Du plomb dans l'aile

alice-h

« Il faut se méfier d’un excès de lucidité et de bon sens, la vie y laisse quelques fois ses plus belles plumes. » R. Gary, Les Cerfs-volants

Jusqu'à présent, elle avait eu la chance d'être entourée de jolis mots offerts par ses auteurs préférés, dans un écrin de papier qu'elle gardait précieusement au fond d'elle et les libérait comme des feuilles jetées au vent, qui virevoltent au gré des souffles ou des soupirs. Des mots vaporeux, pour amortir les coups. 

Il y avait aussi ceux des gens qu'elle aimait: écrits ou prononcés, volontairement ou involontairement, criés ou murmurés, dans le silence d'une église ou sur les terrasses des cafés. Des papillons qui venaient se poser sur elles, délicatement : « Voyons-nous ce soir » « Garde-moi une place. » « Où es-tu? » 

Les mots de ceux qui l'aimaient, poètes qui s'ignoraient, valaient tous les romans de Gary et l'insoutenable légèreté de Kundera. 

Souvent, elle les saisissait au vol, les caressait et les couchait sur papier. Ils devenaient alors moins volatiles, éphémères,  et lui permettaient de se blottir contre eux, les nuits d'insomnie, les soirs de cafard. Ils lui donnaient même leurs ailes quand la réalité devenait trop lourde. 


Elle en avait oublié que les mots étaient des armes, faisant naître des larmes à double tranchants : certaines émues par la beauté et d'autres issues de blessures intérieures. Elle en avait oublié les chasseurs. 

Bien sûr, elle avait déjà reçu des paroles blessantes, des insultes, des « Je ne t'aime plus. » mais à peine prononcées, se transformaient-elles en poèmes, emportées par le vent des sentiments. 

Il lui avait fallu du temps pour s'apercevoir qu'elle n'aimait plus autant les mots qu'avant, les redoutait. Peut-être même la détestaient-ils au point de la torturer ?

Ils ne lui permettaient plus de s'envoler aussi facilement, ou moins longtemps.  Alors, autant rester les pieds sur terre, pour éviter un atterrissage trop douloureux. 

Les mots la changeaient en proie, mutilée, la clouant au sol. 


Au point de s'accrocher aux chiffres, calculateurs et atrocement lourds. Son stylo avait jeté l'ancre : il ne bougerait plus alors elle  comptait chaque minute et chaque seconde.  Autant de temps passé avec ses bourreaux en costume-cravate : tenue de camouflage efficace. 

 Eux, ils avaient bien compris que les mots étaient des armes : un poison qu'ils diluaient lentement, depuis des mois, jusqu'à ce qu'il pénètre dans ses veines et la ronge. Pendant ce temps, elle s'épuisait à se battre contre elle-même en se trompant de coupable. Elle ne savait plus qui elle était ni où elle allait : ses sens anesthésiés, elle se perdait dans des déluges de reproches, se cognait contre des arbres d'insultes. 

Jusqu'au jour où ils étaient passés au fusil d'assaut : chaque parole était une balle, silencieuse et indolore qui avait tué une partie de son être.

Elle avait pris du plomb dans l'aile, vide et pourtant alourdie. Elle s'était laissée sombrer en plein vol.  Qui était-elle désormais ? Un oiseau ayant perdu l'instinct même de s'enfuir. 

Son cœur  palpitait : il ne battait plus mais se débattait, cherchant à s'échapper de cette âme qui coulait en filet de sang invisible.

Impossible de s'envoler,  engluée dans cette marée d'idées noires et de souvenirs,  prise au piège et suffoquant par le poison qu'ils avaient déversé en elle. 

Elle y avait perdu ses plumes. 


Sauf une. 

On ne s'envole pas avec une seule plume, mais c'est suffisant pour combler le vide en elle qui l'attire irrémédiablement.

Le temps de réparer son aile et de la nettoyer de ces mots épais et lourds,  plume après plume. 


Une plume pour remplir sa page blanche et béante de paroles salvatrices. L'écho de ses mots, de ses rires, de leurs mots et de leurs rires, de la vie, résonnera bien plus fort que les balles des chasseurs. 

Combler le vide, avant de reprendre son envol, pour que l'oiseau n'ait plus le vertige. 



Photographie: Pierre Beauregard (https://www.from2point8.com/gallerie-nature/)

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