Cueillir le jour

Ruben Salmon

Nous devions tous rester enfermé chez soi. Pour ma part, je suis allé à la campagne où j'entame une autre journée de récolte, à la différence que rien ne sera plus jamais pareil après aujourd'hui…

82ème jour à la maison. Il est 6h30. D'habitude, je me lève à huit heures ; cependant le mois de juin est celui de la récolte alors, dès l'aube, je vais cueillir des cerises, des figues et des citrons. Me voici avec de la brioche entre les dents, parti cueillir ces fruits alléchants. L'été pointe le bout de son nez tandis que ma saison de labeur a déjà commencé. Alors que je m'élève parmi les mortels depuis mon escabeau, je me perds dans les cerises : là-haut, ces petits soleils vernis ne croissent jamais seuls, comme s'ils savaient qu'ils s'éteindraient dans la solitude. Je cesse de piller le cerisier dès que je commence à vaciller sur la pointe des pieds pour attraper ce fruit qui me nargue, du haut de son trône fait de branches et de feuilles dont il se targue. Ça devrait suffire.

Je m'en vais et fuis vers les figues. Une fois libérés, ces poids tendent audacieusement leur pédoncule vers le ciel, d'où il en émane quelques gouttes d'un lait trompeur, défense imparable face aux langues voraces et curieuses. Quelques araignées s'établissent parmi les branches du figuier, ne faisant qu'un avec l'arbre cosmos : même les plus petits êtres que sont les insectes doivent braver mille dangers afin de goûter ce fruit d'Eros. Me contentant de tendre la main vers les figues, la récolte commence à se faire périlleuse lorsque j'escalade le muret pour saisir une fois encore ces fruits arrogants qui me crachent leur liberté à la figure. Bien que ces derniers m'aient une fois encore échappé, je me plais à l'idée que ces figues hautaines, imbibées de lumière, seront surchargées de cet éclat jusqu'à en choir, et jamais ne se relèveront, à moins que la nature ne se charge avant de leur sort et ne prône cruellement ces figures en décomposition sur le même trône qui faisait, avant, toute leur fierté. Peu m'importe, j'en ai assez.

J'ai bientôt fini ma récolte, il ne me reste que le citronnier à côté du portail. Je m'y rends de ce pas en longeant la haie, passant ma main dessus par goût du risque : y trouverai-je une coccinelle, une piqûre d'abeille, l'hibiscus ? Nous verrons bien et… Ce sera le piquant d'une ronce, tant pis. Me voici devant ce tronc si rigide duquel jaillissent toutes ces branches d'or, butin gardé par des épines avares, embusquées derrière ces feuilles en apparence innocentes, s'alliant dans le seul but de piéger la main aventureuse. Je ne recule en rien cependant et dévalise le citronnier : me voici riche désormais, et me voilà piégé.

Face au portail, la tentation est grande, mon regard s'abandonne au-delà des barreaux… Cela fait si longtemps que je n'ai plus foulé le véritable extérieur. Les courbes de la route s'allongent et se déhanchent dans toute leur étendue tandis que moi, derrière ces barreaux, je me perds dans ce circuit fermé qui m'use, me rouille, m'érode. Trois pas. Un pour aller au portail, un pour passer de l'autre côté et un dernier pour sortir définitivement. C'est tout ce qu'il me faut. Trois pas. A trois : un, deux, trois… Voilà. Je suis libre, je fais un pas en dehors, puis un autre, encore un, et, et… Et je me trouve profondément soulagé de ne plus compter, mes jambes avancent l'une après l'autre, sans que je ne compte, et mes pieds se dérobent inlassablement au goudron. Je marche encore, encore, encore et encore et je contemple en même temps l'éclat du soleil sur le reste du monde, ce qu'il dessine à même la surface de l'extérieur est une redécouverte intense. Les plantes, l'herbe, le béton, les pierres, les fenêtres, les métaux, les tuiles, tout luit et se reflète différemment dans un feu d'artifice naturel, tout s'éclaircit dans mon regard jusqu'à se fondre dans une blancheur uniforme, tout devient blanc.

Il fait tout noir. Et j'ai froid. En fait, il y a bien cette mince lueur verdâtre qui passe à ma gauche, et puis je sens bien un drap qui cherche à me réchauffer, mais en vain. Il fait tout noir et j'ai froid. Que fait-on ? Il n'y a rien à faire, nous l'avons perdu. Qui parle ? Serais-je en train de rêver ? Ah ! Je me réveille enfin ! Il ne fait ni noir ni froid ; le soleil, la lumière et sa chaleur, ne me quitteront plus jamais désormais. C'est lui d'ailleurs qui vient de me réveiller, je semblais faire une simple sieste sous ce cyprès qui ne m'est nullement familier, ni même ce jardin d'ailleurs, d'où poussent entre les plantes, étrangement, des roches lisses. Etrange jardin, jardin étranger ? Peu importe. J'ai décidé d'y rester, je vis parmi la vie assoupie, somnolente, là où il semble bon d'y vivre. A trop vouloir cueillir le jour présent j'ai longtemps marché dans l'ombre.

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