...Bang Bang

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Gaëlle a dix-sept ans.

Elle vit avec Thibault, vingt ans, dans un petit appartement misérable près du centre ville, au-dessus d'une épicerie qui ne dort jamais.

La jeune fille a toujours un attachant sourire cloué aux lèvres : après tout, c'est encore le meilleur moyen d'oublier combien on est malheureux, que d'essayer ainsi de se convaincre.

Ses amies disent de Gaëlle qu'elle est pétillante, coquette et très bavarde. Et dieu sait que Gaëlle dépense une énergie folle à maintenir cette réputation dont elle sent néanmoins les contours qui s'étiolent. Car cela fait en effet quelques semaines que l'adolescente sent son cœur refroidir, faner, en mode hémorragique.


Thibault lui échappe.

Thibault s'énerve souvent.

Thibault se révèle antipathique, mais c'est ainsi, la jeune fille l'aime d'un amour des plus sincères et des plus vifs. Un de ces amours de gosses, le genre dont on se rappellera toujours le goût amer de l'échec, même trente ans plus tard.


Elle l'observe, silencieuse, sortir avec sa bande de potes en jean troué. Elle l'attend, quand il rentre tard et l'embrasse vite fait, malgré les traces de vomissure au bord de ses lèvres. 

Elle le surveille, tactile, dire à des inconnues combien elles sont mignonnes et bien habillées... sexy, aussi. Elle cache cette jalousie innommable qui alors la dévore entièrement, elle la dissimule dans un recoin de sa tête, enserrant son petit-ami pour bien certifier qu'il n'est aucunement célibataire, qu'il lui appartient, que son cœur est une propriété privée.

Gaëlle s'ennuie souvent, surtout lorsqu'il s'en va des jours durant, voir tel pote ou tel pote, revenant épuisé et ne quittant plus le lit pendant trois jours, grognon et agressif, les pupilles dilatées.

Lorsqu'elle glisse son visage entre ses cuisses, elle se surprend à rêver qu'il fasse de même… un jour. Elle s'obstine tandis qu'il appuie violemment sur sa tête et fumant une clope tout de suite après, alors que l'adolescente se rhabille, frustrée, consternée, profondément abattue.


Elle prend sur elle, chaque jour, alors qu'il joue aux jeux vidéos. C'est sacré, les jeux vidéos, dans la vie de Thibault, pire qu'une religion. Jamais de congés, de jours fériés, jamais de vacances pour la console.

Souvent, la jeune fille s'enferme dans la chambre commune où plus jamais rien ne se passe, s'allonge et fixe le plafond tout en écoutant la guerre virtuelle faire vrombir tous les murs de l'appartement. Elle glisse sa main sous son jean, elle ferme les yeux : cela fait bien longtemps que Thibault ne l'a pas touchée.

Souvent, elle se lance dans de périlleuses pâtisseries, qu'elle décore consciencieusement, avec adresse. Pâtisseries que son petit-ami dévore rapidement, regardant l'écran plus que les petites roses en pâte d'amande. Cet écran terrible qui passe plus de temps à ses côtés. Cet écran qui a provoqué entre eux une rupture irréversible.

Cet écran dont elle serait presque jalouse, à force. Et qu'elle aimerait rouer de coups jusqu'à s'écorcher.


Gaëlle sait que sa relation amoureuse est une peine perdue, un mur, un trou noir, elle sait que les choses ne s'arrangeront pas, que c'est trop tard. Elle le sait, mais l'admettre est une autre histoire.

Alors elle supporte.

Elle subit.

Elle espère, aussi, peut-être un peu trop. Qu'il change. Qu'il se rende enfin compte de sa présence. Qu'ils sortent se balader, main dans la main, comme les autres. Qu'il lui offre des roses. Qu'il la regarde, la regarde pour de vrai.


Mais ce matin, Gaëlle est fatiguée.

Elle aimerait s'écouter pour une fois, cracher sa haine, hurler et pourquoi pas, le frapper de ses petites mains osseuses. Une vague de colère la submerge, mais elle n'a pas le cœur à tenter de se calmer : à quoi bon ? Tout est perdu.

Elle vit avec un fantôme, un dictateur, un pauvre type qui ne mérite probablement pas sa tendresse, ses attentions, sa bouche.

Que cloche-t-il chez moi, se demande-t-elle tout bas. Pourquoi aimer quelqu'un qui nous méprise ?


Elle aimerait pleurer là tout de suite, laisser enfin glisser ces chaudes et salvatrices larmes qui ont disparu depuis des semaines, lui laissant le regard vide et asséché.

Peut-être qu'il viendrait la consoler.

Ou peut-être pas.

Probablement pas...


Ce matin, Gaëlle est affalée sur le canapé, les deux jambes dans le vide. Elle tente de décrypter les phrases d'un livre acheté la veille, incapable de comprendre leur sens à cause des coups de feu virtuels qui résonnent comme si la période était à une guerre froide. Elle fronce les sourcils, elle se concentre, elle fait abstraction, mais les bombardements ont raison d'elle.

Soupirant, elle referme son livre, se lève et traverse le couloir jusqu'à la chambre. Doucement, elle tire le carton sous le lit, le carton secret de Thibault, et l'ouvre sans faire de bruit.

Précautionneuse, nullement impressionnée, elle saisit le 9mm qui s'y trouve. Elle l'observe, quelques instants, avant de retirer le cran de sûreté.

Traînant les pieds, Gaëlle s'en retourne au salon.

Thibault s'emballe dans son micro, sous le feu des tirs virtuels.


« Putain, fais gaffe, derrière toi ! Attend, attend, laisse-le moi celui-là ! »


La jeune fille sourit. Et se place le plus naturellement du monde devant l'écran plat, un sourire aux lèvres, l'arme dans son dos.

Thibault grogne immédiatement.


« Putain, tu vois pas que je joues, merde ?! Qu'est-ce t'as, encore ? »


Gaëlle sourit davantage.

Elle se dandine sur elle-même, dans sa jupe trop courte et son débardeur transparent.


« Y'a rien. Je voulais juste jouer, moi aussi. »


Avant même que Thibault n'ait le temps de réagir, sa petite-amie dégaina l'arme serrée entre ses doigts puis - espérant que le traumatisme soit assez sévère et lui ruine son avenir en jeux de guerre - se tira, non sans perdre son délicieux sourire, une balle en pleine tête.


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