Comme un lundi

Xavier Reusser

Lundi, 9h du matin. Je gare ma voiture sur l'une des nombreuses places libres du parking du supermarché Casino du centre commercial Cap Sud à Avignon. Voilà l'un des principaux avantages du métier de musicien. Le lundi matin. Quand la plupart des gens bougonnent devant la machine à café du bureau, j'ai tout loisir de choisir mes capsules de Senseo. En revanche, lorsqu'ils se pressent dans le rayon Vins et spiritueux le samedi à 17h pour peaufiner la préparation de leur soirée, je charge ma sono dans la voiture...


Mais revenons à lundi...

À cette heure matinale au Casino, la moyenne d'âge des clients est inversement proportionnelle à leur densité au mètre carré. Pour parler clairement, peu de clients, beaucoup de vieux. J'ai beau approcher tranquillement de la quarantaine, dans ces conditions, je ne passe pas inaperçu, d'autant moins que mon allure générale du lundi n'inspire pas forcément la confiance chez la ménagère de plus de 70 ans. Comme j'ai travaillé le samedi, mais pas le dimanche, je porte une barbe de deux jours. Et puisque j'ai travaillé tard le samedi, et que j'ai des enfants qui limitent à la fois mes envies et mes potentialités de grasse matinée le lendemain, mes yeux sont ornés de cernes conséquents. Si l'on mélange barbe, cernes et "jeunesse" chez un client du lundi matin, on comprend alors mieux la suspicion qui suinte souvent dans les débuts de cataracte de mes camarades consommateurs lorsque j'arrive au supermarché. En vrais fans de Derrick et du journal de 13h de TF1, ils remarquent rapidement les similitudes entre mon profil et celui du braqueur-violeur des LIDL des Yvelines... Dans ces conditions, pourquoi aller faire mes courses un lundi matin à 9h, me direz-vous ? Parce qu'une fois levé, lavé, habillé, nourri (et les enfants levés, lavés, habillés et nourris en parallèle), une fois ma fille aînée déposée à l'école, une fois vivifié par la fraîcheur matinale de la fin octobre, plutôt que d'aller me recoucher en quête d'un hypothétique sommeil, je préfère me débarrasser de la corvée du supermarché à une heure où l'attente en caisse sera réduite.


Mais ce lundi est différent. Je suis rentré plus tard que d'habitude samedi, je me suis réveillé plus tôt que d'habitude dimanche. Je suis fatigué. Et quand je suis fatigué, je manque de patience. Devant la file de caddies disponibles sur le parking, j'attends calmement qu'une vieille dame trouve un jeton dans son sac. Calmement en apparence seulement. Intérieurement je bous et j'ai des flashes où je me vois l'attraper violemment par les cheveux pour l'écarter de mon chemin. C'est absurde, à son âge, il est probable qu'elle porte une perruque. Indifférente à mes pulsions, elle vide littéralement son porte-monnaie, qui ne contient que des pièces d'un euro et des jetons à l'effigie d'autres centres commerciaux, puis classe et répertorie le tout avant de dénicher LE jeton Casino et d'essayer de l'insérer à côté de la fente. Je suis fatigué. Je presse délicatement son avant-bras droit, permettez-moi de vous aider, madame, je m'empare du jeton, libère le chariot et prend congé d'un sourire crispé, je vous souhaite une agréable journée.


La première allée d'un supermarché est toujours celle où l'on ne trouve rien de ce qu'on est venu acheter. Mais comme c'est un passage obligatoire pour accéder aux produits que l'on convoite, elle est remplie de tout ce que le directeur de magasin espère fourguer en supplément du caddie standard. Ça commence par le matériel informatique et audiovisuel. Soit des marques appartenant à la même enseigne que le supermarché, mais vous achèteriez un ordinateur portable "Nos régions ont du talent" ou une télévision "Pouce", vous ? Soit de "vraies" marques, mais à des tarifs bien plus élevés que chez la concurrence spécialisée. Aucun intérêt. On continue par la "Folle quinzaine" des promotions. Un énorme panneau fluorescent vante l'économie de 5 centimes sur les céréales de blé soufflé si on en achète 5 boîtes (à noter que si ces 5 paquets sont en promotion, leur date limite de consommation est dans 3 jours). Puis enfin, on doit traverser le rayon des objets en vrac à un euro qui ne servent à rien : un découpe-tomate en quartiers, un adaptateur pour prises électriques Niger-Canada, une boîte de 6 tournevis testeurs et la ceinture qui permet de toujours les porter sur soi. Objets inutiles, mais qui semblent trouver leur clientèle le lundi matin : les vieux. C'est à ce moment qu'il me faut affronter leurs regards inquisiteurs, entre curiosité et mépris, incompréhension et apathie.


Il m'est arrivé de traverser ce même rayon d'autres lundis à 9h, mais en période de vacances scolaires, et donc accompagné de ma fille, assise dans le chariot. Et là, les regards n'exprimaient aucune agressivité. Cerné et mal rasé, mais visiblement transfiguré par la présence d'un enfant, je suscitais l'attendrissement, têtes inclinées à 45 degrés et sourires bienveillants. Je ne suis pas sûr de préférer les vacances scolaires cependant. Plus que des regards, ces jours-là, nous avons dû affronter des questions, elle a quel âge cette petite ? elle est bien grande, et tu t'appelles comment ? tu n'es pas à l'école aujourd'hui ? Puis nous avons été molestés. Dès qu'elle est en présence d'un enfant, une personne âgée semble perdre toute capacité de retenue de contact physique. Il faut qu'elle touche, qu'elle palpe. Dans le meilleur des cas, elle caresse une joue, dans le pire, elle la pince. Avec les questions d'usage sus-mentionnées en prime. L'enfant doit répondre à des inconnus, se laisser tripoter, et le père doit sourire poliment et protéger sa fille en écourtant la communication, mais sans trop vexer la pauvre petite vieille qui ne voit plus ses petits-enfants parce que vous comprenez, leur mère, elle ne s'est jamais bien entendu avec moi, elle a complètement retourné leur père, qui est un brave garçon au demeurant, mais qui ne se rend pas compte qu'il est manipulé. Et puis les enfants, leur mère les monte contre leur grand-mère alors ils ne veulent plus venir de toute façon, ah c'est pas facile tout les jours... J'aimerais un jour avoir le courage dans cette situation de pincer gentiment la joue de la vieille, de lui demander son âge et si elle n'a pas loto à la maison de retraite aujourd'hui...

Fermeture de la parenthèse, ce lundi, les enfants sont à l'école, les vieux me toisent sans me pincer la joue alors que je traverse leur territoire.


Je suis fatigué. Et quand je suis fatigué, j'ai du mal à prendre les décisions. J'hésite entre les anti-mites en sachet à laisser dans un tiroir, ou à suspendre sur une tringle. J'hésite... Plus j'hésite, plus je me trouve minable d'être incapable de choisir, plus je me méprise, et plus je suis fatigué... et plus j'hésite. Et je prends les deux. J'hésite entre la crème entière liquide, celle à 20% de matières grasses et la crème fraîche. Et je choisis la crème entière en me disant que je repasserai devant tout à l'heure en revenant du fromage, et que je pourrai changer d'avis à ce moment-là.


Puis j'arrive au rayon Hygiène et beauté. Et j'hésite entre des dentifrices soin blancheur ou haleine durablement fraîche. J'ai beau me brosser les dents depuis longtemps avec des soins blancheurs, je ne note pas de changement, je garde mes dents jaunes. Pourtant je ne peux m'empêcher d'y croire. Et puis celui-là est nouveau, ils ont même intégré à l'emballage un panel de couleurs pour vérifier l'évolution du blanchiment jour après jour. D'un autre côté, l'haleine c'est important... Je vais sûrement finir par acheter les deux. Mais lequel utiliserai-je ? Les deux. Oui, mais si pour avoir des effets visibles sur la blancheur, il fallait se brosser régulièrement les dents avec le spécial blancheur ? Après chaque repas ? En ne l'utilisant qu'une fois sur deux, je perdrais le bénéfice du soin blancheur. Le degré d'assiduité requis n'est pas précisé sur le paquet. "Résultats visibles en un mois." OK mais à quelle fréquence de brossage ? Ou alors, je pourrais me brosser les dents deux fois après chaque repas, une fois pour la blancheur, une fois pour l'haleine. Mais je me connais, je ne me donne pas deux jours avant d'arrêter. Alors, blancheur ou haleine ?


Je suis tiré de mon dilemme par une voix guillerette, juste de l'autre côté du présentoir. Un client (vieux forcément) en aborde un autre (vieux aussi bien entendu).


«Roger ! Ça me fait tellement plaisir de te voir, ça fait une paie !

– Ah ! Victor ! En effet, ça remonte un peu !»


Au ton de leurs voix, on comprend tout de suite que Victor ne serait pas le premier choix de Roger pour l'accompagner vivre sur une île déserte. La réciproque semble plus envisageable cependant.


Roger poursuit :

«Comment va Josy ?

– Pas mal, pas mal... Enfin, elle est à l'hosto, là. Tu sais la chimio...

– Oh non ! Elle a un cancer ?

– Non, elle a décidé d'une chimiothérapie juste au cas où, en prévention si tu veux... Bien sûr qu'elle a un cancer, je t'en ai parlé le mois dernier, à la boucherie ! C'est la fin du cancer du sein gauche, le droit est parti depuis longtemps... Mais les toubibs ont bon espoir, ça devrait passer.

– Et elle ne souffre pas trop ? Tu n'es pas avec elle ?

– Je préfère l'attendre à la maison... Avec son caractère de chien, je laisse les infirmières se démerder, moi je profite de ma journée !»


Intrigué, je ne peux m'empêcher de jeter un regard par dessus mes dentifrices. Victor est le parfait stéréotype du petit vieux du lundi matin : environ 70 ans, voûté, une canne canalise le tremblement de sa main droite, tandis que la gauche est crispée sur un chariot de marché de vieux, les increvables, recouverts du traditionnel tissu écossais si terne. Je n'ose imaginer le montant des dessous de table qui ont dû transiter pour que le fabricant de ce tissu obtienne le monopole de la couverture des caddies de vieux. Et son soulagement une fois le deal conclu. Où aurait-il pu écouler un motif pareil autrement ? Peut-être dans des stores extérieurs ? Bref. Victor porte de grosses lunettes de soleil au verre jaune pas vraiment opaque. Elles lui mangent le visage du milieu du front aux ailes du nez, qui déverse une quantité phénoménale de poils en touffes luxuriantes. À se demander comment il peut encore respirer. Même pilosité dans les oreilles, avec au moins l'avantage de camoufler un peu son appareil auditif. Il porte un magnifique pantalon de velours côtelé sans aucune forme mais avec une tache de sauce (?) au niveau de la braguette, ouverte bien entendu. Ce matin, il est sorti en pantoufles. Oubli exceptionnel ou choix quotidien délibéré de privilégier le confort au style ? En tout cas, si j'en crois la couche de crasse qui les recouvrent, ce n'est pas la première fois que ces chaussons goûtent le parfum enivrant du monde extérieur. Victor, c'est le grand chelem du mauvais goût. Avec une légère entorse cependant : le motif de sa casquette subtilement et fortuitement assorti à celui de son chariot. Le motif seulement, pas les couleurs.


Il reprend :

«C'est bien, tu tiens le choc... Moi, tu sais, ça a été dur, quand ma Yvonne est partie l'an dernier. C'est pas qu'on parlait tant que ça, mais 42 ans de vie commune, ça donne des habitudes. Et puis, les repas, seul, je crois que c'est le pire... Elle était bonne cuisinière tu sais, elle avait une recette de pot-au-feu –

– Fameuse, oui, je sais, avec son ingrédient secret qui faisait la différence et qu'elle ne voulait pas révéler, alors qu'on savait tous qu'elle y fichait du sucre dans sa marmite, oui, oui je sais !

– Une femme remarquable, et le cœur sur la main avec ça...»


Là, Roger se met à bouger les lèvres en mimant la logorrhée de Victor. Ce faisant, il tourne la tête et nos regards se croisent. Je réponds à sa plaisanterie solitaire en ébauchant un sourire, l'amorce d'une complicité. Il referme la bouche, me fixe intensément. Son regard me transperce, j'ai froid et je sens mes joues s'empourprer. Après quelques secondes interminables de jauge visuelle et ma liquéfaction absolue, il se retourne lentement vers Victor qui ne s'est rendu compte de rien et continue de s'épancher : «Faut avouer qu'on roulait pas sur l'or, on n'était pas Jésus (sic) alors ce rôti, on lui a fait honneur, crois-moi...»


Le contraste physique entre mes deux vieux est saisissant. Quand Victor se tient courbé, en amorce de son retour prochain et inéluctable à la terre, Roger, droit comme un i, défie les années et la pesanteur. Aucune place pour le moindre laisser-aller dans sa silhouette d'octogénaire. Ses cheveux sont coupés courts, il est rasé de près. Sur ses chaussures cirées, il porte un pantalon de flanelle noire, longueur et pli impeccables, et une veste assortie, dont la coupe fleure le sur-mesure. Sa chemise blanche est parfaitement repassée, les deux derniers boutons ouverts, effet faussement négligé assuré. Il est grand, très grand. Victor, qui continue de parler, lui rend facilement une tête, deux si l'on prend en compte l'angle de son dos.


«...un chauffe-eau de même pas deux ans ! Alors mon petit plombier m'a proposé une pompe à chaleur. C'est un peu cher à l'achat, mais une fois amortie, dans dix ans, j'y gagnerai...

– Bon, Victor, désolé, je vais devoir y aller, moi...

– Oui, oui, bien sûr, je ne veux pas te retarder. Bien des choses à Josy surtout... Mais au fait, tu as vu ces jeunes qui traînent devant l'arrêt de bus depuis une semaine ? Je ne sais pas toi, mais moi, je n'ose plus sortir de la maison. On a beau dire, on ne se sent plus en sécurité. Et qu'est-ce qu'ils font, assis là, toute la journée ? Rien... Drôle de génération, vraiment...»


Pour la première fois, Roger semble céder du terrain à la lassitude. Imperceptiblement, ses traits se sont creusés. Son regard se trouble et va se perdre loin, très loin, bien au-dessus de la tête de Victor, au-delà du rayon textile, au delà des caisses automatiques, du parking et de la station service, au-delà du lundi matin et du XXIè siècle. Et je suis pris dans son sillage, entraîné au large à mon tour.


Nous sommes arrachés de cette torpeur par le silence. Victor s'est tu. Il attend visiblement une réponse de Roger qui n'écoutait plus. L'instant d'après, il redémarre : «Et tu achètes quoi de beau aujourd'hui ?»

Hagard, Roger hésite. Il observe le rayon et les produits tout autour de lui. Il se fixe finalement sur les pansements.

«Du mercurochrome, oui, du mercurochrome !

– Ah, les petits-enfants arrivent alors ! Pour les vacances ?

– Euh non, du mercurochrome, juste au cas où...»


Il tourne la tête vers moi de nouveau. Instinctivement, je me raidis et essaie d'afficher un air impassible et un regard ferme. Mais cette fois, plus aucun défi dans ses yeux. Il a l'air perdu, balloté, il cherche une bouée. Mais pas moi, non, mon vieux. Fallait pas faire le fier tout à l'heure. Débrouille-toi avec ton copain et ta vie. Tu voudrais que je te plaignes, que je te soutiennes ? OK, tu es vieux, ta femme a un cancer, la conversation de tes potes est insipide et tu t'emmerdes tellement dans la vie que tu es dans un supermarché un lundi matin à 9h. Mais, franchement, après ton numéro d'il y a quelques minutes, pas envie. Tu te fous de la gueule de ton ami dans son dos, et tu me snobes en prime ? Tu t'es cru supérieur à tout le monde et d'un coup, comme tu reprends la vacuité de ta vie en pleine poire, tu mendies un peu d'empathie ? Trop tard, mec. Tu vas mourir d'ennui sous le débit de Victor. Ironique, non ? Faut le reconnaître, tu as du style, ça dénote une certaine classe, vrai. À en voir ton allure, je me doute que ta vie a dû être passionnante. L'après-guerre, les restrictions, la reconstruction, l'armée, les voyages, les colonies, les femmes, les opportunités, l'argent, un vrai roman du siècle passé. C'est d'autant plus risible de finir ainsi, les journées rythmées par les rencontres fortuites avec les petits vieux dans les supermarchés. D'autant que dans le fond, tu aimes ça, j'en suis sûr. Tu as eu l'occasion plusieurs fois de t'esquiver, de laisser le pauvre Victor en plan. Mais non. Faut croire que tu l'aimes, ce rapport entre vous. Sa vieillesse, son ridicule, ses lieux communs te renvoient une jolie image de toi. Toi, tu vieillis bien, tu te tiens bien droit, tu prends soin de ton physique. Tu sais que tu ne peux plus être le roi du monde, alors tu te contentes de ta position de prince de la supérette. Tu es ridicule et pathétique.


Je pousse lentement mon caddie dans la direction des deux vieux, Victor regarde Roger et Roger ne me quitte pas des yeux, plein d'espoir. Je soutiens son regard, et à sa hauteur, au lieu de lui venir en aide et de le sortir des griffes de Victor, je lui décoche un sourire narquois, et me dirige vers la caisse. Après tant de défaites au goût amer, aujourd'hui, le supermarché Casino du centre commercial Cap Sud à Avignon est enfin le théâtre de ma plus belle victoire sur la dictature matinale du troisième âge.


Et j'ai choisi le soin blancheur.



* * *



Cela faisait trois mois que nous nous voyions clandestinement, Laura et moi. Nous avions depuis longtemps l'habitude de nous saluer lorsque je me rendais à la salle de sport et que je passais devant l'arrêt du bus 144. Elle attendait celui de 10h15, sagement assise sur le banc de plastique, jambes serrées, sac à main sur les cuisses. Et puis un jour, j'eus à me rendre en ville pour affaires, et je prenais place à mon tour dans l'abri de plexiglas. Il pleuvait. Une bruine humide et collante. Pas très forte, mais désagréable. Le ciel était uniformément gris, on aurait pu croire que la nuit allait bientôt tomber. Peu de temps après mon arrivée, elle apparut et s'assit à mes côtés. Après avoir échangé les politesses d'usage, pris et donné des nouvelles de nos époux respectifs, la conversation roula sur la littérature sud-américaine et nous nous découvrîmes nombre de points de convergence d'opinions. Au bout d'un certain temps, alors que nous nous étonnions de l'absence du bus, nous aperçûmes de concert une affichette avertissant les usagers d'un mouvement de grève des conducteurs de la compagnie pour le jour même. Nous rîmes de notre inattention et continuâmes malgré tout à deviser sur place jusqu'au milieu de l'après-midi. Puis, je l'invitai à déguster une pâtisserie rue Michelet et c'est sur le pas du salon de thé, en prenant congé, que nous nous embrassâmes pour la première fois, naturellement, comme si nos bouches s'étaient toujours connues.


A compter de ce jour, nous nous vîmes deux à trois fois par semaine, toujours en secret. Nous avions pour habitude de nous retrouver dans l'un ou l'autre de ces hôtels modernes, tout en plastique, où l'on pouvait réserver une chambre devant un automate, comme on retire de l'argent au distributeur.

Les bases de notre relation étaient évidentes, limpides et inaltérables. Il m'était impossible de quitter ma femme. Malade et affaiblie, elle aurait trop souffert d'une rupture, et moi aussi par ricochet. Et puis, il n'est pas dans ma nature de revenir sur mes engagements, surtout devant Dieu. Quant à Laura, de toute façon, elle aimait son mari au moins autant que ma compagnie, disait-elle. Elle n'aurait jamais envisagé de quitter le premier pour la deuxième. Et connaissant son Martin, je la comprenais. Dans d'autres circonstances, nous aurions d'ailleurs pu être amis.

En effet, peu après le début de nos entrevues clandestines, mon épouse avait également (bien que très différemment) sympathisé avec Laura en attendant le 144, et depuis, nous nous retrouvions régulièrement tous les quatre autour d'une table, chez eux ou chez nous. Je me délectais de ces dîners et conversations où Laura et moi tenions des propos anodins en surface mais lourds de sens souterrains.


Ce matin-là, ma femme était partie très tôt subir ses traitements médicaux et Martin visitait un quelconque théâtre militaire de la Grande Guerre avec l'association d'amateurs d'histoire qu'il présidait. Laura et moi avions la journée entière pour nous. J'avais réservé un restaurant étoilé pour le déjeuner, et une vraie chambre avec salle de bain et vue sur le parc dans un vrai hôtel avec room service pour l'après-midi. Un petit écrin gonflait la poche droite de ma veste. Pas de demande en mariage ou autre niaiserie post-adolescente en prévision, mais un simple présent, pour témoigner du bonheur de ce dernier trimestre.


Encore un dernier petit détail à régler et je serai totalement prêt pour Laura. Mais pour ça, il me fallait aller au supermarché.


Ah, les grandes surfaces le lundi matin... Un avant-goût du Purgatoire. Le retour des morts-vivants. Des vieux partout. J'aurais certes mauvaise grâce à critiquer qui que ce soit sur des critères d'âge, même en usant d'ironie, mais je ne goûte guère la compagnie de mes voisins d'étage dans la pyramide démographique. Après avoir partagé toute leur vie les mêmes embouteillages pour se rendre aux mêmes boulots, les mêmes plages aux mêmes périodes pour les mêmes vacances, et alors qu'ils ont enfin la possibilité de se démarquer les uns des autres, ils ne peuvent s'empêcher de partager les mêmes supermarchés aux mêmes heures. Mais surtout ils sont lents. Du choix du chariot – il m'est arrivé d'attendre plusieurs minutes qu'une vielle femme trouve la pièce qui lui convenait dans un porte-monnaie qui tintait comme le carillon de Chambéry – au passage en caisse – avec la validation des coupons de réduction et la sélection de la somme exacte au centime près – en passant par leur vitesse de marche réduite et leurs hésitations dans le choix des articles. Tout ceci pour acheter du mauvais vin en bouteilles plastiques, qu'ils boiront coupé avec de l'eau, ou une nouvelle paire de pantoufles, pour choisir le gigot d'agneau idoine une heure durant en prévision de dimanche, alors que de toute façon, ils ne pourront pas le mâcher, que personne ne viendra le partager avec eux, puisque les enfants décommanderont au dernier moment en prétextant une fièvre soudaine de la cadette, alors qu'en réalité leur gendre le beauf aura simplement eu la flemme après la dure soirée de la veille avec ses camarades du club de football, et puis aujourd'hui, c'est le retour de la H-Cup et il y a un petit Toulon-Castres juste après le Grand Prix de Formule 1... On ne devient pas vieux, c'est un état d'esprit qui s'entretient dès le début de la vie. Je ne le sais que trop bien, les vieux sont à la retraite, ils ont le temps. Mais non, le temps qu'il leur reste n'a jamais été aussi court, pourquoi diable ne se hâtent-ils pas de vivre enfin ?


Dieu merci, nous n'étions pas en période de vacances scolaires. Le seul avantage du lundi matin en supermarché, à mon avis, c'est l'absence d'enfant dans les rayons... et surtout de parents... Ils sont constamment en recherche de compliments sur leurs morveux. Il faut sourire, parler bêtement et caresser les joues des enfants pour faire plaisir aux parents, en leur disant que le petit est grand pour son âge. Pour me soulager, j'ai pris l'habitude de pincer les joues un peu plus fort que nécessaire. Le gamin, tout surpris, n'ose plus rien dire, la mère s'excuse de sa timidité et j'ai beau jeu de répondre que ce n'est rien... mais que de mon temps, on disait bonjour, merci et au revoir, et qu'on répondait aux questions... Immanquablement dans la foulée, la maman mortifiée se met à faire la morale au mioche et moi je savoure. Mais ce jour-là, pas d'enfant, et de toute façon, je n'avais pas le temps...


Je me dirigeai rapidement vers le rayon para-médical. Il me fallait absolument réapprovisionner mon stock de capotes anglaises en vue de la journée. Ah oui, évidemment, personne ne s'attend à ce qu'un couple de personnes âgées ait des relations sexuelles, encore moins en utilisant des condoms. Mais si avec Laura tout risque de grossesse semblait a priori écarté, nous n'avions pas envie pour autant de nous exposer à des maladies vénériennes. Après tout, nous trompions tous deux allègrement nos conjoints, il était envisageable qu'elle ait un autre amant. Ou moi. Ou Martin, ou Joséphine, même si cette dernière hypothèse était curieusement moins séduisante à mes yeux.


J'aurais pu, il est vrai, me fournir en pharmacie, mais j'habite le quartier depuis trente ans, et je suis connu dans toutes les officines des environs. Passé un certain âge, c'est tout juste si on ne vous propose pas une carte de fidélité à peine la porte d'une pharmacie franchie. Et entre mon épouse et moi, je peux dire sans trop exagérer que notre apothicaire attitré a vu son petit commerce devenir une activité florissante et diversifiée et son chiffre d'affaire augmenter régulièrement et sûrement au fur et à mesure que les affres de l'âge nous atteignaient : bas de contention, vaccins contre la grippe, produit de nettoyage des lunettes, stéradent...

Il n'est pas moins vrai que j'aurais pu acheter mes condoms au distributeur automatique. Mais ils proposent un choix limité en général, et si j'aime beaucoup les textures nervurées, Laura raffole du parfum groseille, deux modèles non proposés dans les machines. Le supermarché était ma seule alternative.


En ce lundi matin, j'hésitai donc devant le présentoir entre mes deux options – groseille, nervures, groseilles, nervures... – en me demandant si je n'allais pas finir par prendre les deux boîtes. Mais si Laura et moi opposons un réel démenti à l'image d'Épinal de la personne âgée à la libido disparue, il n'en demeure pas moins que nos capacités de récupération ne sont plus ce qu'elles furent par le passé. Inutile d'espérer une quelconque répétition de nos performances dans la même journée, d'autant que je ne dispose d'aucune aide médicamenteuse. Dans ces conditions, à quoi bon prendre les deux boîtes pour n'utiliser qu'un préservatif ? Pour la fois prochaine, peut-être ? Oui mais nos âges avancés et la proximité de la fin nous avaient conduits à des changements de stratégie dans nos vies de tous les jours. Par exemple, devant une assiette mixte, je ne commençais plus par manger tous les choux de Bruxelles pour finir sur la bonne note des frites-mayonnaise. Non, je me jetais sur les frites en espérant vivre assez longtemps pour en profiter jusqu'au bout, puis je jetais les choux... Chaque choix, chaque jour, était peut-être le dernier, d'où son importance... Ou alors, nous aurions pu commencer à la groseille pour conclure aux nervures ? Mais je ne savais pas si une fois lancés nous aurions le cœur de faire un arrêt aux stands... Et puis je répugnais à avoir beaucoup de préservatifs d'avance. A mon âge, je ne peux m'empêcher d'imaginer le pire. Et s'il venait à m'arriver quoique ce soit, je n'aimerais pas que Joséphine conserve comme dernière image de ses 45 années avec moi des guirlandes de condoms dans les poches de ma veste. Alors ? Groseilles ? Nervures ?


«Roger ! Ça me fait tellement plaisir de te voir, ça fait une paie !»


Victor... Oui, je ne l'avais pas vu depuis quelque temps en effet... Si longtemps pour être honnête que je le croyais mort, ou disparu dans les couloirs d'une maison de retraite ou d'un quelconque service de soins palliatifs et d'accompagnement des personnes en fin de vie. Nous avions siégé longtemps auparavant dans la même assemblée de co-propriétaires, et depuis lors, il m'avait pris en affection. Je n'aurais pas pu le qualifier de franchement désagréable, il avait toujours été de bonne compagnie, et puis sans être vraiment intéressant, il avait un bon fond. En revanche, avec les années, un système de vases communicants semblait s'être établi entre sa capacité d'écoute et son pouvoir de parole. Il continuait de ressasser avec un enthousiasme intact les mêmes anecdotes frelatées, sans se rendre compte que tout le quartier les connaissait par cœur. Il était gentil, posait des questions, mais ne retenait pas les réponses, il en profitait simplement pour embrayer sur ses sujets de prédilection : l'insécurité, la maladie, le veuvage. C'était le genre de type à me demander des nouvelles de ma femme longtemps après qu'elle sera partie.


Et voilà, il était lancé, impossible à interrompre. Je crois qu'il ne m'aurait pas écouté, même si je lui avais annoncé la fin de la diffusion d'Amour, gloire et beauté. Il déblatérait à tout-va, passant allègrement d'un sujet à un autre. Précisément le jour où chaque minute comptait. Laura m'attendait, il ne me manquait que mes préservatifs, que je ne pouvais décemment pas choisir devant Victor. Un juron silencieux se fraya un chemin à travers mes remontées de bile, jusqu'au bord de mes lèvres et je détournais la tête pour le libérer dans la lumière crue des néons du supermarché. Je croisai alors le regard d'un autre client, qui nous observait, Victor et moi.


Il devait approcher les 45 ans, mais était habillé comme s'il en avait 25 de moins. Un vieux chandail à capuche, avec des imprimés en anglais, un anorak usé, une casquette élimée qui ne camouflait pas les épis grisonnants de sa tignasse. Il n'avait sans doute pas eu le temps de prendre une douche ce matin, encore moins de se laver les cheveux. Évidemment, il n'était pas rasé, et la couleur cendre de ces cernes trahissait probablement une addiction aux stupéfiants plus qu'une fatigue passagère. Un olibrius pareil un lundi matin en grande surface... indubitablement un chômeur. Et pas pressé de retrouver un travail à en juger par son allure générale. J'ai toujours eu beaucoup de mal à respecter les personnes qui ne se respectent pas elles-mêmes, et la conduite de ce parasite n'allait pas m'y encourager davantage. A peine mon regard croisé qu'il se révéla incapable de le soutenir. Il rougit violemment, sa paupière gauche commença à trembloter et il baissa les yeux, puis les remonta fugacement avant d'abdiquer définitivement quand il réalisa que je le dévisageais encore. Quel jean-foutre ! Mais c'est en jetant un coup d'oeil au contenu de son chariot qu'il m'inspira vraiment du mépris. Tampons avec applicateur, dentifrice à la fraise, couches-culottes... Il était marié (ou plutôt en concubinage, ce genre de personne ne prend pas soin de régulariser sa situation de couple) et avait un enfant, peut-être plusieurs ! Que l'on soit irresponsable, je le déplore, mais après tout, chacun vit sa vie comme bon lui semble. Mais que l'on entraîne dans sa déchéance une famille entière, que l'on condamne de jeunes enfants à grandir dans un milieu où ils ne pourront jamais s'épanouir, qu'ils soient voués à une vie médiocre dès leur naissance, ça, je ne peux le supporter... Mieux vaudrait stériliser certaines personnes plutôt que de laisser propager leur inconséquence.


Et pendant tout ce temps, Victor poursuivait son monologue, imperturbable. A tout hasard, j'essayai de l'interrompre et d'écourter notre entrevue. Sans succès, il embraya sur les jeunes qui restaient assis à longueur de journée à l'arrêt du 144 et qui refaisaient leur monde. Selon lui, ils menaçaient la tranquillité de tout le voisinage. De mon point de vue, et peut-être parce que cet abribus était le lieu de ma rencontre avec Laura, je trouvais plutôt positif que des endroits improbables deviennent les nouveaux théâtres du lien social. D'autant que les gamins assis là n'étaient certainement pas des plus méchants. Laura me racontait qu'à chaque fois qu'elle arrivait, ils se levaient pour la laisser s'asseoir et écrasaient leurs mégots afin de ne pas l'importuner. Victor avait oublié sans doute la sensation de la jeunesse. Le sang qui coulait vite dans les veines et le cœur qui battait fort. Chaque sentiment était frais et nouveau, à la fois douloureux, angoissant et enthousiasmant. Le monde et la vie n'attendaient que nous pour être conquis. Et le temps passait différemment aussi. Il était à la fois beaucoup plus rapide et plus dilaté. Nous avions le temps, sans pourtant en avoir à perdre. Et surtout nous avions besoin de partager certaines conversations futiles entre nous. Comme pour exorciser l'inconnu qui nous guettait. Comme ceux de l'abribus, nous aimions nous retrouver, nous ne faisions pas de mal, mais l'effet de groupe et notre oisiveté apparente angoissait les plus âgés. Victor craignait les jeunes en survêtement, et nos parents avaient peur de nos jeans... C'est peut-être ça la vieillesse, juger rapidement et lapidairement, uniquement sur la différence. Victor était vieux, dans son corps, mais surtout dans son esprit.


Je ne pus m'empêcher de tourner la tête dans la direction du chômeur, pour voir s'il était toujours là. Il n'était pas parti et continuait de me dévisager. Mais son expression avait changé. Sa timidité, son air de pauvre victime trop timide et déstabilisée avaient laissé place à une détermination certaine, un défi. Avec son menton relevé et sa moue boudeuse, il ne lui manquait plus que les larmes dans les yeux pour évoquer un enfant vexé, à qui son père vient de refuser un deuxième tour de manège. Il me fixait intensément, me toisait littéralement. Puis il mit son chariot en branle et, toujours sans me quitter des yeux, s'avança vers Victor et moi. A un mètre de nous, son visage se crispa. Ses pommettes remontèrent, ses lèvres se serrèrent, les commissures vers le bas. Je réalisai soudain qu'il essayait de me sourire. Un sourire de vieux gamin mortifié, qui tente désespérément de faire bonne figure, mais qui va se mettre à chialer sitôt la porte de sa chambre refermée. Ridicule et pathétique...


Au moment où il allait nous dépasser, sur une impulsion, j'attrapai un tube de gel lubrifiant anal, et sans que ni lui ni Victor ne s'en rende compte, le glissai dans la poche droite de sa parka.


En voyant mon chômeur s'éloigner, je riais intérieurement en imaginant son visage se décomposer devant les accusations angoissées de sa femme quand elle découvrirait le tube. Pauvre petite chose qui allait encore prendre un coup cinglant en plein visage sans comprendre pourquoi. Que voulez-vous, finalement certains sont nés pour être victimes...

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