Demi-fée

Alice Pervilhac

Ce texte est le début du chapitre 1 de mon roman en cours d'écriture...

Si vous pensez que les Fées sont un peuple sympathique, sortez-vous cette idée de la tête. C’est le plus égocentrique, le plus égoïste et le plus arrogant qui soit. Qui que vous soyez, ces garces vous considéreront nécessairement comme inférieur. Les humains, lorsqu’ils s’approchent d’elles, sont traités avec cruauté. Elles montrent un peu plus de réserve envers les mages, qu’elles voient comme des humains légèrement supérieurs grâce à leur maîtrise de la magie, mais tout de même méprisables. Même les Korrigans, qui sont pourtant leurs frères, subissent leurs exactions en raison de leur laideur. Il faut avouer que la seule odeur de ces petits êtres verts est déjà repoussante…

Mais ne vous en faites pas, vous ne serez jamais « le pire ». Car l’engeance la plus méprisable à leurs yeux est celle qui entache leur pedigree par ailleurs impeccable ; autrement dit, moi. Moi la bâtarde, la demi-fée.

Veuillez m’excuser si j’ai l’air de m’apitoyer sur mon sort, telle une enfant boudeuse. Ce n’est pas là mon propos. Je ne fais que relater ce qui m’a été clairement signifié par ma mère : « Jamais tu n’auras ta place parmi nous. Tu es une abomination, dont j’aurais dû me débarrasser définitivement lorsque j’en ai eu l’occasion. » Je n’ai jamais su ce qui inspirait à ma génitrice une telle répulsion : mes origines humaines ou le fait que je sois née d’un viol. Quoi qu’il en soit, elle me fit clairement comprendre quelques années plus tard que je n’étais pas la bienvenue dans sa vie.

C’est ce qui l’a poussée à se débarrasser de moi en me laissant à mon père. Celui-ci, peu enclin à découvrir les joies de la paternité, m’abandonna dans la Forêt d’Anthès, persuadé que la Banshee, la Bergère des Âmes des légendes, se ferait un plaisir de recueillir la mienne.

En effet, une croyance trop répandue veut que ma tutrice et toutes ses sœurs soient des monstres, des voleuses de vie qui se réjouissent de donner la mort. La douleur engendrée par la perte d’un être cher entretient sûrement cette idée : il est plus facile de désigner un coupable que d’admettre que la mort n’obéit à aucune morale. 

Mais Zora est tout sauf une meurtrière sanguinaire. « Je ne prends que les âmes fatiguées de vivre, m’a-t-elle dit un jour, ou celles qui ont fait leur temps. Je me nourris de leur vécu, de leurs souvenirs. C’est aux âmes de choisir quand elles veulent quitter leur corps, en aucun cas à moi. »

Zora m’éleva comme sa propre fille. Je grandis au fond des bois, ignorante du monde en dehors de la Forêt. La Banshee prit bien garde de me tenir à distance des Fées, qui vivaient elles aussi dans les bois, m’évitant une rencontre douloureuse qui ne viendrait que bien plus tard. Je m’habituai vite au cri qu’elle poussait pour appeler à elle les âmes mourantes ; toutefois, je n’y étais pas complètement insensible et mes cheveux en portèrent toujours les stigmates, restants uniformément blancs. Alliés à mes ailes de libellule, à mes yeux indigo et à ma peau d’une pâleur extrême, ils me donnaient un air éthéré et un peu effrayant dont je ne pris conscience que lorsque je rencontrai un humain pour la première fois.

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