Cleptomaniac

Giorgio Buitoni

Que justice soit faite...

Je fais mes courses au supermarché, et je surprends un type à dissimuler un paquet de pile LR-6 dans son slip.

En Afrique, le type serait déjà mort.

En Afrique, mon voleur serait un cadavre en sursis en noir et blanc sur l'écran de surveillance d'un petit bureau merdique du supermarché fleurant bon le café froid et la transpiration.

C'est la manière Africaine de punir les voleurs : on les éventre, puis on les brûle.

J'avais appris cela au lycée lors d'un voyage d'échange scolaire en Afrique avec des ados Camerounais : en Afrique " pas vu, pas pris ", devient " pas vu, pas tué ".

Lors de cet échange scolaire, avant notre départ pour le Cameroun, nos correspondants Africains devaient peindre à la bombe une fresque représentant leur culture sur le mur du préau de notre lycée. En retour, nous devions peindre un mur de leur village au Cameroun pour témoigner de l'amitié entre les deux pays.

Avec des bombes de peintures.

Arrivés en Afrique, un gamin du village avait juste décidé que ce serait drôle de faucher une ; la bombe de peinture bleue avait disparu. Un de mes potes avait pointé du doigts l'adolescent Africain qui avait manipulé la bombe bleue en dernier et crié :

" Hé ! c'est lui ! C'est lui, qui l'a volée ! "

En France, vous criez " au feu ! " pour quérir de l'aide en cas d'agression.

En Afrique, vous criez " au voleur ", si vous voulez voir mourir quelqu'un.

Au mieux, vous vous en tirez avec des explications et un passage à tabac. Au pire, avec un passage à tabac, puis un bidon d'essence sur la tronche. Ensuite tout le monde renifle à quel point la chair humaine calcinée a l'odeur du bacon frit au petit matin.

En France, on oublie souvent que l'impunité est parfois pire que la punition.

Pas vu pas pris.

C'est ce que doit ressentir mon voleur de piles.

L'entrejambe alourdie, il se dirige vers le rayon des cosmétiques pour homme. Je pousse mon caddy à sa suite. Au rayon cosmétique, mon voleur dissimule dans son slip un paquet de lames de rasoir jetables. Des Gilette Mach 3. Les plus chères. C'est vrai, Raphaël Nadal les utilise à la télé ; mais quand même, voler des lames à ce prix là, c'est du vol.

Mon voleur continue son parcours funèbre. Cadavre ambulant, il se dirige vers le rayon vaisselle où il dissimule dans les manches de son ample parka deux paires de couverts de table même pas jolis.

Ce mec est un pervers.

Doublé d'un idiot : son slip va sonner à la sortie.

Il n'y a pas de détecteur antivol sur les barquettes de viande de canard au rayon boucherie. Mais il y en a sur les piles et les lames de rasoirs. Allez savoir pourquoi les hipsters sont plus punis que les viandards.

Ça me ramène loin en arrière, bien avant mon voyage d'échange scolaire avec l'Afrique, mais...

Quand j'étais enfant mon père et moi, on éventrait des canards. Les canards n'avaient rien volé, eux. Aucune piles LR6 planquées dans le slip. C'est ça le plus drôle : les canards étaient innocents. Nous partions aux aurores ces dimanches-là, Papa et moi. Bottés de caoutchouc et bâchés de vert camouflage, fusil sur l'épaule. Les bois derrière notre ferme bordaient un étang. Au mois de septembre, à l'approche du plan d'eau, le plumage vert d'eau des canards était griffé de brume blanche et mon père disait : " chut " ; son index formait une croix contre sa moustache. Je l'observais d'en bas, les narines humides de brume. La lourdeur du fusil sur mon épaule me plantait presque dans le permafrost boueux des bois. Une bouture de jeune éventreur de canards innocents. En silence, Papa épaulait son fusil, visait entre les replis de l'écharpe de brume blanche et tirait. Puis Flika, notre chienne Kortal, plongeait dans la marre, plantait ses crocs dans le ventre du volatile mort, et rapportait dans sa gueule le cadavre de l'oiseau sur la berge.

A notre manière, nous étions des voleurs.

On rentrait sans culpabilité avec une vie dérobée à Dieu dans la besace. Papa déplumait le cadavre de ses grandes mains-battoirs à l'arrière de la ferme à l'aide d'une lame qui aurait pu passer pour un sabre de samouraï pour enfant, il l'éventrait. Puis je l'aidais à vider les viscères du ventre du mort.

Nous n'avons jamais été punis pour cela.

Pas vu, pas pris.

Mais un jour, il faut bien que justice soit faite.

En Afrique, le village entier s'était attroupé autour de l'adolescent voleur de peinture. Aussi vite qu'un essaim d'abeilles en ordre de bataille. Avant de recevoir la première pierre, l'adolescent pleurait déjà. Il tremblait. Et nous on se marrait à cause de la nouveauté. Au début. Avant le premier coup de bâton. Avant que le chef du village se pointe face à l'adolescent avec une lame émoussée plus longue que celle de mon père éventreur de canard.

Je suis mon voleur de piles au rayon vaisselle, et je choisis la meilleure lame à viande sur le présentoir. Un tranche-lard de vingt centimètres en acier. 109,90 Euros. De quoi éventrer mille canards sans réaffuter le tranchant. Je place le couteau dans mon caddy et file mon voleur vers la sortie du supermarché. Au cas où le portique anti-vol ne sonnerait pas. Au cas où les gars de la télésurveillance surferaient sur Facebook avec un jambon beurre au lieu de regarder leurs écrans. Ou si par hasard, ces gardes chiourmes de la sécurité  volaient leur patron en dégustant en toute impunité une barquette microondable de canard au poivre vert au lieu de simplement faire leur boulot.

Mon voleur de piles se trouve à quatre enjambées du portique de sécurité du supermarché.

Nadal et les lapins Duracell le mènent inexorablement à sa perte. Son slip va sonner dans quatre inspirations.

Trois.

Je ramasse le couteau de boucher dans mon caddy. Je ne suis plus très loin. Le bras de la justice va s'abattre.

Deux.

Je dissimule la lame dans la ceinture de mon froc. Dans le dos. La lame est glacée contre mes fesses. Glacée à éventrer des canards. Ou n'importe quoi d'autre.

Un.

Mon voleur ralentit à l'approche des tenailles antivol. Le vigile lui jette un regard à assommer un éléphant.

J'abandonne mon caddy et j'accélère pour parvenir à hauteur du voleur. Ses piles, ses lames Nadal, ses couverts pas beaux, et moi et mon schlass dévideur de canard  nous passons à l'unisson le portillon antivol.

La lame jaillit de l'arrière de mon pantalon et miroite sous l'éclairage cru des néons. Et je cris :

" Hé ! "

Au Cameroun, le froc de l'adolescent voleur de peinture avait viré plus foncé à l'entrejambe. Son visage et ses bras saignaient des pierres vengeresses balancées par les enfants, les femmes et les vieux du village. Les hommes lui filaient des coups de bâtons dans les côtes, c'était plus viril. Le chef du village pointait sa lame rouillée sous sa gorge tremblante. Nous, on avait jamais vu de meurtre en direct. On transpirait, fascinés, les mains maculées du cadeau-souvenir que nous étions en train de peindre à la bombe sur le mur du village.

Et mon ami avait crié :

" Hé ! "

Face à l'adolescent voleur de peinture qui tremblait, les biceps saillants du chef de village semblaient être le prolongement vengeur de sa lame tournoyante. Mon ami s'était interposé. Face au chef du village :

" Arrêtez ! Nous lui avons donné, cette bombe de peinture bleu. Elle est à lui. Ne le punissez pas. Il n'a rien volé ! "

Zéro.

L'alarme du portique antivol retentit.

Les mains en l'air, j'exhibe le couteau volé au yeux du vigile. Mon voleur de piles sourit et s'éloigne d'un pas lent et nonchalant vers la sortie du magasin. Son butin dans le slip. Le colosse de la sécurité avec son oreillette, la main en étau autour de mon biceps, me prie de monter dans le bureau à l'étage avec lui.

Le jour de notre départ du Cameroun, nous faisions nos bagages et la bombe de peinture bleu avait roulé hors de mon sac à dos devant mon ami. Il avait dit :

" C'était toi qui l'avais volée, fumier ? "

A l'étage, le vigile me pousse dans le bureau du responsable de la sécurité du supermarché, sourire en coin.

Et enfin, bientôt justice sera faite.

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