Derrière la porte

drims-carter

Une porte entr'ouverte sur le palier sombre du quinzième étage. Je m'approche... J'entends le bruit d'une respiration haletante à l'intérieur, une femme qui tente de respirer, qui n'arrive pas à appeler au secours, qui panique. Des traces de sang sur le cadre de la porte, des gouttelettes sur le seuil... J'entre ?

Dieu seul sait quel carnage a pu se dérouler à l'intérieur, j'ai peur, je suis tétanisé, paralysé, j'ai froid mais je suis en sueur. Mes mains sont moites et mon portable gluant, collant, gras, me glisse entre les doigts. Le temps s'est arrêté. Je sais que je dois faire vite mais mon psychisme semble vouloir prendre son temps. Mon cerveau fonctionne t'il a la vitesse de la lumière et me fait sentir que les secondes sont des heures ? ou est-ce l'inverse... suis-je atone, bloqué dans un espace temps qui n'est plus celui du commun des mortels ? Je n'arrive pas à fuir... Mais je n'arrive pas à prendre une décision non plus. Dois-je appeler la Police ?

Des vallées, des collines, des sous-bois où l'on aimerait se promener et s'égarer. Djamila, rondelette aux formes très généreuses, se laissa enfin dévoiler quand il tira doucement le drap qui la couvrait pudiquement. Elle est allongée. Nue, sa peau couleur miel est satinée, dorée au soleil du Haut-Atlas Marocain comme une belle croûte de pain de nos vallées Française. Ses cheveux volumineux, bouclés, aux reflets ambrés semblent vivants, riches, animés. On pourrait y glisser la main, qu'elle s'enfonce et disparaisse dans cette foret luxuriante, et réapparaisse dans les courbes de sa nuque que seul un grain de beauté habille.

Quand il lâcha le drap par terre, il mit un peu de temps à décoller ses yeux de la poitrine de Djamila ; non pas parce que ses seins énormes égayaient ses sens primaires, mais parce qu'ils avaient été sauvagement lacérés avec un objet tranchant, probablement mal aiguisé. Et le reste de cette beauté aux hanches généreuses n'est pas moins révulsant. Son beau visage poupon, ses lèvres douces, ses beaux yeux marron cerclés de khol, son petit menton qu'on prendrait affectueusement entre son index et son pouce en la fixant amoureusement si on la draguait ; tout ça c'est foutu ! Des contusions par dizaines au visage, des coupures, des meurtrissures, des brûlures... Aux jambes, au ventre, aux bras, aux cuisses, où donner de l’œil devant ce spectacle révoltant ?

Cette femme a souffert... Son corps était encore chaud lorsqu'il la prise dans ses bras pour la première... et la dernière fois. Le médecin légiste pense à changer de métier.

Salle n°3A du sous-sol de l'Unité Médico-Judiciaire de l’Hôpital Robert Boissac de Tremblay-Sur-Seine en banlieue Parisienne. C'est là qu'il reçoit les corps les plus salement amochés de tout le pays, cet hôpital desservant les pires cités sensibles. Celui qui a fait ça est un barbare, il a pris son temps, il voulait qu'elle souffre, qu'elle paye, qu'elle ne puisse jamais l'oublier. Il lui a mis toute sa force, toute sa haine, tout son amour aussi, peut-être... dans la tronche.

Marc, le légiste, s'assoit près de Djamila, prend une gorgée de son café froid, respire un grand coup, et s'assoit sur une chaise près de la table d'opération, songeur quelques secondes, puis la regarde. Il s'adresse enfin à elle. Il parle toujours à ses patients. Comme tout médecin, il doit leur administrer un questionnaire avant de commencer l'examen et découvrir de quelles pathologie ils souffrent :

"- Djamila... 32 ans, divorcée sans enfants. On t'a retrouvée gisant dans ton sang, dans les bras de ton meurtrier. Que t'a t'il fait ? T'a t'il violée, était-il ton compagnon ? Que lui as-tu fait ?", demanda Marc à haute voix comme si elle pouvait lui répondre.
"- Et surtout : Pourquoi t'a t'il fait ça ?" rajouta une voix rauque, rappelant celle de Jacob Desvarieux, le chanteur de Kassav. C'était l'agent spécial Mercier qui venait d'arriver.
"-Mercier ?" S'étonna Marc. "Vous ici ? pour une malheureuse histoire de violence conjugale ? une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son mari, qu'est-ce qu'elle a de spécial celle-là ?"

Mercier était en effet un agent très spécial, qui ne répondait qu'aux ordres directs du ministre de l'intérieur. Quand il se mêle d'une affaire, c'est que les enjeux sont lourds. Mercier esquissa un petit sourire, faussement modeste et répondit à Marc en persiflant :

- Ce qu'elle a de spécial ? mais regardez Monsieur Knockeleimer (c'était le nom de Marc), elle est de toute beauté !

Report this text