Elections générales - Chap. 10

luinel

Chapitre X

« Je m’appelle Luinel. Luinel. Le nom vous dit quelque chose ? Probablement. Mais ne vous fiez pas trop à vos souvenirs, même s’ils sont récents. Prenez ce nom simplement pour ce qu’il est aujourd’hui, la signature apposée au bas de cette autobiographie, l’identité cachée d’un homme qui marche dans l’ombre. Chose à la fois la plus banale et la plus singulière qui soit, je me propose en effet de raconter ma vie. »

Ainsi commençait le récit de son existence.

« Je suis en effet un homme de l’ombre, moi pourtant qui vient d’un pays de soleil. Je suis l’homme de l’ombre, celui qui est derrière vous, à côté, le long, que vous ne voyez pas, mais qui est là et qui vous accompagne. Je ne veux point vous faire peur, ni même vous inquiéter. Ni ange gardien, ni mauvaise conscience. Je me contente de vous susurrer dans l’oreille des mots, des mots, encore des mots. Cela, je le fais depuis ma plus tendre enfance, au moment où je suis arrivé à Paris.

« J’ai raconté beaucoup d’histoires au cours de ma vie. J’ai beaucoup utilisé la parole. Parfois à tort et à travers, je le reconnais. Parfois pour dire des bêtises, souvent pour exprimer mes rêves. La plupart du temps, même si vous ne le savez pas, pour en susciter dans votre tête.

« Si je disais mon nom, mon vrai nom, on se dirait « voilà qu’il se vante, qu’il prend la grosse tête ; voilà que la reconnaissance qu’il n’a pas réussi à gagner tout au long de sa vie, il la requiert aujourd’hui urbi et orbi ». On dirait de moi : « voilà qu’il sort de l’ombre ». Mes amis me regarderaient avec déception, l’opinion penserait pis que pendre. Il est en effet ridicule l’homme qui attend la fin de sa vie pour clamer à la face du monde : « regardez ce que j’ai fait et que vous ignoriez ! » Misère. Il y aurait des commentaires, des rires acides et de vertes critiques. Et en quelques jours au mieux tout retomberait. Ce n’est pas ce que je veux. Je suis probablement trop orgueilleux.

« Je ne réclame pas la notoriété. Non. Je ne cherche pas la gloriole à bon marché. Ceux qui me connaissent me connaissent, les autres continueront de m’ignorer moi en tant qu’individu. Mais je demeurerai auprès d’eux, tapi dans leur ombre. A susurrer des mots, toujours des mots. Car c’est ce phénomène là que je veux expliquer en racontant ma vie. Rien d’autre. Je veux qu’on comprenne comment un môme avec des mots a pu contribuer à créer l’air du temps. J’aimerais démontrer combien le talent de conteur avec ses ingrédients d’irraison et de fantaisie peut aider le monde à vivre. Belle alternative au chiffre quand celui-ci est accaparé par le sieur financier ou la dame monnaie, la lettre est magique. Je vous le disais, je suis orgueilleux. J’aimerais tout simplement démontrer la puissance du verbe.

« Je crois en la littérature, en son pouvoir et je voudrais faire partager cette croyance. Je ne vais pas prêcher, je vais raconter. La preuve par l’exemple. Je ne vais pas tricher »

**

Il commençait par ses origines. Petit pâtre des Aurès venu en France métropolitaine à l’âge de 5 ans quand son père ouvrier agricole avait été mobilisé pour la seconde guerre mondiale. Pourquoi avait-il ainsi traversé la méditerranée, lui le petit garçon, alors que tout  le reste de la smala restait sur place là-bas dans leur pays ? C’était une histoire compliquée qu’il essayait de débrouiller compte tenu des quelques éléments en sa possession. En tout état de cause alors que les officiels, bientôt retirés à Bordeaux, envisageaient de se réfugier sur la terre Algérienne devant l’avancée des Allemands, lui le petit môme des Aurès avait fait le trajet inverse. Ca vous estampille une vie, une telle montée à contre-courant.

Il avait été confié à une famille de Belleville, connaissance indirecte de son père. La rue Rébéval était devenue son point de référence. Sa famille d’accueil y habitait un petit immeuble modeste avec toilettes sur le palier mais qui lui était apparu comme un vrai palais. Le petit Jean-Marie allait y vivre de longues années, la guerre, l’occupation, la libération, les débuts de l’après-guerre. Il allait peu à peu devenir un vrai parisien.

Dans le quartier, il fut bientôt célèbre. Dès 1944, il était devenu le raconteur d’histoires. On était pourtant en pleine Libération. Les gens avaient des espoirs plein la tête. Mais des peurs aussi. La vie restait difficile, les restrictions demeuraient pesantes. Et le long des queues devant les magasins, le petit Jean-Marie s’était mis à raconter ses trucs. Comme aujourd’hui on entend des chanteurs de rue gratter leur guitare. Au début on l’avait écouté dans l’indifférence, faute de mieux. Puis l’attention avait été accrochée. Il s’installait devant la laiterie un peu au-dessus de son immeuble là où la rue s’incline pour converger vers la rue de Belleville ; ou devant la boulangerie qui faisait le coin avec la rue Rampal. Pendant ces moments-là, les femmes qui faisaient la queue entendaient autre chose que les nouvelles du jour : l’avancée de Leclerc, les poches de résistance, les difficultés d’approvisionnement, la nomination des commissaires du gouvernement. Elles entendaient d’autres histoires que ce qui faisait la grande histoire dont on était fatigué. Elles changeaient d’air.

Il lançait des mots qui peu à peu constituaient des sortes de contes, il maniait le merveilleux avec une grande facilité et une grande simplicité. Il parlait d’une terre étrangère, son pays, comme s’il en arrivait directement, chargé de cette culture orale traditionnelle dont il était porteur sans le savoir. Avait-il conscience de la différence qu’il incarnait dans ce vieux quartier parisien ?, oui confusément. Ce qu’il racontait était exotique. Il avait compris en tout cas qu’il n’aurait servi à rien de vouloir singer les gens du quartier et qu’il valait mieux affirmer qu’il venait d’ailleurs. Mais cet ailleurs, il ne le connaissait guère. 

La plupart du temps, ces histoires, il les inventait. Il avait peu de souvenirs du village de sa famille ; il se souvenait d’un troupeau de chèvres au poil rêche, de grande forêts dont la profondeur l’effrayait un peu ; des yeux bleus de sa mère, Karima. Il utilisait ces maigres ingrédients auxquels s’ajoutaient quelques bribes recueillies auprès des quelques vieux maghrébins déjà installés dans le quartier et qu’il avait rencontrés spontanément. Il faisait de leurs propos autant de points de départ vers un fantastique un peu enfantin. On l’entendait. On l’écoutait. Ses histoires étaient bonnes à prendre comme tout ce qui changeait des soucis quotidiens. Pendants quelques instants en suivant l’histoire d’une mouche terrassant un chacal ou d’une grenouille transportant sur son dos un scorpion pour lui faire passer une rivière, on oubliait la chasse à la pomme-de-terre ou la pêche aux topinambours.

Il aurait pu s’asseoir par terre ou sur une vieille caisse pour débiter ses pelletées de phrases. D’autres gamins seraient venus faire cercle autour de lui. Mais il préférait rester debout, marcher de long en large. Les gens dans la queue l’entendaient mieux, les gamins attirés par cet étrange môme le suivaient en chapelets. Une ou deux fois un sergent de ville avait froncé le sourcil. Les femmes avaient dit : « laissez le, il ne fait rien de mal » Sa célébrité avait ainsi été consacrée.  On ne le prenait pas vraiment au sérieux, on se moquait de sa tignasse un peu crépue, mais on aimait l’entendre. A dix ans, il était une gloire établie.

Quand il racontait une histoire, Jm’A aimait prendre son temps. Ce rythme lent allait le suivre tout au long de sa vie. Que ce soit pour dire un de ces contes plus ou moins inventés, ou pour parler de choses vues, des menus faits de la vie réelle, plus tard du déroulement d’une réunion, il lui fallait broder. La lenteur était bel et bien dans sa nature. C’était une façon de prendre conscience de ce qu’il faisait. D’en boire le nectar. Et d’ajouter à la vie concrète des marges où des tas d’autres univers pouvaient trouver leur place. Ainsi marchait-il lentement. Car chaque pas était autant une respiration, une façon de humer le temps qu’une manière d’avancer de 80 centimètre sur le sol.

Au fil des âges il s’était peu à peu éloigné des histoires de son pays natal. Le llien se distendait inévitablement. Sa vie à Paris lui donnait d’autres sources d’inspiration. Mais à l’école communale, il était demeuré un conteur de référence. L’instituteur avait parfois recours à ses dons pour animer la classe et tenir l’attention défaillante de la troupe de gamins. Jouant une nouvelle fois sur les mots, Jean-Marie devenu adulte, disait qu’il avait alors été un supplétif auprès du maître. 

En 1949 quelqu’un passant dans le quartier entendit une voix, un ton, un flot de mots qui s’écoulaient. Jean-Marie traînait dans la rue avec ses copains de fin d’études et une fois de plus il les menait par le verbe. Il avait inventé je ne sais quelle quête secrète avec épreuves initiatiques à la clef. Le passant était un homme aux cheveux blancs assez longs. Il portait une barbe – ce qui à l’époque était rare. Il était jazzman à Saint-Germain des Prés.  Il connaissait Juliette Gréco, Boris Vian, les bandes de la rive gauche. Il se dit que le gamin bavard avait un don. Il lui proposa de venir un soir dans une de leurs boîtes. Tu mettras un chapeau et un peu de noir de fumée au-dessus de la lèvre supérieure pour simuler la moustache : ça te donnera un air plus vieux, précisa-t-il.

Deux, trois auteurs compositeurs interprètes prirent le garçon sous leur coupe. Juliette supervisa l’affaire. On s’arrangea avec la famille qui avait accueilli le jeune maghrébin. Il venait quelques fois animer des interludes dans les cabarets, mais en compensation on pensait à son avenir. C’est ainsi que Jean-Marie Abelouf put continuer ses études. Ca aurait été dommage de gâcher cette belle ressource. Bientôt un jeune Alexandrite allait débarquer à Paris, on l’appellerait Moustaki et Abelouf serait son grand frère. ( * ) Jean-Marie savait être sérieux quand il le fallait, il eut son bachot en 1953. A l’époque ce parchemin vous faisait monter dans l’élite. Au même moment là-bas dans le pays de ses pères, les horreurs commençaient. Mais était-ce encore son pays ?

Jean-Marie n’avait pas voulu s’étendre sur la guerre d’Algérie dans son ouvrage. Trop difficile, trop délicat. Trop compliqué surtout. Cette guerre c’était une blessure. Karima sa mère avait été tuée, ses deux sœurs aussi. Il n’avait jamais revu personne de sa famille. Il était devenu français, totalement français.  Il avait le même type de sentiment qu’a un breton quand il parle de sa Bretagne, ou un corse quand il parle de son île. Lui il était issu d’ancêtres qui étaient d’Algérie. Des Aurès en Algérie. La différence c’est que cette région bientôt ne serait plus une partie de la France. Comment s’y retrouver ? Il n’allait pas abandonner ce qu’il était devenu.

Sa façon à lui d’être fidèle à ses ancêtres, c’était de continuer à parler comme il parlait depuis son enfance, à raconter des histoires, à joindre le rêve contemplatif à la réalité grouillante. C’était de jouer avec le verbe de la même façon que des générations avant lui sur cette terre des origines.

Jean-Marie Abelouf était devenu professeur de lettres. C’était un versant de sa vie. Celui qui est nécessaire pour vivre, manger, avoir sa place, fonder une famille. Mais il y avait l’autre versant. Et c’est plutôt de celui-là qu’il parlait. A quoi bon raconter une carrière académique ? Là n’était pas l’objet de son ouvrage. Il voulait parler du reste. De la face cachée. Il arrivait ainsi au cœur de son histoire, au cœur de sa vie : tout au long de son existence Jean-Marie Abelouf avait été un souffleur.

« La mer m’a donné

Une carte du monde

Mystérieuse et ronde

Comme un galet… »

Ce sont les premières paroles d’une chanson de Georges Moustaki faite en collaboration avec un certain Joël Holmes. Mais l’inspiration, l’idée d’origine ne sont ni de l’un ni de l’autre. Elles sont du grand frère adoptif de Georges, Jean-Marie Abelouf. En fréquentant les uns, les autres, les milieux littéraires, les cercles de la rive gauche, celui que bientôt on devait appeler Jm’A de façon familière et affectueuse, continuait de déverser ses paroles. Il lançait des thèmes, dépeignait tels personnages, trouvait une formule percutante. Il s’étourdissait en paroles pittoresques, en propos toujours imagés. C’était chaud, c’était drôle et il savait mélanger les styles, les registres avec un art consommé.

Pour le monde de la création il offrait de cette manière de formidables sources d’inspiration. On piochait chez lui, on prolongeait, on recyclait. Et Jean-Marie retrouvait de lui, de ses paroles, de ses trouvailles verbales dans les chansons, les répliques de théâtre, les développements de certains romans.

Même Simenon célèbre pour intégrer à ses textes les personnages réels qu’il croisait en ville, avait eu recours à Jean-Marie Abelouf dans un volume de la série Maigret.

Evoquer toute cette ingénierie des mots et des inspirations le replongeait dans les délices de ses jeunes années. Ah, quel plaisir il avait pris à susurrer ses trouvailles verbales, à chuchoter ses récits réels ou inventés, à parler ou à chantonner aux oreilles des uns ou des autres, comme un ruisseau murmure en permanence entre des rives instables. Il avait fréquenté toutes sortes de gens, ne s’attachant à aucune école, n’étant d’aucune coterie mais se sentant en sympathie dès lors qu’il s’agissait de faire des phrases. Il avait connu les Alphonse Boudard, les Frédéric Dard, les Jacques Prévert, les Rolland Barthes, les Michel Leiris. Il avait chez lui, quelque part dans l’invraisemblable tohu-bohu de sa bibliothèque, leurs ouvrages dédicacés. Il avait un jour dîné en compagnie de Jean Giono, exceptionnellement monté à Paris. Il avait vu Piaf, il avait vu Gainsbourg. Et croisant son voisin Michel Audiard un jour d’octobre 1958 devant le Cours des Halles du carrefour de Bucy, il lui avait dit : « c’est incroyable, chez c’commerçant, y z’ont qu’des pommes ; pourtant en octobre, y a d’la pomme oui, mais y a pas que d’la pomme ! ». Audiard avait ri. Un propos de la vie ordinaire pouvait avoir une destinée cinématographique.

Comment serait accueilli ces confidences autobiographiques ? Allait-on les prendre pour comptant ?croire qu’il se vantait ? Verrait-on autre chose derrière ? Allait-on croire que l’inspiration de cet auteur inconnu était médiocre puisqu’il n’avait jamais réussi à percer par lui-même ? Que sa puissance créatrice était limitée, vérolée puisqu’elle n’avait pas débouché sur de grandes réalisations et qu’il avait fallu l’intervention de plus fameux artistes pour que ses bons mots et ses belles idées aillent au-delà de sa bouche, au-delà de ses rêves ?

Jm’A ne voulait pas se poser ces questions – il est vrai un peu douloureuses. Ce n’était pas l’objet de son propos, ce n’était pas le but de sa prise de parole. D’ailleurs ce n’est pas Jean-Marie Abelouf qui prenait la parole, mais Luinel, un anonyme, un non existant. Une ombre.

Une ombre c’est ce qu’il était, ce qu’il avait toujours été. Une ombre, rien de plus.

( * ) Tout ce qui est en rapport avec des personnages réels est pure fiction

**

Il savait que le vrai Luinel ne viendrait pas l’ennuyer.

Si depuis des mois il ne s’était pas manifesté, ce n’était pas pour resurgir brutalement quand un ouvrage signé du même pseudonyme allait sortir en librairie. Jm’A en était persuadé. Il n’avait aucune mauvaise conscience à utiliser ce mot. Il ne sentait pas détrousseur. Il puisait dans un pot commun un nom disponible. De même qu’on avait puisé dans ses propres mots des répliques, des phrases, des strophes pour en faire des œuvres à succès.

Juste retour des choses. L’essentiel était que chacun fît œuvre originale.

Jm’A était persuadé que le Luinel du printemps fou ne se réveillerait pas. Il ne savait rien sur lui, ignorait même s’il s’agissait d’un homme, d’une femme … « ou même d’un ange » ajoutait-il. Il avait employé l’équivalent des droits d’auteur qui n’avaient pas été versés au fonctionnement de la Revue. 

Il n’y avait eu aucun détournement.

Report this text