœur cessait un instant de battre ; l'idée que cela pût être Rose, la pensée qu'elle gisait peut-être sur le bord d'une route, les entrailles à l'air, le terrifiait et lui faisait monter les larmes aux yeux. Au départ, il les cachait, il avait honte de "Chialer comme une fille", puis il s'est vite aperçu, qu'ici, en enfer, chacun a sa sensibilité. Moi, j'avais Fantôme.
Julien était convaincu que Rose et lui seraient réunis un jour. Le lieutenant nous a réveillées à cinq heure ce matin, pour une simple patrouille de routine, histoire de s'assurer des positions ennemis et qu'il n'y ai aucun mouvement suspects de leur côté. Julien s'est préparé en souriant, il avait rêvé d'une longue chevauchée en bord de mer. Il l'avait promis à Rose d'ailleurs, qu'elle galoperait dans les vagues. Il n'y avait aucun bruit lorsque nous sommes sortis de nos trous. La brume, une pluie fine. Soudain, des mitraillettes, des cris, des Allemands qui se dressent devant nous - le chaos. Et jaillissant du bois, ce cheval devenu fou, maigre, noir de croûtes et de boue. On aurait dit une bête maléfique, le cheval du diable. Il y a eu un éclair rouge. Il s'est cabré avec une plainte presque humaine. Julien s'est élancé. A-t-il crié son nom ? Je n'en sais rien. Je n'ai même pas eu le temps de le couvrir qu'il volait déjà dans les airs, criblé de balles. Il est retombé juste à côté de l'animal. Quand nous nous sommes repliés, je les ai vus, dans la boue du champ de bataille. Julien souriait. Et le grand cheval au corps brisé semblait veiller sur lui. 
J'espère qu'il a retrouvé Rose.
J'espère qu'il galopent tous les deux, dans les vagues heureux.
Mes chers amours, je vous envoie toute ma tendresse.
John.

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