Conte de Noël

fragon

La porte s'est une nouvelle fois refermée. L'appartement retombe dans le silence. Il vient de partir. Il a voulu négocier quelque chose. Je n'ai pas bien entendu.

La valise a valdingué sur le palier. Elle s'est ouverte en grand. Ses vêtements se sont éparpillés. Y a encore eu des larmes dans le couloir. Je ne comprends rien. Je me renferme dans mes murs. Ma chambre est une île. Casque vissé sur les oreilles.

Ma mère a jeté le chat. Il était apparu il y a trois semaines. En même temps que Lui. Les deux viennent de quitter la maison. Dans huit jours, c'est Noël et je n'attends rien. Ça fait des mois que je la vois pleurer dans la cuisine. Elle commence à me faire peur. Tout à l'heure, j'ai eu besoin de me rendre dans la salle de bains. Elle ne ferme pas à clé. Je ne l'avais pas entendue s'y glisser. Quand j'ai ouvert la porte, je l'ai surprise en train de se laver. Elle est maigre. Ses seins sont flasques, son ventre est ridé. Je crois qu'elle pèse moins de quarante kilos. Elle ne mange plus ou presque plus. Je vais sortir. Ça sera mieux. Je descends les escaliers. Je veux voir Marie. Je sais qu'elle compte sur moi. J'ai glissé deux clopes dans la poche de mon blouson. Je fume maintenant. On a mis pas mal de temps avant de s'habituer. On a dû un peu se forcer. Il fallait avaler la fumée. Ça brûlait, c'était dégueu. Mais je tiens bon. Deux ou trois par jour. C'est pas beaucoup, mais ça me détend.  On se met sur le balcon. La musique en sourdine. On ferme les yeux. On parle de ce qu'on sera plus tard.  On pense à nous. On projette nos rêves. Parfois je me contente de penser à moi. Parfois pas. Alors, je pense à Marie. Elle, je suis encore moins sûre de son avenir. Ses cheveux forment un véritable duvet. Ils repoussent doucement. Blonds, fins, soyeux. La chimio lui fait du bien, mais y a rien de garanti. Il y a quelque temps, j'ai mis un mot dans ma carte d'identité. J'ai décidé de lui donner mes organes au cas où il m'arriverait quelque chose. Mais c'est con, un jour je l'ai perdue. Je me demande si ce n'est pas elle qui l'a trouvée.  Je ne suis pas sûre de pouvoir faire quelque chose pour elle.  Je ne crois même pas qu'on puisse en faire plus pour moi.  Le mois dernier, on a fait un pacte. Désormais, je porte sa médaille de baptême. Elle a glissé ma gourmette à son minuscule poignet. Au lycée, ils pensent qu'on est ensemble. Je m'en fiche. Je les laisse penser ce qu'ils veulent.

Depuis la semaine dernière, Marie m'a donné une clé. Elle ouvre la porte d'en bas. Je n'ai plus besoin de sonner. À la maison, c'est devenu trop dur. À chaque fois qu'Il essaie de négocier, ça se termine mal. Je suis fatiguée. Je me demande même si je n'aimerais pas être un peu moins indifférente. Il est 18 heures. Une heure avant le repas. J'ai le temps de rester un peu. Je l'aime. Elle m'aime. On est deux à s'aimer. On se tient chaud. Parfois, je passe la nuit là-bas. On a  mis en place un code. Un torchon accroché au rebord de la fenêtre. Quand elle le voit, elle comprend tout de suite que ça chauffe. Le torchon brûle. Les portes claquent. Les hurlements trouent les murs. Je bats en retraite.

Marie m'accueille, ses bras minces ouverts comme les rayons du soleil.

Dans l'appartement, c'est la bohème. Ils sont cinq. La mère, trois grands frères et elle. Y a pas vraiment de père non plus. Les pièces sont en vrac. On ne range pas. Les lits et les matelas un peu partout. Pas de chambre pour les deux femmes. Elles dorment ensemble dans le salon.

La mère de Marie ne vaut pas mieux que la mienne. C'est une blonde décolorée larguée par son mec. Elle est un peu grosse, elle est plutôt moche. Un peu vulgaire même. Je ne sais pas si je lui plais. De toute façon, ça n'a pas d'importance. Elle n'existe pas. L'autre jour, elle m'a attirée dans un coin. Je n'avais pas envie de lui parler mais j'ai fait comme si ça m'intéressait. Elle m'a expliqué que je faisais du bien à sa fille. J'ai tendu l'oreille. Chaque fois qu'elle n'arrive plus à se lever, à cause de la douleur qui la ronge, il suffit que je sonne à l'interphone pour qu'elle se remette en mouvement. C'est sa mère qui le dit.

Je ferais tout pour la croire. Marie ne parle jamais de la maladie. Je l'accompagne parfois à l'Hôpital des Enfants. Je lui fais la conversation. C'est moche, gris et froid. On passe le temps.  Quand elle est apparue au début de l'année, j'ai dû la défendre. On se moquait d'elle. Avec son crâne lisse, sa dégaine masculine, il était difficile de savoir si elle était une fille ou un garçon. Le vilain petit canard, ils l'ont surnommée. Moi, elle m'a attirée tout de suite. Il me semblait qu'on avait quelque chose en commun.  

Je grimpe les étages à toute volée. Je n'aime pas les ascenseurs. Ils puent le plastique et les manteaux mal lavés. Je passe les paliers et je me fais des cuisses d'enfer. À chaque nouvelle étape, je souffle un peu plus fort. Six tours, j'en ai encore le tournis, mais je suis déjà devant la porte. Demain, Marie s'en va. Elle part voir son père. Quinze jours à Noël, quinze jours en été. C'est pas beaucoup, mais pour le peu qu'il s'occupe d'elle, c'est suffisant. Parfois, elle en parle quelques minutes en levant les yeux au ciel. La maison, la télé, la belle-mère et le dernier enfant. Il n'y a pas trop de place pour elle et pas plus pour ses frères. Si bien qu'elle accepte d'y aller de moins en moins souvent et surtout de moins en moins longtemps. Elle dit qu'elle n'a pas besoin de père, ses frères lui suffisent. Moi, je ne sais pas, j'ai une sœur mais c'est pas vraiment une sœur comme on aurait pu en espérer avoir une. Et puis pour mon père, je n'ai pas encore choisi si je le veux comme père ou pas. C'est un inconnu qui va et vient. Il n'aime plus ma mère. Je crois qu'il a quelqu'un dans sa vie depuis des années. Je m'en fous. J'ai jamais compté sur lui. Après le balcon, on a l'habitude de s'enfermer dans la salle de bains. Samedi, on a fait un raid en ville. Le jeu, c'est de remonter la rue et de piquer au moins un truc dans chaque boutique. Je ne réussis pas à tous les coups, mais je m'en sors plutôt bien. J'accumule mes achats au fond des tiroirs. Cartes postales, tubes de rouge, fard à paupières… Aujourd'hui, on prend notre temps et on se maquille. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, on reste dans le léger. On n'est pas fans de gothique. Ça ne colle pas avec ses cheveux de paille et moi, dès que je me mets les yeux charbon, j'ai un air de chien battu qui me désole. Le visage de Marie est fin, un peu masculin. Elle est menue. Il lui faut des heures pour avaler un pain au chocolat alors que je dois me freiner pour ne pas dévaster la poche qui en contient une dizaine. Chez moi il n'y en pas. Ma mère n'aime pas ça. Elle dit qu'elle n'a pas d'argent à perdre. Mais c'est pas pour autant qu'elle me ferait un gâteau. Elle ne sait pas cuisiner. Moi, si j'ai des gosses un jour, je me suis juré que les placards crouleraient sous tout ce qui est inutile. Et moins on en aura besoin et plus j'en mettrai, quitte à tout donner une fois ou deux l'an à tous les mômes du quartier.

3. Pour le moment, on en est sacrément loin. Je me contente de consommer tout ce qui passe à ma portée. C'est simple. Je ne suis pas difficile. Tout ce qui a deux jambes et deux bras pour me serrer me convient. A leur âge, une fille qui s'offre, c'est une chance qui ne se produit pas souvent.. Une fois que je me lance, les séduire devient un jeu d'enfant. Je conclus vite fait et je tiens une semaine. Après je renonce et je les préviens que je n'irai pas au-delà.  Jusqu'à aujourd'hui y en a pas un qui s'en est plaint. Ils ont ce qu'ils veulent. Et sept ou huit jours, pour eux c'est bien. Pour moi, c'est suffisant pour en avoir assez de leurs mains qui se baladent là où je n'en ai plus envie.  Du coup, j'ai entamé une liste. Je l'ai décorée à ma façon. C'est joli. J'inscris leur prénom et leur âge. Je fais des fleurs et j'entoure le tout d'arabesques. Je l'ai cachée dans une vieille boîte à bonbons. Ça durera ce que ça durera. De toute façon, je ne souhaite pas qu'il y ait quelqu'un dans ma vie à part Marie. Pour être tout à fait honnête, il faut quand même que j'ajoute que les garçons qui me plaisent ne s'intéressent absolument pas à moi.

Ils sont nuls. Alors avec eux, j'instaure des rapports de force.  Ce que je préfère, ce sont les contacts frontaux. J'ai même acquis la réputation d'avoir une grande gueule. Quand on me cherche, je réponds. Je prends ma place là où j'ai envie de la prendre. Ils n'apprécient pas vraiment ça. Je crois que je leur fais peur. Je rêve d'une autre vie.

Marie, elle n'est pas comme moi. Elle aime bien les garçons. Parfois y a des grands qui sont attirés par elle. C'est normal, ce sont les copains de ses frères. Ils ont une façon différente de la voir. On se ressemble sur ce point eux et moi.

Pouvoir l'écouter parler, c'est un véritable bonheur. On sent tout de suite la maturité dans l'ombre de son physique de bébé attardé.  Tout est petit chez elle. Ses seins, ses hanches, son bassin. Elle doit enfiler du 34 alors que je passe mon temps à osciller entre le 40 et le 42. J'ai l'air obèse à côté d'elle. Dans les magasins pour mon âge, il n'y a rien qui me va. Derrière le rideau, j'entends ma mère qui désespère avec la vendeuse. Alors, moi, j'ai encore plus de mal à remonter la fermeture éclair de mon jean. Comment je pourrais me sentir bien avec ce qui se passe à la maison ? je mange comme quatre de tout et de n'importe quoi. Mon repas préféré c'est du pain, du beurre et du sel. Je ne contrôle pas grand-chose. Du coup, ces jours-ci, je grossis à vue d'œil. Marie et moi, quand on monte à deux sur son scooter, mieux vaut qu'elle se mette derrière autrement on a l'air de Laurel et Hardy. On est ridicules.  Dans les inconvénients majeurs, ajoutons qu'on ne peut pas même pas se prêter nos fringues. De toute façon, elle a déjà un style et moi je contente de porter ce qu'on daigne m'acheter. On ne me cède sur rien. Elle, c'est pas pareil. La maladie lui fait bénéficier d'une certaine indépendance. On l'écoute, on lui offre ce qu'elle désire, on la laisse faire ce qu'elle veut. Pas moi. Ma propre liberté se résume à traîner où bon me semble entre le repas du matin et le repas du soir. Ma mère bosse toute la journée et ma sœur se contrefiche de mon existence. Elle a sa vie à maintenir à flot. Personne ne s'inquiète de savoir ce que je fais, où je suis et avec qui je suis. La seule chose qu'on me demande, c'est d'être à l'heure aux repas.  D'ailleurs, faut que j'y aille. J'embrasse Marie dans le cou et je lui dis que je lui écrirai. Quinze jours, ça passera vite. Pourtant, sans bien comprendre pourquoi, j'ai peur qu'elle m'oublie. Elle me recopie son adresse sur un petit bout de papier. Je l'enfonce dans la poche de mon blouson et je lui fais un dernier baiser. Je file dans la cuisine pour dire au revoir à sa mère. Ses frères sont déjà partis par le train. Allez, je m'échappe. J'ai le cœur serré, mais pas envie qu'elle le sente. La porte claque, je dévale les escaliers à toute allure. Dehors, la nuit est tombée. Mon immeuble est à quelques mètres du sien. Sous mes pieds gelés, les graviers roulent de part et d'autre. J'ai le temps de sentir l'humidité s'infiltrer. Mes chaussures sont trouées aux jointures. Le collage n'a pas tenu. Ce sont des fausses. Pas d'argent pour m'en payer des vraies. Je lève le nez, cherchant à voir si ma mère est dans le salon. Les appartements sont éclairés. Ça clignote à tout va. Certains rebords croulent sous les guirlandes. Un ou deux Pères Noël en plastique rouge s'évertuent à tenter l'ascension de la façade. Je n'aime pas Noël.  Chez moi, le sapin est synthétique à cause des aiguilles de pin qui pourraient s'incruster dans la moquette tout aussi synthétique. Je réalise que le côté ouest est plongé dans l'ombre. Rien n'est allumé. J'accélère le pas.  Tout est humide. Quelques boules de houx font tache dans les recoins sous les balcons des premiers étages. Le rouge vif me rappelle la souffrance qui me picote le cœur ces temps-ci. J'ai un peu peur de ce que cachent les feuilles luisantes. Un dernier regard vers la cuisine de Marie et je m'engouffre dans le hall. Je grimpe les cinq paliers beaucoup plus lentement maintenant. En entrant dans l'appartement, pas un bruit. Il ne me faut pas longtemps pour comprendre qu'il n'y a personne. Ma sœur n'est pas rentrée non plus. Dans la chambre de ma mère, un mot. Elle est partie pour quelques jours. Je ne dois pas m'inquiéter. Elle nous appellera. C'est trop dur pour elle. Elle a laissé vingt euros à côté de la feuille griffonnée. Mon premier réflexe est de retourner chez Marie. Et puis, je m'affaisse contre le rebord du lit. Je ne sais pas ce que je ressens ou plutôt je ne veux pas le savoir. Le silence de l'appartement est un faux silence. De temps en temps, je perçois un frôlement de portes d'acier, c'est l'ascenseur qui s'ouvre sur un palier. Plus tard c'est un objet qui tombe et dont la chute est amortie par une moquette identique à la nôtre, une chasse d'eau qu'on tire et qui fait un bruit de chuintement exaspérant.

J'écoute. Je me concentre sur ces petits bruits qui retardent l'affolement dans lequel les adultes ont décidé malgré moi de me plonger.  J'aimerais être ailleurs. Un sentiment de honte s'insinue. Qui suis-je pour retourner voir Marie et lui demander de reporter son voyage ? Mes yeux fixent le téléphone sur la table de chevet. Maman va sûrement appeler. Elle aura changé d'avis. Elle ne peut pas me laisser ainsi. Je viens d'avoir quatorze ans. Ce n'est pas grand-chose quatorze ans quand on est à huit jours de Noël seule dans un appartement vide et qu'on ne sait pas si sa mère va revenir.

Mes genoux endoloris me rappellent qu'il est l'heure de manger. Il est bien plus tard que sept heures. Maman ne serait pas contente si elle était là. Elle aime la régularité et pouvoir se coucher tôt. Je me lève péniblement, agite les pieds dans tous les sens pour chasser les fourmis qui m'arrachent de petits cris. Je passe dans la cuisine. Dans le frigo, il y a peu de choses. Je trifouille sans trouver ce que je cherche. Une ration de sucre suffisante pour me réconforter. Avec tout le chambardement des dernières semaines, ma mère ne prend même plus la peine de faire des courses. Elle mange sur le pouce et en arrive à oublier que nous existons. Elle achète des soupes en pack de six. C'est facile, pas cher, ça nourrit dans demander d'effort. Quelques pâtes réchauffées et le tour est joué. Je me demande depuis quand nous n'avons pas fait un véritable repas. Un repas familial. Familial ? Quelle arnaque, ça fait longtemps que je n'ai plus de famille. Je déglutis. C'est douloureux. Le frigo me donne froid. Ici, entre les murs, il n'y a que maman et moi. Ma sœur ne vit presque plus avec nous. Elle a un copain, elle est majeure et regarde tout cela de très loin. Je crois qu'elle s'en fiche. Le peu que nous échangeons se résume à des cris ou des insultes. L'autre soir, dans une se ses crises, elle m'a traînée par les cheveux sur toute la longueur du couloir. Je la déteste.  Maman ne peut pas me laisser. Elle ne peut pas vivre sans moi. Nous sommes seules à compter. Je continue mes recherches. La plupart du temps, je me contente de ce que maman nous prépare. Quand elle y pense et quand elle est là. Les horaires de l'hôpital font qu'on ne passe plus beaucoup de moments ensemble. Avant les vagues, elle ne travaillait pas. C'est mon père qui l'a forcée à travailler. J'ai compris peu à peu pourquoi il insistait tant.  Parfois au moment où elle rentre, je suis déjà couchée et quand je pars, elle dort encore après avoir veillé tard en fixant bêtement l'écran bleu de la télé. Et puis, aussi, je mange à la cantine. Je saisis une tranche de jambon dans une feuille de papier alu, un reste de riz et deux oranges au fond du bac à légumes. J'enfourne le tout en deux minutes sans me donner la peine de réchauffer les aliments.

Je tourne en rond. La douleur qui m'attrape les tripes et les fera se tordre n'est pas installée. Je fais ma maline et poursuis ma fouille méthodique. Au-dessus de la table rouge, le placard est presque vide. Entre les bols du petit-déjeuner, je trouve un paquet de thé Lipton, des sachets de sucre récupérés à la cafétéria de l'hôpital dans lequel ma mère est aide soignante. C'est toujours ça d'économisé, elle dit parfois en agitant le petit rectangle blanc au-devant des rares invités qui franchissent le seuil de l'appartement.

Je retourne dans le frigo et je me sers un peu de lait. Je ferais n'importe quoi pour avoir un truc énorme à me mettre dans le ventre, quitte à en mourir étouffée. Heureusement, il me reste les cigarettes que Marie m'a filées avant de partir. Elle n'a pas très envie que son père sache qu'elle fume. Le tabac et la maladie, c'est pas un truc qui colle pour lui. 

J'en allume une et je m'affale dans le canapé du salon. Tout est moche dans cet appartement. Les vieilles fausses reproductions d'œuvre d'art, les quelques photos de famille qui montrent des visages et des vies que je ne connais pas, les bibelots derrière les portes vitrées du meuble du salon. C'est le passé de ma mère, le passé envolé. Volé tout court. Ma mère n'a pas eu de chance. Marie s'est fait choper par la maladie. Je ne crois pas qu'on puisse dire que c'est ce qu'on appelle avoir de la chance. Moi, dans tout ça, je me dis que je n'ai aucune raison de me plaindre. Je ne suis pas malade et personne ne m'a encore abandonnée. Enfin, personne jusqu'à aujourd'hui.

Je n'ai jamais été trop sûre de savoir ce qu'on appelle la chance. Est-ce que venir au monde, c'est une forme de chance ? À la télé, parfois, je vois des groupes qui manifestent pour le droit à la vie. Ils abordent des pancartes sur lesquelles on voit des fœtus déjà formés. Il y a des bulles sur les pancartes avec des slogans. Ça me donne mal au cœur. Ça devrait être interdit de montrer ça. La vie, c'est quelque chose de secret. On doit pouvoir choisir. Je n'ai pas demandé à venir au monde. Le monde me dégoûte. Il n'est qu'une succession de coups bas et de trahisons. 

Il est onze heures maintenant. J'ai fumé toutes les cigarettes. Marie doit dormir. Je l'imagine allongée à côté de sa mère. Sa mère, elle, qui ne la quitte jamais. Sa mère qui l'enveloppe d'une douce chaleur et qui la protège contre vents et marées. Je pense à leurs corps peut-être enlacés. J'ai un peu froid. Je glisse ma main au fond de la poche. L'adresse et le numéro de téléphone sont là, tout à la fois précieux et coupants comme des rasoirs.

Je ne me fais plus d'illusions. Je sais bien que je n'appartiens pas vraiment au monde de Marie. Je crois que je représente une chose utile, pratique et ludique. Je ne suis pas de la famille. Quand on m'emmène, c'est presque comme si on sortait un petit animal familier. Doux au toucher et qui ne salit pas. Je reste la copine. Rien d'autre. Et je ne serai jamais rien d'autre. Tout l'amour que je lui porte pourrait s'avérer un jour très encombrant. Il suffirait qu'une personne aime Marie encore plus fort que moi ou que Marie décide d'aimer quelqu'un d'autre tout simplement. C'est comme ça, l'amour.  Ça va, ça vient. On bazarde à tout va. C'est comme une espèce d'instinct de survie. Toutes les pubs le disent. La vie est trop courte pour s'habiller triste. Ils devraient préciser pour vivre triste ou pour aimer triste. Maman ne m'aime plus puisqu'elle est partie. Maman n'a plus besoin de moi maintenant que papa est parti. Me voilà désormais en trop partout.

Je file dans ma chambre. Inutile que j'attende ce qui ne viendra pas. Il faut que je dorme. C'est mon instinct de survie personnel. Dormir avec un oreiller sur la tête. Ne rien entendre du monde et de ses souffrances. Ne rien entendre de mes propres souffrances.

Maman n'est plus là. Je sens qu'elle ne reviendra pas pour Noël. Marie non plus. Je ferme la porte à clé.  À double tour. J'ai jamais vraiment cru à la chance en fait.

Dans la cuisine, la gazinière brille doucement dans la pénombre de la pièce. Il me paraît inutile qu'elles reviennent maintenant. J'effectue quelques manipulations et je vais dans ma chambre. Je ne me déshabille pas. Papa se moque toujours de ma pudeur démesurée. Je reste allongée sur mon lit, un bras enfoui sous les draps, la main accrochée au petit bout de papier. Doucement, dans le reflet de la vitre, je compte les flashs des guirlandes électriques du voisin d'en face. Dix-sept secondes rouge… dix-sept secondes bleu. Je dois encore attendre. Ce n'est plus maman que j'attends. J'aspire au sommeil. Il faut qu'il vienne peu à peu m'engourdir.

Au dernier moment, juste avant que mes yeux se ferment, ma main droite actionne la molette du briquet.

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