Christianus, messager malgré lui

Olivier Parent

Et, de tout temps, si une main invisible avait dirigé le monde...

Arrivant enfin sur la crête du mont Lucotitius, Christianus vit la Sequana se dérouler sous ses pieds pour se perdre dans une brume légère qui s'élevait, en direction du soleil couchant. La pluie avait cessé depuis peu. Les derniers rayons de l'astre solaire illuminaient la douce nuée qu'exhalait la terre gorgée d'eau.


Lutèce émergeait de ce brouillard. L'île ceinte des remparts liquides de la Sequana et cœur de la cité semblait être une galère fantomatique au milieu de cette mer laiteuse. Les premières torches s'allumaient ici et là... Le voyageur savait qu'il lui fallait rompre sa rêverie. Il lui fallait franchir les portes de la petite ville gauloise avant qu'elles ne se ferment pour la nuit. Il lui fallait fouler la terre qui, sous ses pieds, allait devenir sacrée, pour que s'accomplisse le destin qu'il portait malgré lui.


Christianus pénétrait dans Lutèce le soir de l'équinoxe de printemps de l'an 686 ab Urbe condita. Mais il se garderait bien de préciser, en ces termes, cette dernière date. Même si le tumulte des légions romaines restait une rumeur lointaine, il n'était néanmoins pas bien vu d'évoquer la moindre référence ou appartenance romaine au cœur des nations gauloises.


Mais il fallait cependant que les choses s'accomplissent. Christianus ne s'appartenait point. Il était au service de celui qui faisait les empires, leur laissant la tâche de se défaire d'eux-mêmes... Christianus était le discret thuriféraire d'une onction qui établissait les capitales qui s'égrainaient, depuis des millénaires, des rives du Tigre à, aujourd'hui, celles de la Sequana.


Répondant aux injonctions de l'Oint, Christianus avait cheminé le long de maints cours d'eau, des plus modestes aux plus orgueilleux. Ces derniers se nomment Atour, Indus, Huang He... ils abreuvent indifféremment pharaons, sâdhus ou mandarins... ainsi que la myriade d'humains qui les accompagnent dans la conquête des terres qui s'offrent à eux.


Un jour, mais lequel... Christianus se choisit lui-même un nom. C'était au cours de son ouvrage le long des rives de la mer Égée, au moment des dionysies rurales, quelques décennies avant que les jeux olympiques ne se mettent à rassembler tous les quatre ans, le monde hellène. Plusieurs grandes cités étaient nées là…


“La mer Égée, une mer et non un fleuve” se dit en lui-même Christianus. Il se faisait la même remarque à chaque fois qu'il évoquait ce souvenir qu'il prolongeait par une autre réflexion : “Quoique la mer Egée peut être considérée comme la jonction entre la Mare Nostrum et l'immense Pont Euxin, comme une sorte de fleuve…”


Ces dernières pensées ancrées dans le temps, dans l'histoire des humains, lui évitaient de prendre trop conscience que le temps glissait sur lui, sans jamais lui imprimer ses marques, depuis qu'il était tombé sous la coupe de l'Oint. Il ne fallait pas qu'il pense à ceux qu'il avait laissé, il y a tant de millénaires, sur les flancs des collines torturées, au sud-ouest de Sheba. C'est là qu'avait débuté sa lente pérégrination qui accompagnait les humains sans qu'ils le sachent.


Son nom, Christianus, en disait pourtant long sur lui-même... Ce nom venu de la grande Grèce signifiait "qui appartient, disciple de l'Oint". Ce nom avait pris sa forme actuelle, le temps de son passage à Rome. C'est d'ailleurs avec la fondation de Rome qu'il s'était mis à compter le temps, commençant, avec les romains, à partir de zéro ”ab Urbe Condita” ! Avant il s'était appelé Yitshar Bar, le fils de l'oint. Quelques siècles plus tôt, il portait encore un autre nom. Ce dernier se dessinait. Il en a oublié la prononciation. D'autres noms aujourd'hui oubliés composent une longue litanie que seul l'Oint pourrait prononcer… s'il voulait bien indiquer autre chose que les seuls signes qui permettaient à Christianus d'accomplir sa tâche solitaire.


"Éons me donnèrent onction. Et tu fus.

Désormais, tu es mien. Auprès des tiens tu seras.

Je suis hors du temps. De même tu seras.

Inconnu des tiens je reste. Mon bras tu seras.

Mon Doigt reste mien mais te le confie. Marche ! tu seras.

Mon Doigt est chant des étoiles. Ton guide sera.”


Sans qu'il ne se souvienne ne jamais avoir été sans lui, Christianus tenait fermement de la main gauche un simple bâton pour les humains, un compas précieux à ses yeux, qui lui indiquait la route à suivre.


Ce soir, le Doigt de l'Oint le menait au centre de cette petite île, au cœur de ce qui sera, d'ici quelques siècles, la capitale d'un nouvel empire humain qui déclinera comme tant d'autres. S'approchant de son but, il savait que indépendamment du Doigt de l'Oint, les étoiles lui indiqueraient également sa prochaine destination. Avec le temps, il avait appris à lire les déformation de l'espace et du temps qui, à l'unissons de la volonté de l'Oint, racontaient à leur manière le destin des humains en train de s'écrire : un autre village, sur une île, bien plus grande que celle sur laquelle il se trouve, ce soir, toujours le long d'un fleuve, encore plus à l'ouest. Mais de ce côté-ci de la grande mer. Il n'était pas encore venu le temps de ces terres qui, au delà des mers, attendent les humains orgueilleux et conquérants...


Christianus finit par s'arrêter. Il est au croisement de deux ruelles. Elles forment presque une placette. Immobile, il lève lentement son bâton et frappe d'un coup sec le sol. Comme à chaque fois, l'instant est… magique ?


Le temps autour de Christianus semble s'accélérer. Les nuits et les jours s'enchaînent de plus en plus vite pour ne plus laisser voir qu'un jour pâle. Les bâtiments se dressent et sont aussitôt remplacés par d'autres. Le bois grossièrement équarri cède la place aux poutres régulières, à la pierre taillée. La placette devient parvis. Deux flèches de pierre se dressent vers le ciel. Les fêtes, les guerres, les danses et le sang s'enchaînent sans fin. Sous les pieds de Christianus la terre battue est depuis longtemps oubliée. Les pavés entourent Christianus. Soudain, une plaque de métal devient le pivot de la place, de la ville, de la capitale, de l'empire qui un jour tournera autour de l'endroit où a frappé le bâton de Christianus, le Doigt de l'Oint.


Christianus relève son bâton. La magie cesse à l'instant. Comme d'habitude, il ne sait pas combien de temps s'est écoulé. Il est peut-être encore au cœur de la même nuit. Il pourrait bien se trouver plusieurs jours voire plusieurs mois dans l'avenir. Jamais personne ne s'est étonné de ses absences, de ces apparitions…


Christianus reprend sa route, une fois de plus incapable de donner un sens à l'histoire qu'il participe à construire et pourtant avide de découvrir les prochaines étapes. Il est Christianus, le disciple de l'Oint, à la fois contraint et consentant.


Mais de qui l'Oint a-t-il reçu l'onction ? Christianus là encore n'ose trop s'interroger… pas encore. Un jour peut-être, mais pas aujourd'hui...


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