Cindy Drogman

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« Bonsoir et bienvenue, vous écoutez Livres & vous sur France Culture. J'ai le plaisir d'accueillir aujourd'hui Cindy Drogman, philosophe et traductrice ; Cindy Drogman, bonsoir ! »

« Bonsoir, merci de me recevoir »

« Vous enseignez la philosophie à l'université de Genève et vous publiez en Septembre une nouvelle traduction de l'œuvre complète de Heidegger chez Flammarion. Votre père était lui-même traducteur de l'hébreu et votre grand-père de l'arabe, l'amour de la traduction est-il chez vous une affaire de famille ? »

« Oui, je viens d'une famille de traducteurs juifs marocains, qui ont servi d'interprètes pour les sultans du Maroc et les représentants et commerçants européens dans ce pays depuis au moins le XVIIIe siècle. Drogman est d'ailleurs un mot français aujourd'hui désuet qui vient de l'arabe turjman qui veut dire traducteur, qui nous a également donné truchement. Turjman vient lui-même de l'hébreu tirgem -  “traduire”. Français, hébreu, arabe : mon nom est un modèle réduit de mon histoire »

« Vous avez donc reçu cet amour des mots en héritage ? »

« Pas tout à fait. Ma famille a joué un rôle primordial dans mon rapport aux mots, mais ils étaient traducteurs comme d'autres étaient cordonniers ou épiciers ; leur métier n'était pas une vocation mais une contingence historique qu'ils surent transformer en pain et en dates. »

« Y a-t-il eu alors un événement particulier qui vous a donné envie de suivre les pas de vos ancêtres? »

« Oui, dans mon auto-fiction, si j'ose dire, je date ce rapport particulier aux mots d'un été où, comme tous les ans, je me trouvais à Tel-Aviv chez mes grands-parents. Dans les années 70, ils ont quitté le mellah, le quartier juif de Fès, pour rejoindre Israël nouvellement créé. Des cars financés par le Mossad ramassaient les juifs dans toutes les villes du jeune Royaume et se jetaient à travers l'Afrique du Nord pour rejoindre la terre promise. En réalité, mes grands-parents sont montés d'un pas hésitant dans ces bus, craignant surtout de se retrouver seuls dans un pays où le départ des juifs et la guerre israélo-arabe risquaient de déclencher une montée antisémite. Ils passeront le reste de leur vie à évoquer le Maroc de la bouche tremblante des exilés, racontant sans cesse les mêmes histoires pour les sauver du naufrage dans le lac immobile du souvenir. »

« Ce sont donc ces histoires qui vous ont donné envie d'écrire et de traduire d'autres auteurs ? »

« Non, je suis désolée j'ai tendance à faire beaucoup de digressions (rires). Dans leur appartement, il y avait une petite pièce qui servait en quelque sorte de dépotoir de leur nostalgie. Il s'y accumulait un bric-à-brac poussiéreux qu'ils refusaient de jeter. Avec ma sœur, nous adorions y farfouiller et nous déguiser avec les habits et les coiffes qu'on y trouvait. L'été de mes 17 ans, je suis tombée sur un livre jauni par l'oubli dont les dimensions m'ont frappé : plus de 1500 pages écrites en petits caractères. De quoi pouvait-on parler aussi longuement ? Les bavardages avec mes amies sur les toits nus de Tel-Aviv pouvaient certes durer des heures, mais nos mots s'évaporaient tout de suite dans l'air salin de la ville et la fumée des cigarettes volées ; ils n'étaient pas imprimés dans des livres. »

« Quel était donc ce livre à l'origine de votre vocation ? »

« Il s'agissait du Monde comme volonté et représentation de Schopenhauer. Le titre m'est sauté au visage et m'a obligé à lire les premières pages. J'y ai découvert un usage des mots que j'ignorais : ils n'étaient ni vains, ni beaux. Il s'agissait de mots carrés, sans grâce, découpés à la hâte dans un allemand en redingote et favoris. Mais ces lignes gauches tracées sur le papier, ces sons métalliques qui résonnaient en moi m'ont pris par la main et m'ont mené vers un coffre oublié par les siècles où dormaient des vérités définitives : la nature du temps, l'essence de l'homme, l'être du monde. Exaltée par mon ignorance, j'ai porté ses hypothèses comme des évidences et j'ai fait de ses doutes mes certitudes. Le savoir, que je pensais être le fruit des exercices contraints et de l'ennui des années scolaires, était parfois simplement caché dans le ventre chaud des mots. Je ne me suis jamais remise de cette découverte. »


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