Elections générale - Chap. 3

luinel

Chapitre III

Comment l’idée a-t-elle pu germer ? Dans quel esprit pervers est-elle apparue pour la première fois ?

Publiquement elle ne fut jamais évoquée. On la connut grâce aux indiscrétions inévitables, grâce aux journalistes qui font leur travail. Grâce aussi et surtout à tous ceux qui s’y sont opposés tant elle était choquante, scandaleuse. Grâce aux fuites. Aux réactions des consciences. A cette tendance qu’on critique souvent chez les Français mais qui est salutaire : le sens de la révolte et de l’indignation.

Cette idée aberrante ne fit pas l’objet de rapports officiels. Ni d’un projet ou d’une proposition de loi. Ils n’osèrent pas aller jusque là. Ils ne le purent pas.

Mais elle émergea et suscita un débat. Un vrai débat. Un débat comme il en arrive quand l’opinion se saisit d’une question et réagit publiquement. Quand le peuple bouscule l’ordre établi des échanges institutionnels, le jeu parlementaire et journalistique. Emerge alors quoi qu’il advienne la dispute démocratique. Cela ne s’était guère produit depuis 2005 et le referendum sur le traité constitutionnel.

Il y eut donc débat.

Les incrédules, les messieurs tout-est-bien se rassuraient et voulaient rassurer les autres en déclarant que cette idée était impossible à mettre en œuvre. A l’heure d’internet et de la transparence informative, à l’ère de la communication à tout-va, on ne pouvait trouver de brides efficaces. Des dictatures venaient de tomber quelques mois auparavant grâce à Twitter, disait-on, n’était-ce pas la preuve par neuf ? Pas d’affolement disaient-ils, la technologie nous met à l’abri.

D’autres récusaient cette thèse. La technique est bête, affirmaient-ils. Elle ne fait que ce qu’on décide d’en faire.  Et il existe toujours des moyens pour contrecarrer tel ou tel de ses effets. Une technologie plus avancée, un stade suivant. On peut donc bel et bien brider internet ; on peut si on le veut canaliser tous ces moyens de communication qui émergent. Ce qu’il faut c’est une mobilisation politique. Comme toutes les idées abjectes, cette idée-là ne pourrait être combattue que par la prise de conscience. Ce serait le refus délibéré, affirmé, assumé qui seul pourrait la vaincre.

On n’assistait pas à une simple confrontation de la gauche contre la droite, le grand match habituel. C’était plus complexe. C’est vrai que les partisans de cette idée saugrenue se trouvaient plutôt dans les rangs des leaders politiques de droite. La droite sûre d’elle-même et dominatrice, habituée aux postes de pouvoir. Pas la droite populiste. Côté gauche on en trouvait moins. Mais chez ceux qui s’autoproclament « modernes », ceux qui sont raisonnables, modérés, réalistes et alignent ainsi une brochette de qualificatifs destinés à corriger l’étiquette de base, il y avait aussi des partisans. Ils le disaient moins ouvertement car il est bien difficile d’afficher des valeurs de gauche et de faire en sorte qu’elles côtoient tranquillement  cette idée-là. Mais on les repérait au fait qu’ils mettaient moins de virulence, peu de virulence, pas de virulence du tout à combattre l’idée. Ou qu’ils se taisaient.

Quelle que fut son origine, l’idée avait été reprise par un club de pensée. Il en existe des palanquées de ces clubs qui réfléchissent et se donnent pour fonction d’apporter des contributions au débat démocratiques ou d’élaborer des propositions pour les programmes des partis. Ce club-là avait connu une vie mouvementé. Marqué à droite, il avait été au cours du temps un vrai club de pensée puis, récupéré par un leader, il était devenu un faux-nez pour les ambitions de ce dernier ; par la suite, de nouveau il avait réussi à se poser en think tank et avait terminé ces derniers temps en avant-pont de la fédération centre droite. Sous l’influence de certains de ses animateurs, ce club aimait donner dans la provocation idéologique tout en se parant des vertus de la réflexion sans a priori.

Incontestablement il avait réussi au cours de son existence à formuler des propositions qui avaient inspiré quelques grandes initiatives législatives. A vrai dire, et en dépit de ses propres affirmations, il n’avait jamais été remarqué pour ses options en faveur du progrès social et des valeurs fondamentales, exprimées par la devise de la République.

C’est donc ce club là qui lança l’idée suivante : « contrôler par une autorité indépendante, la production romanesque nationale pour s’assurer que des textes publiés à ce titre ne cachaient pas des menées calomniatrices ».

C’était tombé en pleine campagne, trois ou quatre semaines avant le scrutin. Belle proposition !

Ce n’était pas la censure. Non. Bien sûr que non. Juste une précaution – disaient-ils. Une préoccupation bien légitime afin de ne pas permettre que soit salie l’image de toute personne prise en référence dans un texte romanesque. Ils disaient aussi que les limites entre fiction et réalité étaient désormais ténues, poreuses et qu’il était normal d’intervenir et de contrôler. C’était le bon sens. Ils disaient cela avec un angélisme affiché qui voulait rendre cette expression crédible. Le bon sens.

D’ailleurs pour éviter toute ambigüité, toute polémique de la part des inévitables opposants à l’idée, il était entendu que le pouvoir politique se garderait bien d’intervenir. La haute autorité qui serait instituée serait la garante de ce contrôle purement civique. Il ne fallait pas transformer cette mesure en affaire partisane. On prévoirait un mode de nomination des membres de la nouvelle institution qui permette de respecter strictement la neutralité politique.

Ah, ils n’étaient pas avares de mots.

Fallait-il être raisonnable pour adhérer à cette idée en envisageant le cas échéant de l’amender ? C’est ce que les initiateurs recommandaient. Etre raisonnable. Ou fallait-il comme le fit 85% de la population d’après un sondage réalisé auprès d’un échantillon représentatif, monter au créneau pour défendre la Liberté ?

La réaction fut puissante. Elle ne permit pas à l’idée de se développer longtemps. Elle ne lui permit pas d’aller plus loin que le stade d’une idée. Il est toujours bon de faire des propositions, disait-on. Mais on remisa rapidement l’idée dans les cartons. La mobilisation de l’opinion avait eu ce mérite. Sondages, protestations, pétitions lancées par d’innombrables associations, vaste discussion sur la toile dans mille et un blogs ou forums d’échanges, tribunes signées d’intellectuels tout avait contribué à étouffer l’idée dans l’œuf. Même la vieille Académie Française avait émis un avis solennel appelant à ne pas brider la création littéraire. Tous les candidats à l’élection sans exception avaient pris position contre la proposition. Unanimité d’apparence.

On avait senti passer le souffle du boulet. Cela avait fait l’effet d’un avril 2002 littéraire.

Mais les plus malins, ceux qui avaient été à l’initiative ayant perdu la bataille ne perdaient pas pour autant la tête. Ils n’étaient pas idiots. Ils savaient bien que le principe même d’un tel contrôle ferait l’objet d’un rejet. Mais, se disaient-ils, l’idée a été formulée. On y reviendra. Les esprits muriront. Ils ont entendu une première fois la proposition, cela fera secrètement son chemin. C’est ainsi qu’il faut agir. Car il est évident qu’on ne peut laisser faire les choses.

Il faut contrôler les mots. D’une manière ou d’une autre, on y viendra. La société ne peut fonctionner sans une telle discipline. Le marché, ceux qui l’animent, ceux qui portent la responsabilité de guider les affaires, publiques, privées, nationales ou mondiales, ceux-là ne peuvent être exposés à une force étrangère qui serait celle des textes. Le chiffre ne doit pas être soumis au verbe. Le rationnel ne doit pas se trouver menacé par l’ambiguïté artistique. Il faut ordonner le monde.

Ce sont des gens patients que ces gens-là. Depuis ils attendent leur heure.

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